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LA FORMATION DE JÉSUS EN NOUS

APPROCHES BIBLIQUE ET THÉOLOGIQUE, SPIRITUELLE ET PASTORALE


TABLE DES MATIERES

Éditorial . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
P. Jean-Michel AMOURIAUX, cjm, Supérieur Général

Le Logo de la 66ème Assemblée Générale. . . . . . . . . . . . . . 8

I. Approches Bibliques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9

La formation de Jésus dans l’Évangile . . . . . . . . . . . . . . . . 10


P. Alvaro TORRES FAJARDO, cjm

La formation de Jésus en nous dans l’enseignement de


saint Paul. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
P. Ovidio Alberto MUÑOZ, cjm

La formation de Jésus. Perspectives bibliques . . . . . . . . . . 26


P. Guillermo de Jésus ACERO ALVARIN, cjm

Résonances à l’exposé du P. Guillermo ACERO . . . . . . . . 43


P. José Mario BACCI TREPALACIOS, cjm

II. Approches de théologie spirituelle eudiste . . . . . . . . . 49

La formation de Jésus en nous, une proposition


évangélisatrice de saint Jean Eudes . . . . . . . . . . . . . . . . 50
P. Higinio A. LOPERA ECHEVERRI, cjm
4 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« Former Jésus » dans la perspective de saint Jean Eudes . 76


P. Jean-Michel AMOURIAUX, cjm

Résonances à l’exposé du P. Jean-Michel AMOURIAUX . 94


P. Alvaro DUARTE TORRES, cjm

Marie formatrice de Jésus, le processus de formation de


Jésus en Marie et en nous . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111
P. Higinio A. LOPERA ECHEVERRI, cjm

III. Approches de théologie spirituelle et pastorale . . . . . 159

La formation de Jésus en nous à la lumière de la


théologie spirituelle contemporaine. . . . . . . . . . . . . . . . 160
P. Gilles OUELLET, cjm

Résonances à l’exposé du P. Gilles OUELLET . . . . . . . . . 181


P. Carlos ALVAREZ GUTIERREZ, cjm

Former Jésus en nous, perspectives pastorales. . . . . . . . . . 184


P. Carlos TRIANA, cjm

Résonances à l’exposé du P. Carlos TRIANA . . . . . . . . . . 225


P. Franck Marrel AGBOWAI, cjm

Contrepoint . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 233

Lettre de saint Jean Eudes à ses frères aujourd’hui . . . . . . 234


P. Alvaro TORRES FAJARDO, cjm
Présentation par le P. José Mario BACCI TRESPALACIOS, cjm
5

ÉDITORIAL

P. Jean-Michel AMOURIAUX cjm, Supérieur Général

« Le mystère des mystères et l’œuvre des œuvres, c’est la for-


mation de Jésus, qui nous est marquée en ces paroles de saint
Paul : Mes petits enfants, pour qui j’éprouve de nouveau les
douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que le Christ soit formé
en vous (Ga 4, 19). C’est le plus grand mystère et la plus
grande œuvre qui se fasse au ciel et sur la terre par les person-
nes les plus excellentes de la terre et du ciel, c’est-à-dire par le
Père éternel, par le Fils et par le Saint-Esprit par la très sainte
Vierge et par la sainte Église ». (O.C. I, 271)
Ces mots de saint Jean Eudes ont amplement résonné lors
de la 66ème Assemblée Générale de la Congrégation qui s’est
tenue au Mexique en janvier 2017. Et ces mots continuent de
produire des fruits dans la vie et la mission de toute la famille
Eudiste. Le Conseil Général a eu cette intuition – inspirée
d’en-haut – de proposer ce thème « Former Jésus » pour pré-
parer et conduire la démarche de l’Assemblée Générale. Le
thème a été décliné lors des premiers jours dans une atmos-
phère de retraite ; ces interventions sont réunies dans le présent
Cahier Eudiste n° 25. Après chaque intervention, un confrère a
proposé une résonnance pour faire jouer encore plus les har-
moniques du thème ; ces résonnances sont également dans ce
numéro tout entier consacré à ce qui fait le cœur de l’expé-
rience chrétienne selon saint Jean Eudes. D’autres confrères
ont apporté leur contribution, en particulier pour souligner la
place particulière de la Vierge Marie dans la formation inté-
6 Cahier eudiste n° 25 - 2017

rieure du Christ dans la vie des croyants. Que tous soient re-
merciés de leur contribution, ainsi que les traducteurs. Il fau-
drait certainement ajouter une approche ecclésiologique pour
ne jamais oublier que nos démarches personnelles et nos mis-
sions s’enrichissent d’autant plus qu’elles sont vécues avec des
frères en communauté, avec qui nous formons le Corps de la
Congrégation. Un prochain Cahier eudiste pourrait se pencher
sur ce point crucial de la vie eudiste.
Un des plus beaux fruits de la thématique de la formation
de Jésus en nous est que nous avons là un principe d’unifica-
tion de notre vie et de nos missions. En effet à la suite de saint
Jean Eudes (et de saint Paul !), nous comprenons que l’accueil
de l’Évangile se réalise lorsque le Christ est formé dans le cœur
de l’auditeur. Ce n’est pas une simple adhésion morale ou men-
tale mais bien l’accueil de la personne du Christ ressuscité dans
le centre de la personne, autrement dit dans son cœur, le lieu
de la vie, de l’amour, de la décision. Ainsi nous comprenons
que l’évangélisation est formation du Christ en soi et en l’au-
tre ! De plus, l’emploi par saint Paul dans la Lettre aux Gala-
tes, dans un contexte d’enfantement, renvoie à une démarche
qui donne du relief au mot « formation » car il s’inscrit dans
une dynamique de processus successifs, induisant de nouvelles
étapes et des transformations. La vie chrétienne se conçoit dès
lors comme un processus de croissance, donnant un socle es-
sentiel à tout ce que nous entendons habituellement en termes
de formations initiales et permanentes. Nous ne pensons plus
ces formations de manière isolées et ponctuelles, mais nous les
inscrivons dans le dynamisme de la vie et de la foi qui conduit
à l’accomplissement de l’être. Enfin, nous n’oublions pas le
contexte ecclésial de la Lettre aux Galates, nous rappelant que
nous devenons ce que nous recevons, le Corps du Christ ; la
formation est également celle du corps qui est engendré dans le
monde par le puissance de l’Esprit de Jésus Ressuscité, un seul
corps qui unit les membres et la tête.
J’invite tous les lecteurs de ces pages à se laisser interroger
et plus encore à se renouveler pour entrer dans notre bel héri-
tage eudiste. Cet héritage, nous souhaitons le partager avec le
Éditorial 7

plus grand nombre, pour permettre à beaucoup de prendre un


peu plus la mesure de la noblesse de leur vocation et du chemi-
nement vital qui en découle. C’est également pour cette raison
que nous poursuivons avec confiance la démarche en vue de la
proclamation de saint Jean Eudes, Docteur de l’Église, parce
que sa doctrine est éminente pour tous les baptisés, disciples-
missionnaires, envoyés former le Christ dans le cœur de ceux et
celles qu’ils rencontrent.
8 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Le Logo de la 66ème Assemblée Générale

La construction du logo pour l’Assemblée Générale fut une


œuvre collective des candidats de la Maison de formation de
Caracas (Vénézuela)

Le côté droit du Cœur représente Jésus et aussi l’élément


missionnaire de notre charisme.
Le côté gauche représente Marie sous son vocable de
Vierge de Guadalupe, Impératrice d’Amérique; elle représente
aussi la formation puisque, comme Elle a formé Jésus dans ses
entrailles virginales, saint Jean Eudes nous demande de Le for-
mer dans tous les Cœurs.
Les étoiles sur son voile représentent chacune des provinces
et vice-province qui composent la Congrégation.
La Croix représente un des fondements de la vie chrétienne
selon saint Jean Eudes, signe du sacrifice amoureux du Christ,
plus grand acte d’obéissance au Père. La lumière au centre de
la croix correspond à la lumière de l’Esprit Saint qui nous illu-
mine, nous guide et qui est seul capable de former Jésus.
Le Cœur représente l’héritage spirituel de saint Jean Eudes
et l’union des deux pans qui forment notre charisme : Forma-
teur – Evangélisateur.
Le mot EUDISTES représente l’ensemble de la CJM, le re-
vêtement de couleur rouge exprime sa spiritualité Christocen-
trique.
Les trois lignes inférieures représentent la très Sainte Tri-
nité.
9

I. APPROCHES BIBLIQUES

Saint Paul dit que Jésus Christ s’accomplit en son Église (Ep
1,22) et que nous concourons tous à sa perfection et à l’âge de sa
plénitude (Ep 4,13), c’est-à-dire à son âge mystique, qu’il a dans
son corps mystique qui est son Église, lequel ne sera point ac-
compli qu’au jour du jugement. Et ailleurs le même apôtre
parle de la même plénitude de Dieu qui s’accomplit en nous et
de la croissance et augmentation de Dieu en nous (Ep 3,19).
(O.C. I, 311)
10 Cahier eudiste n° 25 - 2017

LA FORMATION DE JÉSUS DANS L’ÉVANGILE

P. Alvaro TORRES FAJARDO, cjm

Suivons le conseil de saint Jean Eudes pour lire la Parole de


Dieu, en allant retrouver avec un regard neuf les scènes de
l’Évangile non pas seulement comme des curieux mais comme
des destinataires, pour laisser Jésus entrer dans nos vies et les
configurer à Lui. La première et fondamentale référence de la
« formation de Jésus » se trouve dans les Évangiles : Jésus de
Nazareth s’adjoint une communauté de disciples « pour qu’ils
soient avec lui et pour les envoyer proclamer la Bonne Nouvelle »
(Mc 3,14). En nous racontant la vie de Jésus, les Évangiles ac-
compagnent en même temps le processus de formation de ses
disciples qui, à partir de Pâques, accomplissent la mission
apostolique.
Dans nos Constitutions, cette perspective de la formation
de Jésus est mise au centre de notre identité et de notre dyna-
mique spirituelle. Elles nous invitent à ne pas la perdre de vue :
« Les Eudistes veulent continuer et accomplir la vie de
Jésus en eux ». (Cst. 2)
« Jésus, le Fils de Dieu, a voulu partager la condition
humaine afin de révéler au monde la venue du Règne
de Dieu. Il a réuni autour de lui les Douze, pour en
faire ses compagnons et ses envoyés. Unis au Christ
comme des membres à leur Chef, les Eudistes se ras-
semblent en communauté fraternelle, à la manière des
Apôtres, et mettent leur joie à le “faire vivre et régner”
au cœur du monde ». (Cst. 12 et 65)
I. Approches Bibliques 11

Afin de reprendre ce chemin de formation, appréciant les


lignes fortes et les nuances si suggestives de ce thème si riche,
nous vous invitons à une immersion sereine et priante dans
l’Évangile. L’écoute et l’incarnation de la Parole de l’Évangile
est au centre de notre spiritualité. Nous proposons une lecture
de l’Évangile de Marc, saisissant quelques jalons fondamentaux
de l’action formatrice de Jésus en ses disciples.

Qui est Jésus, formateur de disciples ?

Les deux premiers chapitres nous présentent Jésus. Une


fois énoncé que le Messie est le Fils de Dieu (1, 1) la voix d’un
prophète, Jean Baptiste, et la révélation du Père nous disent
qu’il est l’envoyé et le Messie sauveur, qu’il est l’envoyé et le
Fils du Père. L’Esprit l’accrédite comme tel (1, 2-8). Passée
l’expérience de prière avec Dieu son Père dans le désert, il en
ressort et prononce son discours initial. Arrive l’heure de Dieu,
ils se convertissent et ils croient. (p. 1, 9-15). Au début de sa
mission, la première chose qu’il fait est de chercher et d’enga-
ger des collaborateurs. Sa mission en a besoin. Il les rencontre
au bord du lac. Ce sont des hommes adultes, travailleurs, occu-
pés, ayant chacun un prénom qui lui est propre : Simon, An-
dré, Jacques, Jean. Tout de suite il leur lance un défi qui va
changer toute leur vie, leur environnement, leur travail. Le lec-
teur de l’Évangile a déjà une première information sur Jésus.
Les hommes du bord du lac ne l’ont pas. Ils sont devant l’im-
pensable, le non planifié. Ce n’est pas une invitation mais une
demande. L’impératif « suivez-moi » est digne d’être souligné.
Sans demander d’explications, sans présenter de conditions,
captivés par sa personne, ils partent avec lui.
À partir de ce moment, Jésus n’est plus seul ; ni ceux qui
l’ont suivi : Jésus est toujours avec eux, et eux sont toujours
avec Jésus. Sauf à deux moments : quand ils partent en mis-
sion ; durant ce laps de temps l’évangéliste ne dit rien de Jésus ;
il raconte ce qui est arrivé à Jean-Baptiste au moment de la
Passion et de la mort qu’il doit affronter seul, les disciples le fe-
ront après. Les disciples sont ensuite témoins de la mission de
12 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Jésus à Capharnaüm. La Parole et l’action de Jésus envahissent


tout l’espace de la vie de l’homme : le sacré dans la synagogue ;
sa propre vie dans la maison de Pierre ; sa vie sociale sur la
place publique. Mais celui qui les appelle, c’est Dieu le Père.
On entre dans son mystère par l’oraison personnelle. Mais
pour les disciples c’est déjà indispensable. Simon le dit : Tous te
cherchent (1, 21-39). Contempler Jésus à l’œuvre qui remplit sa
vie et celle de l’homme du projet divin est essentiel dans la for-
mation. Viennent ensuite cinq épisodes révélateurs du mystère
de Jésus. Des croyants posent des questions à propos de Jésus.
Les Écritures suggèrent qu’il nous est présenté comme une
présence personnelle de Dieu dans le monde, quelque chose de
complètement nouveau. (2, 1-3, 6).

Le choix des disciples

Pour Jésus c’est l’heure d’appeler et de s’engager. Jusque-là


les quatre disciples du début, auxquels s’est ajouté Levi, ont
entendu, ont visité, ont été invités à lire les événements et à en
tirer des conclusions. La scène est solennelle, vécue. Suivant le
conseil de saint Jean Eudes, pour lire la Parole de Dieu, remet-
tons-nous dans la scène comme si elle nous était personnelle-
ment destinée. Jésus monte sur la montagne ; c’est la rencontre
avec Dieu le Père qui fonde ce qui suit : il appelle au nom du
Père, et ils allèrent avec lui. Il leur a donné le nom d’apôtres,
c’est-à-dire envoyés, voilà leur nouvelle identité. Et il leur
donne un horizon en deux dimensions inséparables : être avec
lui et aller prêcher. En premier l’expérience personnelle, intime
avec Jésus. Le laisser entrer dans sa vie est indispensable (élé-
ment très eudiste). Ensuite, et comme conséquence, partir en
mission. L’un ne peut pas se faire sans l’autre. Le préalable à la
mission est de se laisser imprégner par Jésus, par sa parole, par
sa vie. On ne peut pas être un véritable apôtre, s’il n’y a pas ce
premier pas. Mais celui qui a fait cette expérience ne peut pas
ne pas parler de Jésus avec amour et enthousiasme (Corde
magno…) Les apôtres sont douze : ils forment un tout, ils en-
tourent tout un peuple, la grande nouvelle famille de Dieu en
I. Approches Bibliques 13

Jésus. Et pourtant ils portent douze noms différents : il est bon


de mesurer ces appels. Il ne les a pas appelés parce qu’ils
étaient saints mais pour qu’ils le soient. Il connait leurs défauts,
ils vont influer sur sa vie, mais il ne les a pas écartés pour au-
tant (3, 13-19).

L’œuvre formatrice

En premier lieu, il s’agit de savoir qui on suit. Il ne s’agit


pas d’un fanatique « qui a perdu le sens » (3, 20-21) ni d’un
« possédé » (3, 22-30). Son œuvre est nouvelle. Il forme une
nouvelle famille, celle de la volonté divine, du plan de salut,
dans laquelle tous sont appelés à entrer, en premier Marie (3,
31-35). Pour commencer son œuvre de formation, Jésus utilise
deux moyens : la Parole, il raconte plusieurs paraboles dans
lesquelles il révèle le Royaume. Qu’est-ce que le Royaume ? Il
se déduit de ce que dit Jésus. Benoît XVI a dit : « C’est Dieu
lui-même qui entre dans notre monde. Ce n’est pas un orga-
nisme, ce n’est pas une entreprise, c’est l’action salvatrice de
Dieu, historique, dans la personne de Jésus, qui culmine dans
sa mort et sa résurrection ». Semé par Dieu dans le cœur du
disciple, ce royaume est appelé à donner du fruit en abon-
dance ; il fait du disciple une lumière pour le monde ; ce n’est
pas l’œuvre du disciple mais de la semence qui soulève en lui
son propre dynamisme, l’action de Dieu dans le disciple, graine
de moutarde appelée à croître et à donner un abri aux oiseaux.
Le disciple est travaillé par le Seigneur ; graine qui croît et
donne du fruit sous l’action divine en l’homme (4, 1-33). Il ex-
plique tout à ses disciples : comment être aujourd’hui comme
un disciple à l’école de Jésus ? Le dynamisme de la Parole est
l’outil formateur.
Ensuite il emmène les disciples dans un voyage mission-
naire. Il faut aller avec Jésus, emmené par lui en mission. Dans
ce voyage inoubliable quatre événements vont se succéder : une
tempête, la guérison d’un démoniaque, la guérison d’une
femme malade, la vie retrouvée pour une enfant morte. La mis-
sion rencontre nécessairement de grands obstacles. Mais Jésus
14 Cahier eudiste n° 25 - 2017

va dans la barque. Il faut le réveiller et expérimenter le pouvoir


de la foi qui vainc toute peur. Dans le cœur du disciple, il y
aura toujours la lutte entre foi et peur. Il ne faut pas renoncer
devant la tempête mais la vaincre (4, 35-41).Traverser la mer,
aller sur l’autre rive. « Église en sortie » dit le Pape François.
Invitation du Seigneur à rencontrer l’homme, là où il est ; sans
le Christ, c’est un mort vivant, déshumanisé. Il a besoin du
Christ, de dialogue, d’être transformé par le Christ. La mission
du Christ, du disciple c’est de faire de cet homme un être hu-
main digne : assis, habillé, avec un esprit sain, humanisé. Mais
faire de lui aussi un témoin qui va vers son monde avec une pa-
role, non apprise par coeur mais de vie : ce que Jésus a fait
pour moi. Pour cela, il faut penser comme Jésus aux yeux de
qui un homme vaut plus que deux mille porcs (5, 1-20).
Et enfin une femme exclue. Dans le monde de Jésus, aucun
être humain ne peut vivre cette situation, cela ne peut pas exis-
ter. L’expérience de Jésus est fondamentale « toucher ses vête-
ments », il est nécessaire d’être un témoin qui n’est pas caché
mais courageux. Savoir donner sa chair pour lui et son action
avant tout. Et ensuite le chemin de la mort pour quelques-uns
mais pour le Christ, le chemin de la vie, toujours. Sur ce che-
min, le Christ maintient l’espérance à tout prix. Une fois de
plus, il y a lutte entre la peur et la foi. Jésus entre dans ce scé-
nario de mort, il l’a pris par la main et a dit « lève-toi ». Sa vie
est communiquée. Ce sont les actions sacramentelles que nous
vivons aujourd’hui. À douze ans s’ouvre non pas le chemin de
la mort mais celui de la vie (5, 21-43). Le disciple a vu et vécu
le royaume, l’action salvifique de Jésus, en lui-même et dans les
autres. C’est la formation idéale.

Contraste

Le Christ a fait un voyage triomphal avec ses disciples. Au-


cun mal ne leur a résisté. Ils arrivent à Nazareth, connus et fa-
miliers. Comment Jésus est-il reçu avec ses disciples, parmi les
siens ? Avec réserve, avec une certaine méfiance qui peut dé-
courager. Le Christ fait une lecture de cette situation. Il faut vi-
I. Approches Bibliques 15

vre aussi comme un envoyé du salut dans un monde méfiant et


réticent, qui pense plus à ses propres valeurs qu’à la visite du
prophète qui ouvre à un autre monde, qui n’est pas celui des
hommes mais celui de Dieu. Le disciple doit apprendre cette
leçon, la mettre en valeur et l’affronter. La mission n’échoue
pas là. Après Jésus parcourt les villages voisins en enseignant
(6, 1-6). Toujours aller de l’avant, vers un haut-delà.

Le moment d’aller seuls en mission

Seuls est une manière de parler. Le disciple n’est jamais


seul. La parole vivante qui l’habite est celle du Seigneur qui lui
parle et qui parle en lui. « Prêcher c’est faire parler Dieu » a dit
saint Jean Eudes. Le pouvoir salvifique de Jésus vit et agit en
lui. Ils vivront cette expérience quand au retour ils raconteront
leur victoire remportée sur le mal. L’envoi implique un appel
personnel. S’approcher de Jésus et écouter à l’oreille ses consi-
gnes. La mission est divine et est au-dessus de tout recours hu-
main. Privilégier la légèreté et le dépouillement ! « Légers en
bagages » mais porteurs de la richesse inestimable du Salut
(6,7-13). Pour le disciple qui part joyeux, le martyre de Jean
Baptiste est l’annonce du risque encouru par le prophète et
l’envoyé : le martyre. (6, 14-29).

Les tâches de l’apôtre

Dans une grande partie de l’Évangile de Marc (6, 30-8, 27)


sont racontés les devoirs des apôtres de Jésus. Ils rentrent de
mission, Jésus les attend et les accueille. Il les invite à se repo-
ser et l’Évangile dans un passage non dénué d’humour, leur
montre qu’il n’y a pas de repos possible pour l’apôtre. Quand
ils arrivent au lieu choisi par Jésus, ils le rencontrent entouré
de monde. Le repos c’est pour la vie éternelle. Jésus enseigne
comment réagir : se mettre à enseigner avec calme, sans repro-
che. C’est le premier récit de la multiplication des pains. La tâ-
che des apôtres est de nourrir la foule : donnez-leur vous-mê-
mes à manger. (6,30-45). Et ensuite ne jamais aller sans Jésus ;
16 Cahier eudiste n° 25 - 2017

ne pas affronter l’obscurité ni le vent sans lui. L’accueillir dans


la barque (6, 46-52). Conscience de la nouveauté de la mission.
Ce n’est pas la simple continuation du passé mais l’irruption
nouvelle de Dieu dans le monde. Le passé a ses raisons d’être
mais le monde nouveau se construit (6, 1-23). Aller où est l’hu-
manité qui espère s’asseoir à table avec Jésus : la cananéenne et
sa fille sont le prototype d’une humanité qui a besoin et es-
père ; comment rompre les barrières et donner une dimension
nouvelle au salut (7, 24-30) ? Le chapitre se termine avec la
guérison emblématique d’un aveugle (8, 22-26). Le disciple
doit toujours être un marcheur-voyant.

Chemin de Jérusalem avec Jésus jusqu’à la mort


et la résurrection

Dans les synoptiques Jésus fait culminer son ministère avec


le voyage messianique à Jérusalem. Là où il va vivre sa Passion,
sa mort et sa résurrection. Le disciple doit suivre Jésus sur ce
chemin en courant le même risque. Il doit commencer avec
une décision claire et personnelle à propos de Jésus : c’est lui
que je vais suivre ; il ne demande pas seulement ce que disent
les gens mais ce que tu dis, toi (8, 27, 30). Jésus fera trois an-
nonces détaillées de sa Passion, de sa mort et de sa résurrection
tout au long de ce chemin. Le disciple ne peut pas aller avec lui
sans savoir ce qui va se passer (8, 31-32 ; 9, 30-32 ; 10, 32-34).
À ce moment-là du chemin, Jésus va exposer les grandes exi-
gences de la vie (10, 1-45). Et cela se termine par le récit de la
guérison d’un aveugle. Voir et croire vont étroitement liés dans
l’Évangile. Pour accepter la parole de Jésus tout disciple doit
être soigné de ses blessures (10, 46-52).

Jésus et l’histoire

Le disciple de tous les temps doit savoir comment va être la


vie du disciple dans le cadre du temps et de l’histoire (13, 1-36).
Jésus a parlé de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. Est-
ce une fin ? Ou est-ce le début d’une étape durable, sans la pré-
I. Approches Bibliques 17

sence physique de Jésus, mais remplie de lui dans une manière


nouvelle de le rencontrer ? Le Seigneur part mais les disciples
restent et le Seigneur reste en eux. Le disciple vit dans un
monde de conflit. Un monde qui passe comme tout ce qui est
purement humain. Y compris là où sont les plus grands pou-
voirs, ils tombent et perdent leur suprématie. Le même temple,
devant lequel ils sont, est appelé à disparaître mais avec lui ne
disparaît ni Dieu ni son action. Les pouvoirs humains seront
détruits, ils s’éteindront comme le soleil, la lune et les étoiles.
Un monde incertain, plein d’injustice et de violence. Mais il y a
quelque chose qui ne disparaîtra pas, l’espérance, qui est un
chemin incessant et sûr au milieu des luttes et des obscurités,
jusqu’à la fin. On demande au disciple de vivre dans ce monde,
persécuté, peut-être rejeté mais triomphateur, comme celui qui
lève la tête haut, comme celui qui arrive au but qui est Dieu lui-
même. Tout se détruit dans cette longue histoire sauf Dieu et
son action salvatrice. Dans la fragilité du disciple la stabilité et
la force de l’évangile de Jésus se rendent présentes.

Avec Jésus lors de la dernière semaine (Mc 11, 1-12, 44)

Accompagner Jésus lors de son entrée triomphale à Jérusa-


lem le jour des Rameaux ; ensuite lire les signes avec lesquels il
présente sa mission, écouter ses adversaires qui posent des
questions et les réponses radicales de Jésus en lien avec son mi-
nistère et sa mission. Terminer cette semaine pleine de sens, en
tenant compte des questions qu’il nous pose, dans le récit de
l’offrande de la veuve qui lui donne tout. Cet abandon total de-
mandé au disciple pour entrer dans la Passion et la mort, pré-
cise l’image du vrai disciple du Christ.

Souffrir, mourir et ressusciter avec Jésus, Fils de Dieu Sauveur

C’est le point culminant de la vie et de la mission de Jésus


et de la formation du disciple. Ce n’est pas un film à voir mais
un drame divin à vivre. Nous accompagnons Jésus, non comme
des curieux mais comme des acteurs de ce drame, comme Ma-
18 Cahier eudiste n° 25 - 2017

rie à l’onction de Béthanie. Ce drame devient sacrement dans


l’Eucharistie. Ce n’est pas un acte de plus mais la lumière qui
illumine tout ce qui va se passer dans la vie de Jésus et du disci-
ple. Accompagnons-le dans le jardin, au moment de la grande
décision d’embrasser la Passion comme volonté du Père. Jésus
est fait prisonnier non des juifs et des romains sinon de l’amour
du Père. Les disciples restent libres et se dispersent mais ils lui
restent liés, comme le jeune qui fugue. Accompagnons-le dans
le double jugement de Jésus, le juif et le romain, pour décou-
vrir en lui le Fils du Béni et le Fils de Dieu. « Nazaréen Roi des
juifs », qui meurt pour passer à la vie. Il nous emporte dans sa
passion et sa mort. Il nous emporte dans sa résurrection. Nous
vivons comme ressuscités avec lui dans le triomphe du tom-
beau vide. Et ensuite nous portons cette résurrection baptis-
male en nous et nous allons par le monde en proclamant la vie
et le salut. La porte du mystère de Dieu que Jésus a ouverte et
où il entre avec nous.

Conclusion

1. La formation dont il est question est celle que Jésus


donne à tous ses disciples. Nous, prêtres, sommes com-
pris dans cette œuvre formatrice, se disant à fortiori. Un
bon prêtre doit être un bon chrétien, un bon disciple.
2. Assumer la totalité de l’évangile comme espace de forma-
tion. Il n’y a pas de chapitre exclusif les uns des autres. Ils
sont tous compris. Ne jamais dire : ceci n’est pas pour moi.
3. Dire comme Dolores Alexandre, devant chaque page, à
chaque mot, à chaque événement : cette histoire est mon
histoire.
4. Saint Jean Eudes nous conseille de lire l’Évangile, de
nous rendre compte que nous faisons partie de la scène.
Le grand défi de la spiritualité eudiste est de faire que le
Christ de l’Évangile vive et règne en chacun de nous avec
ses pensées, son amour, son désir, sa décision, son œuvre.
Et embrasser l’engagement baptismal « Corde magno et
animo volenti ».
I. Approches Bibliques 19

LA FORMATION DE JÉSUS EN NOUS


DANS L’ENSEIGNEMENT DE SAINT PAUL

P. Ovidio MUÑOZ, cjm

Le thème « la formation de Jésus en nous » nous éveille à


un aspect essentiel de la compréhension de la vie chrétienne
telle que l’enseigne l’apôtre Paul : être chrétien, vivre « en
Christ », suppose un processus continuel de configuration à
Lui de telle sorte que le croyant soit transformé en son image
(cf. 2 Co 3,18), et sa vie, continuation de la vie de Jésus. Cette
lecture paulinienne de l’identité chrétienne, nous le savons, a
eu également un écho important dans l’enseignement de saint
Jean Eudes. Notre fondateur s’appuie sur Ga 4,19 pour nous
inviter à réaliser « le plus grand des mystères et la plus grande
des œuvres » : la formation de Jésus en nous. Notre vie sacer-
dotale qui est – en fin de compte – une manière particulière
d’être chrétien, se comprend seulement à partir de cette confi-
guration au Christ. Quand Vatican II affirmait que « par le sa-
crement de l’ordre, les prêtres sont configurés au Christ prêtre,
comme ministres de la Tête pour construire et édifier tout le
corps qui est l’Église » (Presbyterorum Ordinis 12), il récupérait
une expression purement paulinienne pour l’appliquer aux
prêtres. C’est pourquoi, guidés par la main de saint Jean Eu-
des, entrons dans l’enseignement paulinien et découvrons la
perspective suggestive et dynamique que nous offre l’Apôtre
sur sa compréhension de la vie chrétienne.
20 Cahier eudiste n° 25 - 2017

La vie chrétienne selon saint Paul

Pour exprimer la relation étroite et profonde qu’établit le


croyant avec le Christ en s’unissant à lui par le baptême, Paul
utilise des mots précis qui appartiennent au même champ sé-
mantique, la formation. Les principaux textes pauliniens sur ce
sujet sont au nombre de 5 :1
1. Ga 4,19 : mes petits enfants que, dans la douleur, j’en-
fante à nouveau, jusqu’à ce que le Christ soit formé (mor-
phothê) en vous.
2. 2 Co 3,18 : Et nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la
gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés (metamor-
phoumetha) en cette même image avec une gloire toujours
plus grande par le Seigneur qui est Esprit.
4. Ph 3,10 : Il s’agit de le connaître lui et la puissance de sa
résurrection, et la communion à ses souffrances, de deve-
nir semblable (symmorphizomenos) à lui dans sa mort.
5. Ph 3,21 : il transfigurera notre corps humilié pour le ren-
dre semblable (symmorphon) à son corps de gloire qui le
rend capable aussi de tout soumettre à son pouvoir.
6. Rm 12,2 : Ne vous conformez pas au monde présent, mais
soyez transformés (metamorphousthe) par le renouvelle-
ment de votre intelligence pour discerner quelle est la vo-
lonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce
qui est parfait.
Quels sont les mots-clés de ces cinq versets ? Ils sont au
nombre de 3, les verbes morphoo (Ga 4,19), metamorphoo (2
Co 3,18 et Rm 12,2), et le substantif symmorphos (Ph 3,10.21).
Ces mots, dont certains sont employés uniquement par saint
Paul dans le Nouveau Testament, suggèrent une manière pro-
fonde de comprendre l’identité chrétienne, et dans une cer-
taine mesure, déterminent le chemin à suivre dans notre ré-
flexion pour comprendre dans toute son ampleur la synthèse

1Les textes sont présentés selon l’ordre chronologique approximatif


d’élaboration des lettres authentiquement pauliniennes.
I. Approches Bibliques 21

eudiste d’origine paulinienne sur la formation de Jésus en


nous.

Ga 4,19 : la vie chrétienne, un mode nouveau d’existence


centrée en Christ

Dans le contexte polémique de la lettre aux Galates, Paul


ne laisse aucun doute sur sa position en faveur de la « vérité de
l’Évangile » (cf. 2,5.14). Pour l’Évangile, Paul joue le tout pour
le tout ; il le fait convaincu de sa nouveauté absolue et
conscient de l’œuvre que Dieu a accomplie en lui en révélant
son Fils pour qu’il l’annonce aux païens (cf. 1,15-16). Paul dé-
finit dans cette lettre l’origine divine de l’Évangile qu’il an-
nonce – pour cela il réagit avec véhémence devant le manque
d’intelligence des Galates (cf. 1,6-7) et produit comme preuve
fondamentale sa rencontre décisive avec le Ressuscité, décrite
en termes d’appel et de révélation, avec comme finalité l’an-
nonce du Christ aux païens (cf. 1,15-16). En élaborant l’argu-
mentation de sa défense, Paul parle de lui-même, présentant
des données autobiographiques avec un but précis d’argumen-
ter : convaincre ses auditeurs qu’ils ont pris des distances avec
l’Évangile qu’il leur avait annoncé en Galatie (cf. Ga 1,6).
Pour cela, dans la conclusion de son argumentation en 4,19-
20, l’apôtre dit son désir de réaliser dans les Galates un second
enfantement jusqu’à ce qu’ils puissent dire : « Je vis, ce n’est plus
moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). Paul comprend la
vie chrétienne comme un nouveau mode d’existence décentrée
de soi-même, et centrée sur le Christ. La rencontre du Christ
est pour Paul un événement fondamental, de telle sorte qu’à
partir de lui, commence tout un processus pour repenser son
identité précédente pour embrasser le don d’une vie nouvelle
en Christ. À partir de là Paul peut parler de lui comme de
quelqu’un d’autre, parce que de fait son « moi » a été privé de
sa propre identité et transplanté en Christ. Le Christ a été
formé en lui. C’est le désir de Paul pour les Galates.
Paul leur avait déjà donné le jour une première fois, ce fut
22 Cahier eudiste n° 25 - 2017

alors un enfantement sans douleur car les Galates avaient été ré-
ceptifs à la première annonce de l’Évangile. Maintenant Paul
parle d’un second enfantement, désormais douloureux, de façon
que la vie nouvelle en Christ se développe pleinement dans le
cœur des Galates. Alors, le Christ sera formé en eux. C’est dans
ce long et continuel processus que consiste la vie chrétienne.

2 Co 2,18 : la vie chrétienne, processus de formation intérieure

La deuxième lettre aux Corinthiens est une lettre particu-


lière. Dans sa forme actuelle, elle est en réalité le fruit de la fu-
sion de plusieurs billets, réunis par un rédacteur final, choisis
parmi l’échange épistolaire intense qu’a eu Paul avec la com-
munauté de Corinthe. La situation de Corinthe demandait
cette intervention continuelle de l’apôtre. Ayant été l’objet de
bien des critiques des Corinthiens, Paul répond par une ré-
flexion belle et profonde sur le ministre et le ministère de la
nouvelle alliance : 2 Co 2,14-7,4. Cette réflexion est appelée « la
lettre du ministère». Dans ce contexte large, nous centrons no-
tre méditation sur 3,7-18. Paul montre ici en quoi consiste le
ministère de la nouvelle alliance, et l’oppose à une autre ma-
nière de comprendre le ministère (celui des « super-apôtres »).
Les ministres de la nouvelle alliance, conclut Paul, ne reflè-
tent pas leur propre gloire, née de leurs propres expériences,
mais la gloire de Dieu. Ils en sont comme un miroir. Mais, en
même temps, cette exposition constante à la gloire de Dieu fait
qu’ils se transforment à son image « de gloire en gloire », c’est-
à-dire comme le résultat d’un processus. Les ministres de la
nouvelle alliance ne le sont pas par une accréditation extérieure
qui les rendrait tels, mais par une transformation intérieure,
qui est donnée peu à peu quand, à visage découvert, ils s’expo-
sent à la gloire de Dieu. Seulement ainsi, ils peuvent se trans-
former en son image et être configurés à Lui. Et ce processus
définit de manière particulière la vie chrétienne : ce n’est pas
une réalité déjà terminée, mais le fruit d’un itinéraire intérieur,
d’une assimilation continuelle de la forme du Christ : nous
sommes transformés en son image, dit saint Paul.
I. Approches Bibliques 23

Ph 3,10.21 : la vie chrétienne : avoir la forme du Christ


(se conformer à Lui)

Ph 3,1-4,1 est un texte autobiographique de Paul qui figure


parmi les plus importants de l’Apôtre. L’emploi du « je » de l’au-
teur abonde dans le contexte d’un récit précis de son itinéraire
« en Christ ». Entre les versets 4b-15, Paul tisse un auto-éloge
transformé. L’objet de l’éloge seul n’est pas son « je », mais son
être nouveau en Christ, le nouveau « je » en Christ qui a pris sa
place chez l’Apôtre depuis sa rencontre avec lui. Comment ex-
pliquer le changement d’une personnalité si granitique sinon par
une intervention divine, l’unique force capable de bouger la vie
de ce pharisien, comme elle est présentée aux versets 7-11.
Paul propose ici, en synthèse et s’appuyant sur sa propre
vie, son propre postulat au sujet de la vie chrétienne : conformé
au Christ. Paul trouve son motif d’orgueil seulement en Lui, et
ainsi, motivé non par ses succès, mais parce qu’il a abandonné
et par l’oeuvre que le Seigneur a accompli en lui, il se présente
lui-même comme l’exemple de la vie « en Christ » pour que les
Philippiens l’imitent. La motivation de se conformer au Christ
est dans la rencontre et la connaissance du Ressuscité. Les ver-
sets 9-11 montrent les conséquences qui découlent de ce chan-
gement : être uni au Christ – avec une condition de justice de-
vant Dieu, qui ne se fonde pas sur l’obéissance à la Loi, mais
sur la foi, et sur une connaissance de l’amour du Christ, mar-
quée par une conformation progressive à sa mort, unie à l’espé-
rance d’atteindre la résurrection finale.

Rm 12,2 : La vie chrétienne ou adhésion au Christ qui


s’exprime dans la vie selon Lui

À la fin de la lettre aux Romains, la dernière lettre de Paul,


l’Apôtre reconnaît qu’il a des motifs de se sentir orgueilleux
devant Dieu au nom du Christ Jésus « car je n’oserais rien men-
tionner, sinon ce que Christ a fait par moi (et en moi) pour
conduire les païens à l’obéissance » (Rm 15,18). Cette lettre qui
représente la synthèse spirituelle et apostolique de l’apôtre, se
24 Cahier eudiste n° 25 - 2017

termine par une grande partie parénétique, qui commence pré-


cisément en Rm 12,1. À partir de là, Paul exhorte à vivre la ma-
nière chrétienne qui doit caractériser l’existence de celui qui
s’est ouvert, par la foi et le baptême, au don de Dieu qui le jus-
tifie. Cet événement salvifique opère une transformation radi-
cale du croyant, en son être, dans ses relations et ses actions,
dans son lien au monde qui l’entoure et dans sa manière parti-
culière d’être au monde. Ici est mise en évidence la dimension
éthique de l’existence chrétienne, du croyant qui vit mainte-
nant « une vie nouvelle en Christ ». La vie chrétienne consiste
alors à s’unir au Christ, à se conformer au Christ, à sa vie. Et la
forme, la vie du Christ est l’amour. Pour autant, être chrétien
est se conformer au Christ, entrer dans son amour. C’est pour
cela que Paul dans la lettre aux Galates parle de la foi qui
opère au moyen de la charité (cf. Ga 5,14).

Conclusion

Ce sujet – la formation de Jésus en nous – exige de réviser,


d’évaluer, de reconsidérer la qualité de notre vie chrétienne, et
par conséquent de notre vie d’Eudiste et de prêtre. Probable-
ment à cause de certaines options missionnaires, notre fragilité
intérieure, notre découragement ont atteint des niveaux tels
que des inconsistances sérieuses ne peuvent être cachées, et af-
faiblissent l’efficacité de notre présence missionnaire dans le
monde. Et ceci est très grave. Cet état des lieux, est sans doute
beaucoup plus large que seulement chez les Eudistes. Le Pape
François ne se fatigue pas de répéter que toute l’Église doit vi-
vre une authentique transformation missionnaire (Evangelii
Gaudium 25-33), à partir du cœur de l’Évangile (34-39). Pour
cela, il nous propose un programme d’action intéressant dans
Evangelii Gaudium 262-283 : le chapitre dont le titre est évan-
géliquement provocateur : Evangélisateurs avec l’Esprit. Que
notre réponse aux exigences de ce nouveau contexte ecclésial
et missionnaire vienne d’une nouvelle redécouverte de notre
mode eudiste de vivre l’Évangile : vivre la vie chrétienne, à la
manière de saint Paul à l’école de saint Jean Eudes.
I. Approches Bibliques 25

En lisant l’apôtre, nous avons découvert le chemin… Main-


tenant il nous revient de le vivre de manière authentique, en as-
sumant le défi du moment présent de former le cœur, comme
l’a demandé le même Pape François dans son message de ca-
rême 2014. Une chose est de comprendre quelque chose
comme bon, et autre chose bien distincte, de commencer à le
vivre. C’est un problème quand quelqu’un croit qu’il sait déjà
vivre parce qu’il est arrivé à le comprendre. Si notre obstina-
tion à former le Christ en nous (ou de permettre qu’il soit
formé en nous) ne réussit pas et n’engage pas notre être inté-
rieur, il n’arrivera pas au noyau de notre vie qui est notre cœur,
au lieu même ou se forment les convictions.
Si nous ne nous impliquons pas intégralement dans la for-
mation du Christ en nous, nous demeurerons sans forme. Il y
aura une apparence, mais elle manquera de racines. Sans
conviction, il n’y a pas d’intégrité, ni un don total, ni une dis-
ponibilité pour un engagement définitif qui vient de la décision
de ne rien garder, de mettre tout en jeu, de livrer tout ce qu’on
a sans rien garder pour soi. Ce chemin est tracé : prendre
conscience du don du nouveau mode d’existence centré sur le
Christ (Ga 4,19) fruit d’un processus continuel de transforma-
tion intérieure (2 Co 3,18), jusqu’à avoir la forme même du
Christ (Ph 3,10.21) de manière que cette « vie en Christ » s’ex-
prime dans une vie chrétienne, une vie de prêtre selon Lui (Rm
12,2). La première motivation pour évangéliser est l’amour de
Jésus que nous avons reçu, cette expérience d’être sauveur par
Celui qui nous pousse à l’aimer toujours plus (Evangelii Gau-
dium 264).
26 Cahier eudiste n° 25 - 2017

LA FORMATION DE JÉSUS EN NOUS. PERSPECTIVES BIBLIQUES

P. Guillermo de Jésus ACERO ALVARIN, cjm

Percevoir la Parole de Dieu dans les Saintes Écritures et


fonder la vie et la mission de chaque disciple missionnaire de
Jésus sur elle, c’est ce que demande avec force l’Église d’au-
jourd’hui (cf. Verbum Domini 3 et 5, Evangelii Gaudium, 174).
La Congrégation de Jésus et Marie a accueilli avec fidélité et
créativité cet appel de l’Église et, en s’inspirant de saint Jean
Eudes, suit le témoignage des prophètes : « Chaque matin, il
éveille mon oreille pour que j’écoute tel un disciple » (Is, 50, 4)
et se laisse interpeler par l’attitude des disciples de Jésus :
« Marie, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa Parole »
(Lc 10, 39). La 66ème Assemblée Générale a ajouté « Former le
Christ en nous » comme la feuille de route spirituelle qui re-
nouvelle la vie de chaque Eudiste et l’amène à donner des
fruits de conversion pastorale à partir d’une expérience com-
munautaire profondément enracinée dans l’Évangile.
À partir de la source de la Parole de Dieu, cette réflexion
souhaite apporter des éléments simples, clairs et inspirants qui
puissent aider à comprendre et à assumer les fondements bibli-
ques de la tradition spirituelle eudiste et permettent d’actuali-
ser cette école de sainteté face aux défis que nous lance l’évan-
gélisation.
I. Approches Bibliques 27

1. Quatre racines vétérotestamentaires de « Former Jésus


en nous »

L’expression « former Jésus » est propre à l’apôtre Paul (Ga


4, 19) et bien qu’il soit le seul à l’utiliser,2 on ne peut conclure
précipitamment que ce soit une idée isolée. Bien au contraire,
la compréhension de cette expression dépend du contexte
dans lequel Paul a vécu sa foi juive, le processus intérieur
d’identification à Jésus Christ et la communication de l’Évan-
gile comme témoin, prédicateur, maître et pasteur.
L’usage du verbe « former » est métaphorique, il se réfère
au processus de formation de l’être humain dans le sein mater-
nel et, même si ce processus est aujourd’hui très documenté et
étudié, il ne cesse d’être un phénomène surprenant et merveil-
leux. C’est l’origine même de la vie, mais dans une perspective
dynamique qui implique des changements dans la personne qui
accueille cette vie et coopère radicalement à sa gestation. Cela
implique également des changements dans la personne en ges-
tation jusqu’à maturité, celle qui lui permet de sortir du ventre
maternel afin de développer sa propre vie.
La tradition biblique propose, entre autres choses, quatre
axes théologiques qui pourraient aider à mieux comprendre la
dynamique de croissance et de transformation intérieure qui
est liée symboliquement à la métaphore de la gestation pasto-
rale paulinienne : l’action performante de la Parole de Dieu,
l’école formatrice de la Sagesse, la miséricorde qui modèle les
cœurs et la liturgie qui favorise la communion.

1.1 La Parole de Dieu, créatrice et transformatrice de la vie


humaine

Paul fait partie d’une longue série de personnes transfor-

2 En plus du passage de l’épître aux Galates (4, 19), l’apôtre Paul utili-
sera des expressions en lien avec la racine verbale (morfoo) en 2 Co 3, 18
(mtamorphoumetha) ; Ph 3,10 (symmorphizomenos) ; Ph 3, 21 (symmor-
phon) ; Rm 12, 2 (metamorphousthe)
28 Cahier eudiste n° 25 - 2017

mées par la voix de Dieu. L’origine même de l’univers fait par-


tie de cet acte verbal qui est capable de donner vie et sens à
tout ce qui existe.3 La foi d’Israël dépend de cela : l’Alliance de
Dieu, ce sont des mots sacrés, des promesses renouvelées par la
force des prodiges et accomplies par la fidélité d’un Seigneur
miséricordieux. La Loi ou Pentateuque recueille ces mots pour
les générations futures et souhaite les graver au cœur de tout
être humain, s’offrant comme un chemin de bonheur (cf. Ps 1,
1-2).
Cette Parole même de Dieu interpelle les cœurs d’hommes
et de femmes capables de l’écouter et de l’accueillir, pour faire
de celle-ci un style de vie. Ces prophètes deviennent les vérita-
bles serviteurs et servantes de cette Parole divine et sont recon-
nus comme tels par le peuple de Dieu. Le prophète Ezéquiel
montre que l’écoute de la Parole divine est un acte vital,
comme l’est l’aliment, sa digestion transforme les entrailles et
son annonce a le pouvoir spirituel de donner la vie là où avant
régnait la mort (cf. Ez 3, 1-4 ; 37.1-10).
La théologie johannique reprend cette catégorie « verbale »
pour se référer à Jésus Christ, en proposant la naissance de
Jésus comme l’incarnation de la Parole créatrice (cf. Jn 1, 1-
3.10). Ainsi donc, sa condescendance s’exprime dans les mê-
mes termes d’éloge que dans l’Exode, livre dans lequel la gloire
terrible de Dieu sur le Sinaï devient, dans la tente de la rencon-
tre, une attention proche vis-à-vis de son peuple (cf. Jn 1, 14).
Ces aspects théologiques profonds, Matthieu et Luc les repri-
rent en leur temps, pour transmettre l’expérience de la mater-
nité de Marie. Paul, pour sa part, décrit également sa rencontre
avec Jésus ressuscité dans les termes mêmes de la vocation pro-
phétique : « Mais quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à
part et appelé par sa grâce » (Ga 1,15 ; cf. Is 49,1 ; Jr 1,5 ; Is 6,1-
13).

3
Message du synode de la Parole… Benoît XVI, exhortation apostoli-
que Post synodale Verbum Domini.
I. Approches Bibliques 29

1.2 La Sagesse divine, principe de vie et communion à Dieu

La sagesse s’exprime également dans des termes semblables


à ceux de l’Épître aux Galates. Elle est engendrée avant tout ce
que l’on voit et elle grandit, comme une petite fille, en jouant et
en profitant de la compagnie des êtres humains (Pr 8 22-31).
Les parents éduquent leurs enfants dans la sagesse et veulent
qu’elle puisse se développer dans leur cœur, qu’elle leur soit
aussi familière qu’une sœur (Pr 7, 1-4). Le sage l’aime comme
une épouse, comme une compagne de vie qui le rend plus sage
encore par le partage d’une vie au quotidien (Sg 8, 1-21). La sa-
gesse doit grandir en même temps que la personne, de telle
sorte que son exercice dès le plus jeune âge l’amène à la vivre
pleinement (Pr 3, 18).
Ainsi donc, cet environnement autour de la sagesse permet
de comprendre plus en profondeur le caractère pédagogique
de la « gestation », car même si l’on conserve la relation inter-
personnelle, on perçoit également le développement intérieur
d’une expérience qui finit par affecter toute la vie de celui qui
entretient une relation avec la sagesse. En d’autres termes, la
sagesse nous permet de comprendre comment, depuis l’intério-
rité, l’être humain peut apprendre à vivre plus pleinement à
partir de différents types de relations.
Voici quel serait le champ néotestamentaire à l’attention des
disciples. Le Royaume de Dieu, annoncé par Jésus (Mc 1, 14-
15), est accueilli avec des attitudes de conversion (« ils laissè-
rent là leurs filets » – Mc 1, 18) et de foi (« ils le suivirent » –
Mc 1, 18). Ceux qui écoutent la Parole de Dieu à travers Jésus
le Maître, la méditent et l’accueillent, sont comme un terrain
fertile qui accueille la semence et favorise sa croissance (Mc 4,
8-20 ; Lc 8, 21 ; 11, 28) sans que l’on sache comment (Mc 4, 26-
29).
Paul, de son côté, distingue entre la sagesse humaine qui
conduit à la niaiserie (Rm 1, 21s), et la sagesse de Dieu, que
l’on retrouve dans la figure de Jésus crucifié (1 Co 1, 18-29).
Ainsi donc, lorsque l’apôtre décrit sa relation personnelle avec
30 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Jésus, il dit que sa vie ne lui appartient pas, mais qu’elle est au
Christ (Ga 2, 20 ; Ph 1, 21) et ceci se produit précisément à
partir du baptême, quand nous mourons tous avec le Christ, et
ressuscitons avec Lui (Rm 6, 8). À l’intérieur de l’homme, là où
le Christ habite, la vie prend de la vigueur, alors que l’homme
extérieur perd peu à peu ses forces (2 Co 4, 16).

1.3 La Miséricorde, les attitudes qui forment les entrailles de Dieu

Par cette dimension intérieure de l’être humain on com-


prend mieux le mot « miséricorde », qui en hébreux (hajam-ha-
jamim) est en lien avec les entrailles, avec la matrice, avec l’uté-
rus (Gn 20, 18 ; Jr 20, 17) et prétend exprimer de façon anthro-
pomorphique les sentiments de Dieu, tout ce qu’il a au plus
profond de son être (Jr 31, 20 ; Is. 66, 4-9). La métaphore, qui
se rapproche de l’image paulinienne, permet de comprendre
que l’intérieur de Dieu est comme les entrailles d’une mère où
la vie humaine prend corps et où également se ressentent les
douleurs, celles mêmes de l’accouchement, mais aussi celles
liées aux expériences de ses enfants. (Os 13, 13)
La miséricorde n’est pas seulement l’expression la plus
claire de la nature divine, mais c’est aussi une expérience qui
engage le croyant à assumer les sentiments mêmes de Dieu. Si
Dieu est miséricordieux avec Israël, c’est pour que son peuple
apprenne à être miséricordieux avec les plus pauvres (Dt 15, 1-
11). Israël doit apprendre à avoir les entrailles mêmes de Dieu.
Voici quelle est la piste que l’école de Jésus de Nazareth
choisit d’assumer : « Soyez miséricordieux comme votre Père
est miséricordieux » (Lc 6, 36) ; « Ne devais-tu pas toi aussi
prendre pitié de ton frère, comme je t’ai pris en pitié ? » (Mt
18, 33) ; « Allez, et apprenez ce que signifie : Je veux de la mi-
séricorde et non des sacrifices. Parce que je ne suis pas venu
pour appeler les justes, mais pour les pécheurs ». (Mt 9, 13)
Paul rend témoignage de cette école de miséricorde qui
forme les entrailles à la mesure de Dieu : « Je rends grâces à ce-
lui qui m’a donné la force, le Christ Jésus, notre Seigneur, qui
I. Approches Bibliques 31

m’a jugé assez fidèle pour m’appeler à son service, moi naguère
un blasphémateur, un persécuteur, un insulteur. Mais il m’a été
fait miséricorde parce que j’agissais par ignorance, étranger à la
foi ; et la grâce de notre Seigneur a surabondé avec la foi et la
charité qui est dans le Christ Jésus. Elle est sûre cette parole et
digne d’une foi toute entière : le Christ Jésus est venu dans le
monde pour sauver les pécheurs dont je suis, moi, le premier. Et
s’il m’a été fait miséricorde, c’est pour qu’en moi, le premier, Jé-
sus Christ manifestât toute sa patience, faisant de moi un exem-
ple pour ceux qui doivent croire en lui en vue de la vie éternelle.
Au roi des siècles, Dieu incorruptible, invisible, unique, bonheur
et gloire dans les siècles des siècles ! Amen (1 Tim 1, 12-17). De
là surgissent les invitations réitérées aux communautés fondées
par lui : « que personne ne se soucie de son propre intérêt, sinon
de celui des autres. Ayez donc l’attitude même du Christ Jésus ».
(Ph 2, 4-5)

1.4 La liturgie, un service qui donne une identité propre

En apparence, la miséricorde s’oppose au culte, au moins


du point de vue de la ligne prophétique : « la miséricorde et non
les sacrifices » (Os 6, 6) ; cependant, ce que dénonce la prophé-
tie est loin d’annuler le culte, tout au contraire elle prétend le
rénover en lui redonnant son sens le plus profond : le service
de la Parole de Dieu. En effet, les expressions : « abodah », en
hébreu, et « leitourgía », en grec, signifient service et sont pro-
fondément liées à l’alliance de Dieu avec le peuple d’Israël (Ex.
1, 16 ; 8, 1 ; 9, 1-13 ; cf. 5, 1). Ainsi donc, cette dimension de la
relation de Dieu et son peuple réaffirme l’identité d’Israël et lui
fait vivre pleinement la Parole de Dieu, parce qu’en elle, ce
dernier offre les fruits de la justice et de la miséricorde.
La perspective identitaire du culte est également en lien
avec le principe de la tradition sacerdotale : « Soyez saints
comme je suis saint » (Lv 11, 44 ; 19, 2 ; 20, 7-26 ; 21, 8). La
sainteté des israélites dépend de la communion avec Dieu à tra-
vers le culte. Le geste rituel devient Parole célébrée, performée
et performante, qui réalise pleinement l’alliance et renvoie cha-
32 Cahier eudiste n° 25 - 2017

que israélite à la pureté propre à l’homme justifié (Ps 15, 1-5).


Les disciples de Jésus, même s’ils étaient partie prenante de
la pratique cultuelle juive (Ac 2, 46a), peu à peu se concentrè-
rent sur la célébration domestique propre aux petites commu-
nautés. Au cours de ces repas, on reprenait les mots et les ges-
tes de Jésus, de telle sorte que ce qui avait été vécu avec Jésus
était rappelé et actualisé constamment (Ac 2, 46b). Dans les
quatre évangiles, la tradition reçue de Jésus de faire des repas
issus de la tradition juive (Mc 14, 12-25), de la vie de famille
(Mc 14, 13-21 ; 9, 9-17) ou des circonstances sociales (Mt 14,
13-21 ; 9, 9-17) des espaces marqués d’un profond symbolisme
est constante. C’est précisément par la reconnaissance de la
présence et de l’action salvatrice de Jésus mort et ressuscité
dans le baptême et la fraction du pain eucharistique que toute
autre action cultuelle juive sera dépassée.
Jésus, dans l’évangile de Jean, rappelle: « Celui qui mange
ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De
même que le Père qui est vivant m’a envoyé et que je vis par le
Père, de même celui qui me mange lui aussi vivra par moi » (Jn
6, 46). Il dit quelque chose de semblable par rapport à sa Parole :
« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma Parole, et mon Père l’ai-
mera, et nous viendrons en lui et nous nous ferons une demeure
chez lui » (Jn 14, 23). Pour la théologie johannique la commu-
nion eucharistique au corps et au sang du Christ, mais aussi à
ses paroles, crée un lien profond de communion qui trans-
forme la vie du disciple, celle de Jésus ainsi que celle de son
Père en une seule réalité. Paul a insisté auparavant sur le carac-
tère de communion lié à la Cène du Seigneur : « Chaque fois en
effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe,
vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne » (1
Co 11, 26). La liturgie eucharistique produit la communion
christologique qui fonde, à son tour, la communion ecclésiolo-
gique. L’union du croyant au Christ conduit à l’authentique
communion fraternelle de l’Église.
I. Approches Bibliques 33

2. « La formation de Jésus en nous » : l’expérience que


reflètent les écrits du Nouveau Testament

2.1 Trois considérations préalables :



Gradualité génétique des écrits
L’exégèse moderne nous permet d’être davantage
conscients de comment l’ensemble des livres que nous autres
chrétiens appelons “Bible” s’est peu à peu formé. Il est égale-
ment possible de retrouver, grâce à la méthode historico - criti-
que, les traces du processus de formation de ces livres. Le
Nouveau Testament a commencé à se former avec les premiè-
res lettres de Paul : 1ère aux Thessaloniciens, 1ère et 2ème aux
Corinthiens, aux Galates, aux Philippiens, aux Romains et à
Philémon. Déjà à l’époque de la 2ème lettre de Pierre (3, 15-16),
on reconnaissait sa valeur canonique. Au fil du temps se sont
ajoutés à ces écrits pauliniens d’autres documents de la même
école que l’on a appelés « deutéropauliniens et tritopauli-
niens » ; les générations successives indiquèrent que ces écrits
entretenaient ce legs pastoral et théologique de l’apôtre, et
qu’elles écrivaient et recevaient ces lettres avec une autorité qui
leur provenait de Paul lui-même.
À ce corps épistolaire se sont ajoutées au fil du temps d’au-
tres œuvres littéraires qui mettent en évidence une certaine in-
fluence de la genèse théologique paulinienne: l’évangile de
Marc, premier du genre, et les suivants, Matthieu (le plus pro-
che de la proposition littéraire de Marc et le plus judéo-chré-
tien dans sa pensée), et Luc (plus proche de l’héritage pauli-
nien et de l’environnement helléniste). L’évangile de Jean re-
flète plusieurs strates littéraires, certaines d’entre elles très an-
ciennes et plus précises d’un point de vue géographique et his-
torique que les synoptiques. Sur l’aspect concret de la relation
entre le croyant et Jésus, il se rapproche plus de la tradition
pauline que de la tradition synoptique. Même si les écrits appe-
lés « apostoliques » – Epître aux Hébreux, de Saint Jacques,
1ère et 2ème de Saint Pierre, 1ère à 3ème de Saint Jean, de Jude,
ainsi que l’Apocalypse demanderaient une étude propre, l’inté-
rêt de cette contribution n’est pas d’aller dans ce sens.
34 Cahier eudiste n° 25 - 2017


Graduation théologique des affirmations
De même que l’on a décrit le processus génétique des écrits
néotestamentaires, on pourrait le faire avec les contenus théo-
logiques qui dérivent de leurs formes littéraires. Pour ce qui
concerne « la formation de Jésus en nous », on pourra faire
cette subtile distinction : former, vivre, croire et suivre Jésus.
Tout d’abord, comme un travail propre à chacun, mais en
continuité avec un processus simultané de le former dans la vie
des interlocuteurs de l’annonce évangélique.


Graduation spirituelle et pastorale de sa répercussion
L’intérêt de cet article est en droite ligne avec la préoccupa-
tion spirituelle et pastorale du lecteur, c’est pourquoi on privi-
légie également le langage et les propositions argumentatives
afin qu’ils s’harmonisent avec cette recherche personnelle et
évangélisatrice.

2.2 Former Jésus4

Le verbe « morfow » (former) est un mot qui n’apparaît


qu’une seule fois (« Hápax legómena ») dans le Nouveau Testa-
ment, dans l’Epître aux Galates (4, 19). Il est à mettre en rela-
tion avec la métaphore utilisée par Paul pour identifier des re-
lations « materno-pastorales » avec cette communauté. Jésus se
forme dans le cœur de chaque chrétien petit à petit, comme un
bébé se forme dans le ventre maternel.
L’usage du verbe « morfow » en composition avec les pré-
positions « meta » et « syn » génère des variantes très intéres-
santes qui permettent d’explorer d’autres nuances du verbe
« former » en terminologie pascale : nous nous transformons
tous progressivement en image glorieuse de Jésus (meta-mor-

4BEHM, J. “morfh” dans KITTEL, G. FRIEDRICH, G. et BROMI-


LEY, G. Abrégé du Theological Dictionnary of the New Testament, Grand
Rapids, 2002, 595-597. Étude du P. Ovidio MUÑOZ cjm, “La formación de
Jesús en nosotros en la enseñanza de Pablo”, 2016.
I. Approches Bibliques 35

fow : 2 Co 3, 18) ; nous devons nous transformer par le renou-


vellement de notre esprit pour discerner la volonté de Dieu
(meta-morfow : Rm 12, 2) ;5 nous devons communier aux souf-
frances du Christ pour connaître la force de sa résurrection
(sun-morfow : Ph 3, 10) ; notre corps sera transfiguré à l’image
du corps glorieux de Jésus (syn-morfow : Ph 3, 21).
Les actions que ces verbes expriment nous révèlent l’expé-
rience personnelle de Paul, sa relation avec la communauté et
la dynamique de la vie chrétienne. Cependant, cela n’est pas
suffisant pour percevoir la portée totale de la « formation de
Jésus », c’est pourquoi l’analyse lexicographique doit être éten-
due au domaine des champs sémantiques pour rendre compte
de toute leur profondeur.

2.3 Vivre dans le Christ

Dans ce champ de sens partagés, on trouve le verbe « zow »


(vivre), qui reflète la réalité intérieure même de Paul, par rap-
port à sa relation au Christ (Ph 1, 21 ; Ga 2, 20), qui à son tour
est en lien avec l’expérience que chaque homme ou femme est
amené à vivre en participant à la Pâques du Christ par le bap-
tême. (Rm 6, 10-11 ; 14, 7-8)
Les deux verbes « former » et « vivre » reflètent la vie chré-
tienne d’une façon progressive et dynamique.
Le Christ s’est formé peu à peu dans la vie de Saul-Paul dès
le sein de sa mère (Ga 1,15), cette présence est devenue expli-
cite à cause du zèle pharisien qui l’a amené à pourchasser Jésus
sans le savoir (cf. Ph 3,5-8), sa rencontre avec le Ressuscité a
provoqué chez lui une soif de recherche qui l’a poussé à vivre
en plénitude sa foi juive intégrant la compréhension de la mort
en croix de Jésus dans la perspective expiatoire du serviteur de
YHWH (cf. Ph 2, 3-11). De ce changement de mentalité surgit
l’appel de Jésus à être son envoyé vers les païens (Rm 15,15-
21). La mission dans le monde juif et païen a suscité des com-

5 Cf. PENNA, R. Carta a los Romanos, Estella, 2013, 887-894.


36 Cahier eudiste n° 25 - 2017

munautés qu’il devait accompagner comme un pasteur, avec


des aspects paternels et maternels (cf. 1 Co 4,15). L’accompa-
gnement pastoral de ces communautés l’a amené à mettre par
écrit l’Évangile qu’il prédit pour l’expliciter et le défendre, tout
comme le ferait un exégète théologien de notre époque (cf. Ga
1,1). Sa fidélité à la vocation missionnaire et pastorale dans
l’adversité l’identifie d’un point de vue physique et spirituel à
la croix du christ (Passion-mort- résurrection) (cf. 2 Co 11,23-
28 ; Ga 6,11).

2.4 Croire au Christ

La théologie paulinienne concernant la formation de Jésus


trouve dans l’Évangile de Jean un complément parfait. Il y a
une claire préférence pour l’Évangile de Jean par l’action et par
le fait qu’il est reçu dans un environnement de foi. Le substan-
tif « foi » (pistis) est absent, alors que le verbe « croire » (pis-
teuo) sous ses diverses formes conjuguées apparaît au total 98
fois. Ceci confirme que pour Jean, « croire » est avant tout une
expérience de relation au Christ. Le disciple est identifié dans
l’évangile de Jean comme « celui qui croit » (Jn 3, 15, 16, 18),
celui qui croit « en » (eis) quelqu’un, celui qui croit en Jésus
(36 fois, cf. 15, 1). Croire en Jésus implique d’accepter sa per-
sonne, sa parole et d’être capable de lui confier sa propre vie. Il
s’agit d’une adhésion à la personne totale de Jésus, pas seule-
ment d’un acte intérieur d’affirmation de sa divinité, c’est pour
cela qu’il n’existe pas de conflit dans la théologie johannique
entre la foi et les œuvres. Croire en Jésus signifie réaliser l’œu-
vre du Père (6, 29), demeurer dans sa Parole et obéir à ses
commandements (8, 31).6
Cependant, dans l’œuvre johannique il n’y a pas de termes
isolés. Il existe un réseau complexe de sens qui crée de profon-
des relations entre la portée théologique des différents mots :
croire est en étroite relation avec aimer (3,16), aimer avec habi-

6 Cf. Brown, R. L’Évangile selon Jean XIII-XXI, 2ème édition, Cristian-


dad, Madrid, 2000, 1624-1628.
I. Approches Bibliques 37

ter (14, 23), demeurer (15, 9-10), être un (17, 21). En défini-
tive, la rencontre personnelle avec Jésus et son accueil ouvrent
un processus de communion radicale qui transforme l’essence
même de qui se trouve avec Lui (cf. 1, 12 ; 3, 3 ; 4, 14).
D’autre part, Jean avertit que la transformation que sup-
pose la foi en Jésus est progressive, qu’elle implique un proces-
sus pédagogique conduit par le Maître qui soigne, qui se révèle
et qui finit par devenir le centre de toute la vie. Le miracle « di-
dactique » de l’aveugle né l’illustre bien : la guérison (9, 7)
mène peu à peu à un témoignage (9, 8-34) qui se conclut par la
révélation pleine de Jésus (9, 35-37) et par la confession/adhé-
sion pleine de celui qui croit (9, 38).

2.5 Suivre Jésus7

Marcher à la suite de Jésus de Nazareth, se mettre à son


école et suivre son enseignement, est devenu aujourd’hui un ré-
férent universel qui décrit l’identité chrétienne.8 Cette mise en
marche émane des pages du Nouveau Testament, en particulier
des Évangiles, et s’inspire d’un itinéraire qui tente de convertir
le mystère profond décrit auparavant dans un projet de vie qui
illumine le quotidien de l’existence et la dynamise pour repro-
duire, de façon féconde, les pages évangéliques.
L’expression « suivi de Jésus » ne se trouve pas dans les
écrits bibliques, c’est la synthèse du processus pédagogique de
Jésus, caractérisé par certains verbes (suivre, aller derrière, ser-
vir, etc.) et des noms (disciple, maître, enseignement, comman-
dements, etc.). Cette pédagogie débute par une rencontre per-
sonnelle (Mc 1, 16), dans le cadre duquel Jésus, le Maître, ap-
pelle ses disciples à changer leur style de vie habituel (Lc 5, 8-
11), les invite à vivre avec lui dans des espaces de vie familiers
en leur redonnant du sens (Mc 3, 31-35) et les emmène avec lui
dans des missions itinérantes qui réitèrent avec des mots et des
gestes la proposition du Royaume de Dieu (Mc 1, 38-39 ; Lc 8,
1-3).

7 Étude du P. Álvaro TORRES, cjm, “La formación de Jesus en el Evan-


gelio”, Manuscrit non publié, 2016.
38 Cahier eudiste n° 25 - 2017

L’énorme richesse de la théologie paulinienne concentrée


sur l’action de « former Jésus » et de « vivre dans le Christ » se
traduit dans des catégories de théologie narrative. Comment
pouvons -nous former Jésus en nous ? En le suivant !

3. Conclusions. Saint Jean Eudes

À l’époque de saint Jean Eudes on ne pouvait pas faire une


claire différence entre les sciences théologique et exégétique.
La base de tout exégète, au-delà de la connaissance des langues
bibliques, correspondait à sa connaissance de la Bible elle-
même et à sa capacité d’interprétation, en accord avec le « sen-
sus ecclesiae », du moins au XVIIème siècle.
L’ample connaissance que Jean Eudes possède des Saintes
Écritures et son interprétation dans la droite ligne des Pères de
l’Église et d’autres théologiens de son époque ne laisse pas de
doute par rapport à son autorité de spécialiste de la Bible.
Ainsi que le confirme Pierre Drouin : « la première source de
l’expérience spirituelle eudiste, ce sont les saintes Ecritures ».
Il faut considérer comme important le fait que dans les douze
tomes des œuvres complètes, il y a 891 citations extraites du
corpus paulinien, et 319 de l’Évangile de Jean.9

3.1 Les sources pauliniennes de « former Jésus » chez Saint


Jean Eudes

Jean Eudes cite l’épitre aux Galates 4, 19 à huit reprises :



Trois fois dans son œuvre la plus connue ; « la Vie et le

8CELAM, Conclusions de la Vème conférence Générale de l’Episcopat


Latino-américain et des Caraïbes, Aparecida, 2007, p. 1 et 240-285. Pape
François, Evangelii Gaudium, p. 119-121.
9 Drouin, Pierre “Jean Eudes et les Saintes Ecritures”, manuscrit non
publié, 1995. Il est hautement recommandable de lire une version récente de
l’ouvrage du Père Pierre Drouin sur le même thème : Drouin, Pierre « Com-
ment saint Jean Eudes lit la Parole et comment il recommande de faire la
lecture priante de la Bible », manuscrit non publié, 2017.
I. Approches Bibliques 39

Royaume de Jésus dans les âmes chrétiennes ». Dans la


préface : « l’occupation la plus importante d’un chrétien,
c’est de s’efforcer afin que Jésus prenne forme et place au-
dedans de lui, selon la consigne apostolique : que le Christ
se forme en vous. Ce qui revient à dire : faire vivre dans
son esprit, dans son cœur et dans tout son être la sainteté
de sa vie et de ses habitudes. C’est ce que saint Paul ap-
pelle porter et glorifier Dieu dans notre corps… ».10 Deux
autres fois dans la seconde partie (La vie chrétienne et ses
fondements) : si tu agis ainsi, tu vivras dans la vraie dévo-
tion et tu formeras Jésus en toi comme l’apôtre le sou-
haite : que le Christ prenne forme en vous, et il te trans-
formera en son image, c’est-à-dire, tu feras vivre et régner
Jésus en toi, tu seras une seule chose avec lui, et Jésus sera
tout en toi, selon la sainte Parole : pour que tous se réali-
sent dans l’unité et que Dieu soit tout pour tous. Voici, en
effet, quel est le but de la vie, de la piété et de la dévotion
chrétiennes. C’est pourquoi il est important que tu pren-
nes conscience de la nécessité de former Jésus en nous et
des moyens pour y parvenir ».11 « Le mystère par excel-
lence et la tâche suprême est la formation de Jésus que

10 Eudes, Jean. Œuvres choisies. Bogotá 1990, p. 117. Dans le texte ori-
ginal on lit « la principale occupation d’un chrétien doit être de travailler à
former et établir Jésus dedans de soi, selon ce souhait apostolique : Forme-
tur Christus in vobis, c’est-à-dire [de travailler] à la faire vivre dans son es-
prit et dans son cœur, et à établir la sainteté de sa vie et de ses mœurs en son
âme et en son corps : qui est ce que saint Paul appelle porter et glorifier
Dieu dans mon corps… ». EUDES, Jean, O.C. I, 91.
11 “Faisant ainsi, vous vivrez dans la vraie et parfaite dévotion, par le
moyen de laquelle vous formerez Jésus en vous, selon le souhait de son Apô-
tre : Donec formetur Christus in vobis 1 ; et vous serez transformés en Jésus,
selon la parole de ce même Apôtre : In eamdem imaginem transformamur 2 ;
c’est-à-dire, vous ferez vivre et régner Jésus en vous, vous ne ferez qu’un
avec Jésus, et Jésus sera tout en vous, selon la parole sacrée : Consummati in
unum, et omnia in omnibus 3 ; qui est le but et la fin à laquelle tend la vie,
la piété et dévotion chrétienne. C’est pourquoi il est nécessaire de vous faire
voir de quelle importance est ce grand œuvre de la formation de Jésus dans
nos Âmes, et ce qu’il faut faire pour l’y former ». EUDES, Jean. O.C. I,
p. 271.
40 Cahier eudiste n° 25 - 2017

nous montrent les mots de saint Paul suivants : « Mes pe-


tits enfants, vous tous pour lesquels je souffre de nouveau
les douleurs de l’enfantement, jusqu’à ce que le Christ
prenne forme en vous ».12

Une fois dans « le Bon Confesseur », dans une perspective
apostolique.13 Une autre fois dans « l’Enfance admirable
de la Très Sainte Mère de Dieu », lorsqu’il explique la ma-
ternité spirituelle de Marie.14

Trois autres fois dans « le Cœur admirable de la très
Sainte Mère de Dieu », lorsqu’il explique comment le
Cœur de Marie reflète la très Sainte Trinité, tout particu-
lièrement Dieu le Père,15 et est une vive image du Cœur

12 “Le mystère des mystères et l’œuvre des œuvres, c’est la formation de


Jésus, qui nous est marquée en ces paroles de saint Paul : « Filioli, quos ite-
rum parturio, donec formetur Christus in vobis. C’est le plus grand mystère,
et le plus grand œuvre qui se fasse au ciel et en la terre, par les personnes les
plus excellentes de la terre et du ciel, c’est-à-dire, par le Père éternel, par le
Fils et par le Saint-Esprit, par la très sainte Vierge et par la sainte Église ».
EUDES, Jean, O.C. I, p. 271.
13 “… cette même vertu, dis-je, vous a été communiquée, lorsque vous
êtes entrés dans le sacerdoce, pour vous donner le pouvoir de produire dans
la sainte Eucharistie le Fils unique de Dieu et le Fils unique de la Vierge,
comme aussi pour le former et pour le faire naître dans les âmes chrétien-
nes : formetur Christus in vobis ». EUDES, Jean. O.C. IV, p. 152.
14 “Quelle est la Maternité spirituelle? C’est celle dont le Fils de Dieu
fait mention en ces paroles: Quiconque fait la volonté de mon Père qui est
aux cieux, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère ; c’est-à-dire, je le re-
garde et l’aime comme mon frère, ma sœur et ma mère. Pourquoi est-ce que
le Fils de Dieu donne cette glorieuse qualité de mère aux personnes qui font
la volonté de son Père ? C’est parce que toute âme chrétienne qui aime son
Dieu et qui accomplit sa divine volonté, forme et fait naître le même Fils de
Dieu dans son sein, selon ces paroles de Saint Paul : Formetur Christus in
vobis ; à raison de quoi elle est appelée, par saint Ambroise et par saint Jé-
rôme, Verbigena, « la mère du Verbe éternel » ; et elle est tellement sa mère,
que, selon le très docte et pieux Gerson, elle lui peut dire ce que le Père
éternel lui dit de toute éternité : Filius meus es tu, hodie genui te : « Vous
êtes mon fils, aujourd’hui je vous ai engendré ». Jean Eudes, OC V, p. 399-
400.
15 “Le docte et pieux Gerson dit qu’une âme fidèle à la grâce de Dieu,
forme et fait naître en soi le Fils de Dieu, suivant ces divines paroles : For-
metur Christus in vobis ; et qu’elle devient mère de Dieu, conformément à
I. Approches Bibliques 41

adorable du Père Eternel,16 tout comme l’action de Jésus


qui marque nos cœurs du sceau de son amour.17
Ses citations répondent à une claire intuition : la vie chré-
tienne se résume à « former Jésus ». C’est ce qui incombe à
chacun d’entre nous, c’est la tâche des pasteurs et c’est l’action
la plus louable de Dieu en nous. Marie continue cette merveil-
leuse tâche divine comme mère au travers de son Admirable
Cœur.

3.2 Les sources johanniques de « former Jésus » en saint Jean


Eudes

Comme on l’a affirmé plus ou moins directement, la théolo-


gie paulinienne est intrinsèquement liée à celle de Jean dans la
proposition spirituelle eudiste.
Le texte johannique qui concentre cette force d’union de
« former Jésus » est peut-être celui cité par saint Jean Eudes
dans ses œuvres, au chapitre 17 : « Je leur ai donné la gloire
que tu m’as donnée pour qu’ils soient un comme toi et moi,
nous sommes Un. Moi en eux et toi en moi, pour qu’ils soient
parfaitement un et que le monde reconnaisse que tu m’as en-
voyé et que tu les aimes comme moi tu m’aimes. Père, je veux
que ceux que tu m’as confiés soient un avec moi où que je sois ;
pour qu’ils puissent contempler ma gloire, celle que tu m’as

ce que dit notre Sauveur, qui nous assure que celui qui fait la volonté de son
Père est son frère, et sa sœur, et sa mère… » Jean Eudes, OC VII, p. 88.
16 “ Ce Verbe adorable veut que sa sainte Mère le produise par une gé-
nération spirituelle, avant que de le produire par une génération corporelle,
et qu’elle le forme dans son Cœur, conformément à ces divines paroles : For-
metur Christus in vobis ». Jean Eudes, OC VII, p. 130-131.
17 “… notre très bon Rédempteur non seulement veut effacer en nous
cette horrible image, mais il veut se transformer en nous : cum in forma Dei
esset, exinaivit semetipsum, formam servi accipiens, et nous transformer en
lui : In eamdem imaginem transformamur. Formetur Christus in vobis. Et sa
bonté passant encore plus outre, il veut nous associer avec lui et nous rendre
ses coopérateurs dans le grand œuvre de cette merveilleuse transformation ».
Jean Eudes, OC VII, p. 228.
42 Cahier eudiste n° 25 - 2017

donnée, parce que tu m’as aimé avant le commencement du


monde… Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai
connaître pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et
moi en eux » (v. 22-24.26). La formation de Jésus est avant tout
une œuvre de la Trinité, c’est la participation à la communion
divine par le Baptême et cela conduit à la pleine expression de
la communion ecclésiale des disciples.18
Jean Eudes a su combiner parfaitement les perspectives
pauliniennes et johanniques dans une dynamique progressive
et quotidienne pour le chrétien afin de former Jésus en lui, de
telle sorte que la proposition du Pape François à l’égard de
l’ensemble de ceux qui souhaitent se mettre à son école, trouve
dans la lecture de ses œuvres et dans notre école de sainteté
des alliés sans égal pour répondre aux défis d’une révolution
de la tendresse,19 qui renouvelle dans notre spiritualité et dans
la pédagogie de notre évangélisation le rapprochement propre
à l’acte de miséricorde. Dans cette perspective même, la cul-
ture de la rencontre trouve une impulsion considérable si elle
parvient à traduire la force intérieure de l’apôtre dans les ex-
pressions concrètes d’une communion par laquelle les périphé-
ries existentielles se rapprochent du seul centre possible : Jésus
Christ.20
Les Eudistes vivent, sous le pontificat du Pape François,
une occasion particulièrement opportune21 qui exige d’eux un
renouveau personnel, communautaire et apostolique. Il est
éminemment souhaitable que cette occasion nous trouve
« Corde Magno et animo volenti ».

18 Cette idée est reprise 76 fois dans le chapitre 17 de Jean. Parmi ces ci-
tations, le verset 23 (« Moi en eux et toi en moi »), 19 fois. Les références à
la « Vie » et au « Royaume » sont les plus nombreuses dans ce chapitre 17 de
Jean (26 fois).
19 François, Evangelii Gaudium, p. 88.
20 François, Evangelii Gaudium, p. 24 et 220.
21 Un « kairos » dans le texte original (note du traducteur).
I. Approches Bibliques 43

RÉSONNANCES À L’EXPOSÉ DU P. GUILLERMO ACERO, CJM

P. José Mario BACCI, cjm

Au texte proclamé de Ga 4, 12-20 que chaque membre de


l’Assemblée Générale a pu s’approprier (grâce à l’exposé, la
lectio du P. Guillermo ACERO), vient maintenant le temps de
la meditatio.
La méditation de la lecture priante de la Bible, suppose de
laisser de l’espace à la Parole pour qu’elle s’incarne dans la vie
du priant. Dans cette partie de la lectio, la question que nous
connaissons déjà dans sa formulation classique nous guide : que
me dit la Parole ? Je formulerais la question de manière plus ex-
plicite et incisive en y ajoutant : que me dit cette Parole dans
mon contexte particulier ? De sorte que, en harmonie avec tous
les membres de l’Assemblée et le contexte propre de l’Assem-
blée Générale, la question définitive serait : A moi, membre élu
pour représenter ma Province et réuni en Assemblée avec des
frères d’autres Provinces, que me dit ce texte de l’apôtre Paul
(Ga 4, 12-20) ?
Je vous propose quelques questions pour guider notre mé-
ditation.
Nous procéderons à partir d’un triple schéma qui nous per-
mettra de vivre ce moment d’interpellation de la Parole :
1- présentation de quelques orientations simples à partir
d’une perspective priante.
2- présentation de quelques questions qui peuvent susciter
l’introspection.
44 Cahier eudiste n° 25 - 2017

3- bref temps de silence méditatif pour favoriser la ré-


flexion et le discernement personnels.

Paul, personne et mission

Paul ne sépare jamais personne et mission. C’est pourquoi en


Ga 4, 12-20 on est frappé par les références personnelles et quo-
tidiennes de Paul qui font métaphoriquement référence au tra-
vail d’évangélisation de l’apôtre en Galatie. Tout son être est en
jeu dans l’exercice de la mission. Le Paul fougueux et mûr –
qu’a décrit le P. Guillermo –, nous apparaît comme une person-
nalité solide et unifiée en Christ. Il a réussi à réaliser en lui une
admirable synthèse de vie (personne-mission), et l’élément qui
permet d’articuler ces deux aspects d’une telle personnalité c’est
la formation du Christ en lui.22 (cf. Evangelii Gaudium 273)
Et nous ? La nouvelle identité de notre être en Christ, élé-
ment unificateur de la personnalité du disciple, qui se concré-
tise dans une vie qui devient mission, est-elle aussi enracinée en
nous ? La mission nous définit-elle ? Et réciproquement, notre
vie est-elle mission ? C’est pour cette raison que Paul en de
nombreuses occasions – et aussi en Ga – a recours à des don-
nées autobiographiques. Cela ne l’intéresse pas de faire le ré-
sumé de sa vie, il prétend seulement souligner la profonde
unité de sa personnalité en Christ.

La péricope de la tendresse

En Ga 4, 12-20, Paul s’expose personnellement. Il parle à la


première personne et aborde ses destinataires avec le « vous »,

22 « La mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un


ornement que je peux quitter, ni un appendice ni un moment de l’existence.
Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux
pas me détruire. Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans
ce monde.[...] Si une personne met d’un côté son devoir et de l’autre sa vie
privée, tout deviendra triste, et elle vivra en cherchant sans cesse des gratifi-
cations ou en défendant ses propres intérêts. Elle cessera d’être peuple ».
(Evangelii Gaudium 273).
I. Approches Bibliques 45

ce qui suggère un contact personnel et ouvert entre l’évangéli-


sateur et la communauté évangélisée. Si dans le contexte immé-
diat (dans ce qui précède et suit notre texte), Paul suit une cer-
taine rigueur logique et rationnelle (il débat, raisonne, argu-
mente, élabore sa pensée) maintenant, de manière surprenante,
uniquement dans cette péricope, apparaît spontanément à nos
yeux, un « moi » très personnel, clair, qui ratifie ce qui a été
dit : Paul a établi une relation personnelle et chaleureuse avec
sa communauté.
Etant donné que maintenant Paul aborde un thème de ca-
ractère existentiel, il change de langage, sans s’éloigner de
l’exercice de l’argumentation. Nous sommes en pleine partie
argumentative de la lettre aux Galates. Maintenant celui qui
parle, c’est le Paul de la tendresse, de l’affectivité ! Mais affecti-
vité non comprise comme un sentimentalisme vide de sens !
Quelle est l’affectivité de Paul ? Il fait référence au monde inté-
rieur, à l’intériorité de la personne. Il sait que pour inciter les
auditeurs – qui étaient en sérieux danger de se perdre pour
avoir accepté dans leur sein des pseudo-évangélisateurs les éloi-
gnant de l’évangile prêché par Paul (cf. Ga 1) – à agir, il faut se
connecter à son monde intérieur. Paul ne cherche pas à com-
muniquer une doctrine, mais bien plutôt à susciter une expé-
rience intérieure.
Voulons-nous vivre cette expérience d’Assemblée en impli-
quant tout notre être dans ce que nous voulons faire ? Il ne
s’agit pas seulement de raisonner ni d’avoir uniquement
confiance dans notre capacité rationnelle de compréhension de
la réalité ; il s’agit ici de ressentir (à la manière d’Ignace, de goû-
ter les choses intérieurement),23 de ressentir les choses depuis
notre être en Christ et permettre que toute notre existence soit
impliquée dans ce que nous allons vivre ces jours-ci. Il s’agit de
faire de notre participation à l’Assemblée un acte d’amour au

23 La manière dont Ignace avertit ceux qui se préparent aux Exercices


Spirituels 2, sur l’attitude adéquate pour vivre avec profit les Exercices est
classique : “Ce n’est pas le grand savoir qui remplit et satisfait l’âme, mais le
fait de ressentir, de goûter les choses intérieurement”.
46 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Christ, d’adhérer totalement à Lui pour mieux servir l’Église,


nos frères, tout homme et femme…Assumons-nous le défi de
vivre ainsi ces jours-ci au service de la Congrégation ?

Paul, un nouveau discours évangélisateur : la tendresse

Insistons sur le changement de langage de Paul dans cette


péricope ! Paul laisse de côté les dures critiques et le langage
hostile (cf. en 3, 1 il traite les galates d’insensés, de fous, de stu-
pides)24 et assume maintenant un langage d’amour. Il veut
ainsi rétablir le lien de tendresse et de confiance qu’il y avait
avant l’arrivée en Galatie des missionnaires qui s’opposaient à
lui. De nombreuses choses étaient en jeu et Paul sait que le lan-
gage de la tendresse pourrait produire une meilleure réception
de son travail évangélisateur. Il emploie un langage maternel
(comme l’a bien souligné le P. Guillermo en commentant le v.
9). Paul se risque à se comparer à une femme en douleurs d’en-
fantement. Paul souffre devant la possibilité que les galates de-
viennent infidèles ! Sa préoccupation humaine et sa préoccupa-
tion apostolique expliquent ce langage. Il sait que ce n’est
qu’ainsi qu’il pourra amener les galates à se convertir au vérita-
ble évangile (cf. Ga 1, 7).
Quelle place devrait avoir chez nous, Eudistes, l’appel du
Pape à vivre la révolution de la tendresse ? Il ne s’agit pas de
tomber dans des sentimentalismes à moindre coût, mais de ré-
pondre à l’invitation que nous fait le Seigneur de construire la
communauté missionnaire25 à partir de l’amour de Dieu et de

24Une remarque : sur le contexte de la lettre. À certains endroits de son


épître, Paul crache toute sa rage et sa frustration d’avoir vu les galates sur le
point d’abandonner l’évangile qu’il leur avait prêché (cf. 1, 7). Une autre re-
marque : c’est la seule lettre authentiquement paulienne dans laquelle l’Apô-
tre n’inclut pas au début une action de grâces. À la place on trouve deux
menaces de malédiction (cf. 1, 8-9) !
25 Cette communauté missionnaire, c’est nous. Et selon ce que dit le P.
Guillermo, cette communauté doit avoir des traits prophétiques (car cela
permet qu’en son sein survienne la Parole), et sapientiaux (parce qu’elle a
assimilé la foi de telle sorte qu’elle devienne vie quotidienne, comportement
I. Approches Bibliques 47

l’amour réciproque. Ce que le langage hostile n’obtient pas, la


présence proche, tendre et amoureuse l’obtient. Ai-je en moi
des dispositions pour grandir dans ce sens ?

Paul - communauté des galates : une relation maternelle et


filiale

En Ga 4, 12 Paul appelle les galates frères. Mais son affec-


tion devient plus forte et vers la fin de la péricope au v. 19a, il
les appelle mes fils. Le mot grec terna (fils) veut dire “fils en-
gendrés”, non “fils adoptifs”. L’amour de Paul pour les galates
est celui de la mère qui souffre pour donner la vie. De cette fa-
çon, Paul a mis en mouvement tous les affects dans sa relation
avec les galates de sorte qu’il en est arrivé à une intense inti-
mité et proximité (affectivité) avec la communauté. Ici affecti-
vité correspond à la motivation amoureuse qui puise ses raci-
nes dans l’intériorité de l’Apôtre et l’incite à agir, à sortir de
“soi-même” pour se donner entièrement à l’autre.
Cette Assemblée sera-t-elle une opportunité pour moi
d’avoir l’intuition que si je ne cultive pas ma vie intérieure, je
ne peux rien faire qui soit marqué du sceau du Christ ? Je com-
prends que la formation du Christ en moi suppose qu’en moi il
n’y ait d’espace que pour le Christ. Dans cette manière d’assu-
mer et de vivre à la suite du Christ, quelles conséquences entre-
vois-je pour ma vie ?

Les « douleurs de l’enfantement » : le chrétien est une


nouvelle création

« Je vous enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le


Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19). L’expression métaphori-
que « enfanter dans la douleur » fait référence à deux éléments
importants. D’un côté cela indique que Paul parle à partir d’un
sentiment intime ; ce n’est pas un intellectuel ou un idéologue.

familial), miséricordieux (formée selon les entrailles du Père), et liturgiques


(parce qu’elle sert le Seigneur dans les frères).
48 Cahier eudiste n° 25 - 2017

D’un autre côté cela lui est utile pour poser de manière
concrète les bases pour présenter de manière suggestive la fa-
çon de comprendre ce qu’est être disciple, l’adhésion au
Christ, la vie en Christ. Dans cette perspective, on peut définir
la vie chrétienne comme la gestation en moi d’un nouvel être
en Christ : « Si quelqu’un est dans le Christ, c’est une création
nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau est là » (2 Co
5, 17). Le Christ est celui qui engendre la vie qui doit se former
dans le croyant. Il amène la communauté à naître comme une
nouvelle création ! Maintenant, dans cette belle métaphore ma-
ternelle, la mère (Paul) porte son bébé (la communauté galate)
dans son utérus, en espérant que la formation du bébé arrive à
la plénitude de la vie (« que le Christ soit formé en vous »).
Le chrétien, alors, c’est celui qui est né de nouveau du
Christ et qui, par conséquent, vit en “Christ”. C’est en cela que
consiste la nouvelle création annoncée par les prophètes. En
Ga 3, 26-28, qui est le cœur de cette lettre paulinienne on lit :
« Car vous êtes tous fils de Dieu, par la foi, dans le Christ Jésus.
Vous tous en effet baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le
Christ : il n’y a plus ni juif, ni grec, ni esclave ni homme libre, il
n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un
dans le Christ Jésus ». L’être en Christ est l’aboutissement du
processus de la configuration d’une personnalité nouvelle en
Lui, c’est le point culminant de la formation du Christ en nous.
Ressentons-nous une impérieuse nécessité de développer
une vie intérieure qui ne laisse d’espace qu’au Christ pour qu’il
nous conforme à Lui, c’est-à-dire à sa structure essentielle, de
sorte que nous ne soyons qu’en Christ et que nous ne vivions
qu’en Lui ?
49

II. APPROCHE DE THÉOLOGIE SPIRITUELLE


EUDISTE

« Parce que cette grande œuvre de la formation de Jésus en


nous surpasse incomparablement nos forces, le quatrième et
principal moyen est d’avoir recours à la puissance de la grâce
divine, et aux prières de la très sainte Vierge et des Saints ».
(O.C. I, 275)
50 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« LA FORMATION DE JÉSUS », UNE PROPOSITION


ÉVANGÉLISATRICE DE SAINT JEAN EUDES

P. Higinio A. LOPERA ECHEVERRI, cjm

L’objectif de ce dossier est de mettre à disposition des do-


cuments eudistes les plus significatifs possibles au sujet de la
formation de Jésus en nous. La priorité est donnée aux mots de
saint Jean Eudes. En suggestion, accompagnant les textes,
quelques pistes de réflexion sur le thème sont proposées. Le
travail est présenté de sorte qu’il puisse être lu selon diverses
perspectives.
La “formation de Jésus” est la méthode originale que saint
Jean Eudes a proposée pour lui-même et pour tous les chré-
tiens, et spécialement pour les membres de la Congrégation de
Jésus et Marie, appelés à être missionnaires de la divine Miséri-
corde et évangélisateurs-formateurs. Par cette méthode, Jean
Eudes cherche une qualité de vie chrétienne et sacerdotale al-
lant, au-delà de la nécessaire imitation de Jésus Christ, à
l’union et à l’intimité avec Lui, de telle sorte que nous ayons les
mêmes sentiments et attitudes que le Seigneur qui s’est formé
en nous et vit et règne en nous-même. Le modèle à imiter n’est
alors plus en dehors mais très à l’intérieur de nous, “gravé, im-
primé en nous”. Cette méthode proposée depuis 1635 fut si ef-
ficace que saint Jean Eudes la pratiquera toute sa vie et la re-
commandera en permanence.
C’est donc un thème central de notre spiritualité et de notre
identité de missionnaires de la divine Miséricorde et d’évangé-
lisateurs formateurs. C’est un excellent projet de vie qui peut
être proposé à tout le monde. C’est un thème qui questionne
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 51

notre vie personnelle, communautaire et évangélisatrice : si


c’est une priorité dans notre activité évangélisatrice, nous de-
vons former Jésus en nous et en nos communautés.

1. La formation de Jésus comme objectif théorique, pratique


et expérimental du Royaume de Jésus

La mise en forme théologique et le programme de forma-


tion de Jésus ont été rédigés et développés non seulement dans
Le Royaume de Jésus, mais aussi dans les écrits postérieurs à
1635. Le thème murit à partir des bases établies. (Vie et
Royaume, O.C. I, 90-92 ; 271-276). Dans le sous-titre du
Royaume de Jésus, le propos eudiste semble pris en charge
avec une grande clarté : “Former, sanctifier, faire vivre et ré-
gner Jésus”. C’est-à-dire que la formation de Jésus implique de
faire vivre et régner en nous son esprit, sa dévotion, ses vertus,
ses sentiments, ses inclinations et dispositions. (Vie et
Royaume, O.C. I, 172). La mise en forme théologique et le pro-
gramme de la formation de Jésus sont basés sur des éléments
fondamentaux pauliniens, sur la christologie eudiste et l’exer-
cice de la vie chrétienne exprimée dans le sous-titre de Vie et
Royaume de Jésus (O.C. I, 89-95 ; 97-99).

2. Le vocabulaire eudiste de la formation de Jésus

Dans quasiment tous les écrits nous rencontrons une termi-


nologie très précise et identique : formation, former, graver, im-
primer. Les quatre termes apparaissent souvent mais le plus
employé est celui d’imprimer dans son cœur et dans son âme
l’image, les vertus, les attitudes de Jésus et de Marie, les états et
mystères, les vérités de la foi, etc., On rencontre aussi dans de
nombreux textes eudistes les termes : imiter, établir, transfor-
mer, qui, avec les termes indiqués sont toujours en relation
avec former, sanctifier, faire vivre et régner Jésus.
Le thème de l’image qui se grave et s’imprime en nous re-
tient beaucoup l’attention : images de la Très sainte Trinité, des
sacrés Cœurs. Il y a des centaines d’exemples dans ses écrits.
52 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Un fondamental, propre à l’identité eudiste : nous arriverons à


être missionnaires de la divine miséricorde à partir de l’image
du Cœur de la Très sainte Trinité et du Cœur miséricordieux
de Marie, gravée, imprimée dans nos intérieurs. (Le Cœur Ad-
mirable, O.C. VIII, 336-337).
L’imitation comme telle a provoqué une crise chez saint
Jean Eudes et il a changé le thème de l’imitation pour celui de
la formation de Jésus en nous. Il passe de l’extérieur à l’inté-
rieur : ·Ú¿-‰ÂÈÁÌ, du “relié” à un modèle ou à un exemple, à
« le posséder à l’intérieur ». Aujourd’hui les paradigmes sont
extérieurs à nous. L’état parfait sera le paradigme à l’intérieur
de nous, imprimé, gravé, formé en nous. Cette formation est
l’impression de l’image du Cœur miséricordieux, l’objet pré-
féré de la prière de Jean Eudes et comme l’objectif de la péda-
gogie eudiste. L’« image vivante » chez Jean Eudes n’est pas
une copie extérieure mais le fruit du prototype (il le dit plu-
sieurs fois à propos du Père, de Jésus et de Marie) qui s’est
formé en nous avec sa ressemblance comme exemplaire uni-
que.

3. L’inspiration biblique et paulinienne de la formation


de Jésus

Jean Eudes s’est inspiré pour ce sujet des textes bibliques


suivants :
● « Mes enfants, vous que j’enfante à nouveau dans la douleur

jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Ga 4, 19). Tout


le processus impliqué chez le chrétien et l’évangélisateur-for-
mateur. (Vie et Royaume, O.C. I, 271 ; Le Bon Confesseur,
O.C. IV, 152; Le Cœur Admirable, O.C. VII, 130).
● « Nous serons transformés en son image » (2 Co 3, 18). Cette

transformation sera parfaite si Jésus s’est formé en nous. (Vie


et Royaume, O.C. I, 271).
● « Qu’ils deviennent ainsi parfaitement un, afin que le monde

sache que tu m’as envoyé, et que tu les as aimés comme tu


m’as aimé » (Jn 17, 23). Nous serons un avec Jésus formé en
nous. (Vie et Royaume, O.C. I, 271).
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 53

● « Que Dieu soit tout en tous » (1 Co 15, 28). C’est ce que


Dieu le Père veut depuis que son Fils s’est formé en nous.
(Vie et Royaume, O.C. I, 273).
● « Pour que Dieu soit glorifié en tous par Jésus Christ » (1 P
4, 11). Par Jésus Christ formé en nous, on pourra faire la
louange parfaite. (Vie et Royaume, O.C. I, 273).
● « Il s’est anéanti » (Ph 2, 7). L’anéantissement est nécessaire
pour accueillir en nous la formation de Jésus. (Vie et
Royaume, O.C. I, 275).
● « Regarde et exécute selon le modèle qui t’a été montré sur la
montagne » (Ex 25. 40). Nous avons devant les yeux le mo-
dèle, le paradigme, le prototype divin pour la formation.
(Entretiens, O.C. II, 157).
● « Le Christ, poussé par l’Esprit éternel, s’est offert lui-même
à Dieu comme une victime sans défaut » (Hb 9, 14). L’Esprit
Saint envoyé pour former le corps offert et immolé de Jésus
Christ. (Entretiens, O.C. II, 177).
● « Personne n’est capable de dire : Jésus est Seigneur sinon
dans l’Esprit Saint » (1 Co 12, 3 ; 2 Co 3, 5). L’action fonda-
mentale de l’Esprit Saint dans la formation de Jésus. (Entre-
tiens, O.C. II, 177).
● « Celui qui ne renaît pas d’eau et d’Esprit Saint ne peut pas
entrer dans le Royaume de Dieu » (Jn 3, 5). Au baptême,
l’Esprit Saint forme Jésus en nous. (Entretiens, O.C. II, 181).
● « Nous sommes nés de Dieu » (Jn 1, 13), « Créés dans le
Christ » (Ep 2, 10), « Ce qui est né de l’Esprit est esprit » (Jn
3, 6), l’œuvre de l’Esprit Saint dans la formation de
Jésus.(Entretiens, O.C. II, 182).
● « La puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre » (Lc
1, 35). Ce même Esprit se donne au prêtre pour former Jé-
sus. (Le Bon Confesseur, O.C. IV, 152).
● « Nous ne nous appartenons plus » (1 Co 3, 9. 23). Une fois
Jésus formé, une fois que nous avons été marqués par lui,
nous sommes sa propriété. (Contrat, O.C. II, 226).
● « Le Christ est mort pour tous, afin que les vivants n’aient
plus leur vie centrée sur eux-mêmes, mais sur lui, qui est
mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5, 15). Une fois Jésus
formé en nous et une fois marqués de son sceau baptismal, il
54 Cahier eudiste n° 25 - 2017

nous sera possible de vivre de Lui et pour Lui. (Contrat,


O.C. II, 226).
● « Que chacun de nous fasse ce qui plaît à son prochain, en
vue du bien, dans un but constructif » (Rm 15, 2). C’est
comme cela que nous gravons en nous l’image du Cœur de
Marie. (Le Cœur Admirable, O.C. VI, 434-435).
● « Il passait en faisant le bien » (Ac 10, 38), Avec Jésus et Ma-
rie gravés, formés en nous, manifestant sa bonté envers tous.
(Le Cœur Admirable, O.C. VI, 434-435).
● « Et de même que nous aurons été à l’image de celui qui est
fait d’argile, de même nous serons à l’image de celui qui
vient du ciel » (1 Co 15, 49). En formant Jésus dans notre
cœur, ce sera son Cœur même que nous graverons dans le
nôtre. (Le Cœur Admirable, O.C. VIII, 109.424 ; O.C. VII,
100).
● « Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau
sur ton bras » (Ct 8. 6).Nous demandons cela à Jésus pour
que ses attitudes se gravent en nous. (Le Cœur Admirable,
O.C. VIII, 109. La Dévotion au très Saint Cœur, O.C. VIII,
424).
● « Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricor-
dieux » (Lc 6, 36). Le Cœur de Jésus imprime en nous sa mi-
séricorde. (Le Cœur Admirable, O.C. VIII, 336-337).
● « Mets-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau
sur ton bras » (Ct 8. 6). Marie, paradigme a gravé en son âme
l’image de son Fils. (La Dévotion au très Saint Cœur, O.C.
VIII, 430). Le Père divin imprime lui-même de sa propre
main une ressemblance parfaite des divines qualités de son
Cœur et du Cœur de la Vierge. (Le Cœur Admirable, O.C.
VIII, 127 ; La Dévotion au très Saint Cœur, O.C. VIII. 498).
● « De même que tous les hommes meurent en Adam, de
même c’est dans le Christ que tous recevront la vie » (1 Co
15, 22). « Jésus Christ est notre vie » (Col 3, 4). Le Jésus qui
se forme en nous est notre prototype. (Vie et Royaume, O.C.
I, 417).
● « Heureux, dès à présent, les morts qui meurent dans le Sei-
gneur » (Ap 14, 13), Jésus se forme en nous avec ses états et
mystères (Vie et Royaume, O.C. I, 543).
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 55

● « Soyez saints comme je suis saint » (Lv 11, 44), « Soyez par-
faits comme votre Père qui est aux cieux est parfait » (Mt 5.
48), « Soyez miséricordieux comme votre Père des cieux est
miséricordieux » (Lc 6, 36), « Oui, cherchez à imiter Dieu,
puisque vous êtes ses enfants bien-aimés » (Ep 5, 1). Le
même Dieu le Père dont l’image se grave en nous est notre
prototype. (Entretiens, 2, 153; Le Cœur Admirable, O.C.
VII, 108).
● « Laissez venir à moi les petits enfants parce que le royaume
des cieux est à eux » (Mt 19, 14), « Grave moi comme un
sceau sur ton Cœur, comme un sceau sur le bras » (Ct 8,6).
La jeune fille Marie paradigme des attitudes et vertus qu’il
faut imprimer en nous. (L’Enfance admirable, O.C. V, 50,
99-100).
● « Que ton nom soit sanctifié » (Mt 6.9). Le Père est sanctifié
depuis le Jésus que nous formons et sanctifions dans nos
Cœurs. (Vie et Royaume, 1, 90; Le Cœur Admirable, O.C.
VIII, 50).
● “Nous le servions dans la justice et la sainteté tout au long de
nos jours”. (Lc 1, 74). C’est le même Jésus formé en nous qui
nous permet l’exercice parfait de la sainteté et de la justice,
très spécialement dans la Congrégation (Vie et Royaume,
O.C. I, 90 ; Entretiens, O.C. II, 143-144 ; Exercice de Piété,
O.C. II, 328ss ; Le Cœur Admirable, O.C. VI, 388 ; Constitu-
tions, O.C. IX, 144).
● « Le règne de Dieu est au milieu de vous » (Lc 17, 21). Jésus,
formé en nous rend réelle cette parole avec laquelle com-
mence et culmine pratiquement la vie et le royaume de Jésus.
(Vie et Royaume, O.C. I, 92, 559)
● « Glorifiez et louez Dieu dans votre chair ». C’est le fruit de
la formation de Jésus en nous. (Vie et Royaume, O.C. I, 91;
L’Enfance Admirable, O.C. V, 362; Le Cœur Admirable,
O.C. VI, 46-47, 114,279).
● « Il a tout mis sous ses pieds et, le plaçant plus haut que tout,
il a fait de lui la tête de l’Église qui est son corps, et l’Église,
c’est l’accomplissement total du Christ, lui que Dieu comble
totalement de sa plénitude ». (Ep 1.22-23). Le projet du Père
avec le Fils, avec l’Église et avec nous a ce but, avec Jésus
56 Cahier eudiste n° 25 - 2017

déjà formé en nous. (Vie et Royaume, O.C. I, 89, 114,


166,311, 346, 433, 435 ; Le Mémorial, O.C. III, 219).
● « vous introduire en sa présence, saints, immaculés, irrépro-
chables » (Col 1. 22). Le projet de réconciliation du Père,
s’accomplit en ce corps du Christ formé en nous. (Vie et
Royaume, O.C. I, 90 ; Le Cœur Admirable, O.C. VI, 388).
● « Christ est tout en tous » (Col 3, 11). Le « pan-en-théisme »
christologique est aussi conséquence de la formation de Jésus
en nous. (Vie et Royaume, O.C. I, 89, 114, 566).
● « La volonté du Père c’est que vous soyez sanctifiés » (1 Th
4, 3). Il y a une relation intime entre la sanctification et la
formation de Jésus (Vie et Royaume, O.C. I, 90; Contrat,
O.C. II, 223 ; Le Mémorial, O.C. III, 45 ; 6, 386).
● « Soyez saints parce que je suis saint » (1 P 1.15). La forma-
tion de Jésus fera ainsi son effet dans la vie quotidienne de
relation de tout chrétien, de tout prêtre (Vie et Royaume,
O.C. I, 90 ; Le Contrat, O.C. II, 223-224 ; Le Mémorial,
O.C. III, 8, 45-46 ; Le Cœur Admirable, O.C. VI, 392-393).
● « Honorez dans vos cœurs la sainteté du Seigneur, le Christ »
(1 P 3, 15). La formation de Jésus rendra parfaite cette sanc-
tification depuis l’intérieur. (Vie et Royaume, O.C. I, 90-93 ;
Le Mémorial, O.C. III, 74).
● « Les yeux fixés sur Jésus, qui est à l’origine et au terme de la
foi » (Hb 12, 2). C’est la citation qui constitue le Cœur du
Contrat et qui met en avant le baptême, culminant dans la
formation de Jésus, le gravant et imprimant dans nos Cœurs.
(Contrat, O.C. II, 195 ; L’Enfance admirable, O.C. V, 64).
● « Moi, je suis l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le
commencement et la fin » (Ap 22, 13). C’est à partir de cette
contemplation que sera fondé, tout le processus de la forma-
tion de Jésus pour le sanctifier, le faire vivre et régner en
nous (Vie et Royaume, 1, 97s). (Ex. 25, 40 ; Lv 11, 44 ; Ct 8,
6 ; Mt 5, 48 ; 6, 9; 19, 14 ; Lc 1, 35. 74-75 ; 6, 36 ; 17, 21 ; Jn 1,
13 ; 3, 5-6 ; 17, 19.23 ; Ac 10, 38 ; Rm 15, 2 ; 1 Co 3, 19. 23 ;
6, 20 ; 12, 3 ; 15, 22. 28. 49; 2 Co 3. 5. 18 ; Ga 4, 19 ; Ep 1, 22-
23 ; 2, 10 ; 5, 1 ; Col 1, 22 ; 3, 4. 11 ; 1 Th 4, 3 ; 1 P 1, 15 ; 3,
15 ; Hb 9, 14 ; 12, 2 ; Ap 14, 13 ; 22, 13).
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 57

4. La formation de Jésus est le projet et la grande œuvre


de la Très Sainte Trinité

La formation de Jésus est le mystère des mystères et l’œuvre


des œuvres de la Très Sainte Trinité, qui agit en plénitude de-
puis notre Baptême, qui réalise en nous une vraie Incarnation.
(Vie et Royaume, O.C. I, 271-276 ; Contrat, O.C. II, 181-182 ;
La Vie du Chrétien, O.C. II, 396-397).

4.1 C’est l’œuvre de Dieu le Père

Le projet de Dieu le Père est de former Jésus en nous


comme il l’a formé dans le sein de la Vierge. (Vie et Royaume,
O.C. I, 272. 273). En formant Jésus, nous faisons en sorte que
s’accomplisse le projet et le très grand désir du Père de voir
son Fils vivant et régnant en nous, en récompense de ce qu’il
s’est anéanti pour sa gloire et notre amour. (Vie et Royaume,
O.C. I, 272). En formant Jésus, nous contemplons le Père qui
aime tant son Fils très aimable qu’il désire seulement le voir en
toutes choses et désire seulement l’avoir comme unique objet
de son regard, de sa complaisance et de son amour et que Jésus
soit tout en toutes choses. (Vie et Royaume, O.C. I, 272. 273).
En formant et établissant Jésus en nous, nous réalisons qu’Il
aime et glorifie dignement le Père et lui-même. (Vie et
Royaume, O.C. I, 273). Dieu le Père m’a formé à son image et
ressemblance (Entretiens, O.C. II, 139) et il est notre proto-
type exemplaire pour que, avec les yeux fixés sur Lui, nous for-
mions notre vie (Entretiens, O.C. II, 156), et nous formions en
nous une image vive de cet adorable prototype exemplaire.
(Entretiens, O.C. II, 157).
Le modèle qu’a le Père est le même que son Fils dans l’In-
carnation. Le Cœur du Père, dit Richard de Saint-Laurent, a pro-
duit un bon Verbe, lequel, sortant du sein de son Père, s´est venu
rendre dans le sein virginal de sa Mère. (Le Cœur Admirable,
O.C. VII, 130-131). Dieu le Père qui nous demande de l’imiter
comme paradigme (Lv 11, 44 ; Mt 5, 48 ; Lc 6, 36 ; Ep 5, 1), im-
prime Lui-même son image dans les âmes qui se donnent par-
58 Cahier eudiste n° 25 - 2017

faitement à Lui (Entretiens, O.C. II, 140. 153), pour l’imiter en


sa sainteté, en sa pureté, en sa charité, en sa miséricorde, en sa
patience, en sa vigilance, en sa mansuétude, et en ses autres
qualités (Entretiens, O.C. II, 168) et il nous associe ainsi à son
œuvre et met de notre côté que nous soyons semblables à Lui.
(Le Cœur Admirable, O.C. VII, 108).

4.2 C’est l’œuvre de Jésus, Verbe incarné

Le dessein de Jésus est de mettre en moi une image du mys-


tère de son Incarnation. “Car dès lors vous avez pris dessein et
avez conçu un très grand désir de mettre en moi une image du
mystère de votre Incarnation, et de vous incarner en quelque
façon dedans moi, c’est-à-dire de m’unir à vous et de vous unir
à moi corporellement et spirituellement par votre sainte grâce
et par vos divins sacrements, et en une manière très intime et
particulière; et ensuite, de me remplir de vous-même, et de
vous former et établir en moi, afin d’y vivre et régner”. (Vie et
Royaume, O.C. I, 422).
Jésus, par le Baptême, a réalisé le projet de former en moi
un portrait vivant de Lui-même, de sa naissance et de sa vie, de
me faire par grâce ce que qu’Il est par nature, c’est-à-dire, fils
de Dieu, Dieu et autre Jésus-Christ par participation et ressem-
blance (Vie et Royaume, O.C. I, 509), jusqu’à se convertir “en
le tout” formé en nous. (Vie et Royaume, O.C. I, 566). C’est
notre prototype et il a imprimé dans notre être et dans notre
vie une image et une ressemblance de sa vie et de son être. (Vie
et Royaume, O.C. I, 101).
● Comment faire de Jésus notre prototype pour qu’il se forme
en nous ?
● Continuer sa prière avec ses divines intentions et disposi-
tions. (Vie et Royaume, O.C. I, 195).
● Donnons-nous souvent à Jésus avec un grand désir de prati-
quer ses vertus, de sorte qu’elles s’impriment et établissent
en nous pour la pure gloire de la Très sainte Trinité (Vie et
Royaume, O.C. I, 210 ; Le Cœur Admirable, O.C. VI, 143 ;
Id. O.C. VII, 100).
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 59

● Demandons à notre Seigneur particulièrement qu’il im-


prime en notre Cœur une charité et une tendre affection en-
vers les pauvres, les étrangers, les veufs et les orphelins. (Vie
et Royaume, O.C. I, 263-264).
● Travailler seulement à détruire en nous la vie maligne et pé-
cheresse du vieil Adam et établir la vie sainte et divine de Jé-
sus”, (Le Royaume, 1, 417) ; ses états et mystères (Exercice
de Piété, O.C. II, 320), ainsi que sa Passion, sa sainte mort
et sa résurrection (Vie et Royaume, O.C. I, 543 ; Le Cœur
Admirable, O.C. VII, 394).

4.3 C’est l’œuvre de l’Esprit Saint

Le projet de l’Esprit Saint est double : former Jésus dans les


saintes entrailles de la Vierge ; c’est son action la plus noble, et
le former dans notre Cœur. (Vie et Royaume, O.C. I, 272).
L’Esprit Saint a eu le projet de former le Fils de Dieu dans les
saintes entrailles de la Vierge par amour pour moi et de venir
Lui même en ce monde pour être ma lumière, ma sanctifica-
tion, l’esprit de mon esprit et le cœur de mon Cœur (Entre-
tiens, O.C. II, 135). “L’Esprit-Saint est venu dans ce monde
pour établir le règne de Dieu dans la terre, pour former et faire
vivre et régner Jésus dans les cœurs des fidèles”. (Le Bon
Confesseur, O.C. IV, 153 ; Constitutions, O.C. IX, 61).
« Le Saint-Esprit s’est aussi employé pour nous faire chré-
tiens. Car il a formé dans les sacrées entrailles de la très
sainte Vierge celui qui est notre Rédempteur, notre Répa-
rateur, et notre chef. Il l’a animé et conduit dans tout ce
qu’il a pensé, dit, fait et souffert, et dans le sacrifice qu’il a
offert de soi-même en la croix, pour nous faire chrétiens:
Per Spiritum sanctum semet ipsum obtulit (Hb 9, 14). Et
après que Notre-Seigneur est monté au ciel, le Saint-Esprit
est venu en ce monde, pour y former et y établir le corps
de Jésus-Christ, qui est son Église, et pour lui appliquer le
fruit de sa vie, de son sang, de sa passion et de sa mort.
Car sans cela ç’eût été en vain que Notre- Seigneur eût
souffert et qu’il fût mort. De plus, le Saint-Esprit vient en
60 Cahier eudiste n° 25 - 2017

notre Baptême pour former Jésus-Christ en nous, et pour


nous incorporer, nous faire naître et nous faire vivre en lui,
pour nous appliquer les effets de son sang et de sa mort, et
pour nous animer, inspirer, pousser et conduire, en tout ce
que nous avons à penser, à dire, à faire et à souffrir chré-
tiennement et pour Dieu. De sorte que nous ne pouvons
pas prononcer le saint Nom de Jésus comme il faut, et
nous ne sommes pas suffisants d’avoir une bonne pensée,
que par le Saint-Esprit (1 Co 12, 3 ; 2 Co 3, 5) ». (Entre-
tiens, O.C. II, 177, 181).
« Nous sommes nés de Dieu » (Jn 1, 13), Nous sommes nés
en Jésus: « Créés en Christ » (Ep 2,10); Nous sommes nés et
formés par l’opération du Saint-Esprit : ce qui est né est né de
l’Esprit-Saint. (Jn 3, 6). (Entretiens, O.C. II, 182).

4.4 Sous l’action de la Très Sainte Trinité, l’Incarnation


est le paradigme de la formation de Jésus en nous

Le plus admirable que le Père éternel réalise en dehors de


lui-même est de former Jésus dans le sein très pur de la Vierge
au moment de l’Incarnation. Jésus même se forme dans sa
sainte Mère et dans son eucharistie ; c’est sa plus excellente ac-
tion sur la terre. (Vie et Royaume, O.C. I, 272). Et il a donné
pouvoir aux prêtres de produire et former Jésus dans la sainte
Eucharistie, « ce qui vaut mieux qu’une infinité de mondes »
(Le Mémorial, O.C. III, 185).
Grand contenu théologique de cette prière : « O Dieu qui a
voulu unir ton Fils Unique à la nature humaine dans l’unité de
la personne et en elle, tu nous a faits pour Toi, créature nou-
velle : prends soin de tes œuvres de miséricorde et efface les tâ-
ches du passé : afin que avec l’aide de ta grâce, nous soyons
formés en lui, en qui avec toi est notre substance. Amen ».
(Trad. du latin). (Offices, O.C. XI, 604).
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 61

5. Marie unie à la Très sainte Trinité ; le mystère


de l’Incarnation et l’exemplarité de Marie
dans la formation de Jésus

L’œuvre et la collaboration de Marie comme paradigme de


la formation de Jésus. Partons du fait que le plus admirable
que réalise le Père éternel en dehors de lui-même est de former
Jésus dans le sein très pur de la Vierge au moment de l’Incar-
nation et pour sa part, Marie, coopérant avec l’Esprit Saint
pour la divine et merveilleuse formation de Jésus en elle, a fait
le maximum. (Vie et Royaume, O.C. I, 118, 272 ; La Vie du
Chrétien, O.C. II, 395 ; L’Enfance Admirable, O.C. V, 141 ; Le
Cœur Admirable, O.C. VI, 74, 154 ; Id. O.C. VII, 330 ; Id.
O.C. VIII, 331).
« La vertu du très Haut l’a revêtue de sa puissance pour
former et faire naître en son Cœur celui qu’elle devait en-
suite former et faire naître dans ses bénites entrailles ».
(L’Enfance Admirable, O.C. V, 75 ; Le Cœur Admirable,
O.C. VI, 137).
« Et comme le Père éternel lui a donné le pouvoir, en la re-
vêtant de sa divine vertu par laquelle il donne naissance à
son Fils de toute éternité dans son sein adorable : Virtus
Altissimi obumbrabit tibi (Lc 1, 35) ; pouvoir, dis-je, de
concevoir ce même Fils et dans son Cœur et dans son sein
virginal: aussi il lui a donné puissance au même temps de
le former et de le faire naître dans les cœurs des enfants
d’Adam, et de les rendre par ce moyen membres de Jésus-
Christ et enfants de Dieu ». (Le Cœur Admirable, O.C.
VI, 148, 154).
Ainsi Marie sera l’exemplaire de la formation de Jésus pour
tout chrétien appelé à l’imiter dans ses vertus, ses actions, ses
sentiments, perfections, en gravant et imprimant en nous une
image parfaite de son Cœur. (L’Enfance Admirable, O.C. V, 50,
64, 99s, 156, 282, 403, 416 ; Le Cœur Admirable, O.C. VI, 311,
356, 424, 434s ; Id. O.C. VII, 100, 102, 476 ; Id. O.C. VIII,
109, 112, 127, 152, 160, 336s, 424, 441, 457, 460, 491, 498 ; Rè-
62 Cahier eudiste n° 25 - 2017

gles et Constitutions de N.D. de Charité, O.C. X, 108 ; Lettres,


O.C. X, 511) et spécialement pour les prêtres :
« Considérez que les prêtres ont une alliance spéciale avec
la très sainte Mère de Dieu. Car, comme le Père éternel l’a
rendue participante de sa divine paternité, et lui a donné
pouvoir de former dans son sein le même Fils qu’il fait
naître dans le sien, ainsi il communique aux prêtres cette
même paternité, et leur donne puissance de former ce
même Jésus dans la sainte Eucharistie et dans les Cœurs
des fidèles. Comme le Fils de Dieu l’a rendue sa coopéra-
trice et coadjutrice en l’ouvrage de la rédemption du
monde, ainsi il rend les prêtres ses coopérateurs et ses co-
adjuteurs en l’œuvre du salut des âmes. Comme le Saint-
Esprit l’a associée avec lui d’une manière ineffable dans la
plus divine de ses opérations, et dans son chef-d’œuvre
qui est le mystère de l’Incarnation du Fils de Dieu, ainsi il
associe les prêtres avec lui pour faire une extension et une
continuation de ce mystère en chaque chrétien, dans le-
quel le Fils de Dieu s’incarne en quelque manière par le
baptême et par le Saint Sacrement de l’autel ». (Le Mémo-
rial, O.C. III, 216)
Graver en nous l’image du Cœur de Marie : « Au lieu de
graver dans nous l’image du cœur de Lucifer, imprimons,
comme les enfants de la Mère de Dieu, l’image de son Cœur
dans les nôtres » (Le Cœur Admirable, O.C. VI, 280).

6. Le Cœur de Jésus et de Marie, notre paradigme


de la formation de Jésus

Le très aimable Cœur de Jésus et de Marie est l’exemplaire


et la règle pour que nous ayons les sentiments mutuels qu’il y a
entre Jésus et Marie et leurs vertus se gravent, s’impriment en
nous. (Vie et Royaume, O.C. I, 297 ; Exercice de Piété, O.C. II,
267, 365 ; Le Mémorial, O.C. III, 215 ; Le Cœur Admirable,
O.C. VI, 424 ; Id. O.C. VIII, 129 ; La Dévotion au très Saint
Cœur, O.C. VIII, 491).
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 63

7. La formation de Jésus est la grande œuvre de l’Église

La formation de Jésus c’est l’ouvrage le plus saint et le plus


grand de la sainte Église, laquelle n’a point d’emploi plus
relevé que lorsqu’elle le produit en une certaine et admirable
manière, par la bouche de ses prêtres, dans la divine Eucharis-
tie, et qu’elle le forme dans les cœurs de ses enfants, n’ayant
point d’autre but en toutes ses fonctions que de former Jésus
dans les âmes de tous les chrétiens. (cf. Vie et Royaume, O.C. I,
272).

8. La formation de Jésus doit être l’objectif de notre projet


personnel, communautaire et apostolique

C’est en premier lieu l’objectif de toute existence chré-


tienne (Vie et Royaume, O.C. I, 90-92) et aussi de tous nos pro-
jets personnels et évangélisateurs.
« Aussi ce doit être notre désir, notre soin et notre occupa-
tion principale, que de former Jésus en nous, c’est-à-dire,
de le faire vivre et régner en nous, et d’y faire vivre et ré-
gner son esprit, sa dévotion, ses vertus, ses sentiments, ses
inclinations et dispositions. C’est à cette fin que doivent
tendre tous nos exercices de piété. C’est l’œuvre que Dieu
nous met entre les mains, afin que nous y travaillions
continuellement » (Vie et Royaume, O.C. I, 272).
Formons Jésus pour être ses pères et mères :
« Employons-nous, par notre exemple, par nos prières et
par nos instructions, à former et faire naître le Fils de Dieu
dans les cœurs de nos prochains: et il nous traitera et
aimera sur la terre et dans le ciel comme ses pères et ses
mères: et tous les Anges avec tous les Saints nous chériront
et respecteront éternellement comme les pères et les mères
de leur Sauveur ». (L’Enfance Admirable, O.C. V, 406)
64 Cahier eudiste n° 25 - 2017

9. C’est une démarche avec des étapes définies

La formation de Jésus en nous et dans les personnes est


toute une démarche avec une méthodologie simple et
constante (Vie et Royaume, O.C. I, 273-275) :
A) La contemplation mystique de Jésus, en et depuis ses
mystères.
B) L’exercice continue du divin amour.
C) L’anéantissement mystique.
D) La grâce divine et l’intercession de Marie et des Saints.
La démarche culmine avec « former en nous une image vive
de sa sainte vie et de ses divines vertus » (Le Cœur Admirable,
O.C. VII, 281-282), et en plus avec une transformation : « et
qu’enfin je sois tellement revêtu de vous et de vos qualités, per-
fections, vertus et dispositions, et tellement transformé en
vous, qu’on ne voie que Jésus en moi, qu’on n’y voie que sa vie,
son humilité, sa douceur, sa charité, son amour, son esprit et
ses autres vertus et qualités, puisque vous voulez que je sois un
autre vous-même sur la terre » (Vie et Royaume, O.C. I, 510).

A) La contemplation mystique de Jésus, en et selon


ses mystères

La contemplation nous fait découvrir les attitudes concrètes


pour former Jésus : l’humilité, l’abnégation, la mortification
(Vie et Royaume, O.C. I, 125, 275 ; Méditations sur l’humilité,
O.C. II, 94, 108, 112) ; la véritable et parfaite dévotion (Vie et
Royaume, O.C. I, 272) ; l’union intime avec Jésus (Vie et
Royaume, O.C. I, 271) ; le don entre ses mains comme cire
blanche (Entretiens, O.C. II, 192). Cela vaut la peine d’aller
plus loin et d’autant mieux considérer cette contemplation.

B) L’exercice continu du divin amour

L’amour et la gloire du Père et de son Fils doivent nous en-


courager à former et établir Jésus en nous et à chercher et nous
servir de tous les moyens possibles. (Vie et Royaume, O.C. I,
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 65

273).Pour former Jésus dans nos cœurs, il faut vivre dans


l’exercice continu de son divin amour. (Vie et Royaume, O.C.
I, 274). Pour former Jésus nous devons nous habituer à Lui
élever notre Cœur et à faire toutes nos actions pour son pur
amour et lui consacrer tous les sentiments de notre Cœur. (Vie
et Royaume, O.C. I, 274).

C) L’anéantissement mystique

Se perdre soi-même, mourir à soi-même, périr à soi-même,


renoncer à soi-même.
« Pour former Jésus, nous devons pratiquer l’anéantisse-
ment de nous-mêmes et de toutes choses en nous; nous
avons besoin de faire mourir et anéantir toutes les créatu-
res dans nos esprits et dans nos cœurs et ne pas les regar-
der et ne plus les aimer en elles-mêmes, mais en Jésus et
Jésus en elles. Il faut faire état que le monde et tout ce
qu’il y a au monde est anéanti pour nous, et qu’il n’y a
plus que Jésus au monde pour nous, et que nous n’avons
plus à contenter que lui, ni à regarder et aimer que lui. Il
faut aussi travailler à nous anéantir nous-mêmes, c’est-à-
dire, notre propre sens, notre propre volonté, notre
amour-propre, notre orgueil et vanité, toutes nos inclina-
tions et habitudes perverses, tous les désirs et instincts de
la nature dépravée, et tout ce qui est de nous-mêmes. Car
n’y ayant rien en nous de nous-mêmes, qui ne soit dépravé
et corrompu par le péché, et par conséquent qui ne soit
contraire à Jésus-Christ, et qui ne s’oppose à sa gloire et à
son amour, il faut que tout soit détruit et consommé, afin
que Jésus-Christ vive et règne en nous parfaitement ». (Vie
et Royaume, O.C. I, 274).
L’amour irrésistible du Père, de l’Esprit Saint et de Jésus
même, réalisera la grande grâce de nous anéantir et de s’établir
en nous, dans la mesure de notre don et abandon. (cf. Vie et
Royaume, O.C. I, 275).
La prière d’anéantissement, du vide et du néant mystique,
pour laisser place à la formation de Jésus en nous :
66 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« O bon Jésus, je vous adore dans votre divin anéantisse-


ment marqué en ces paroles de votre Apôtre : Exinanivit
semet iptum (Ph 2, 7). J’adore votre très grand et très puis-
sant amour vers votre Père et vers nous, lequel vous a ainsi
anéanti. Je me donne et m’abandonne entièrement à la
puissance de ce divin amour, afin qu’il m’anéantisse totale-
ment. O très puissant et très bon Jésus, employez vous-
même votre puissance et votre bonté infinie pour
m’anéantir, et pour vous établir en moi, et pour anéantir
en moi mon amour-propre, ma propre volonté, mon pro-
pre esprit, mon orgueil et toutes mes passions, sentiments
et inclinations, afin d’y établir et d’y faire régner votre
saint amour, votre sacrée volonté, votre divin esprit, votre
très profonde humilité, et toutes vos vertus, sentiments et
inclinations ».
« Anéantissez aussi toutes les créatures en moi, et
m’anéantissez moi-même dans l’esprit et dans le cœur de
toutes les créatures, et vous mettez en leur place et en la
mienne, afin qu’étant ainsi établi en toutes choses, on ne
voie plus, on n’estime plus, on ne désire plus, on ne re-
cherche et on n’aime plus rien que vous, on ne parle plus
que de vous, on ne fasse plus rien que pour vous; et que
par ce moyen vous soyez tout et fassiez tout en tous, et que
vous aimiez et glorifiez votre Père et vous-même en nous
et pour nous, et d’un amour et d’une gloire digne de lui et
de vous ». (Vie et Royaume, O.C. I, 275-276).
« Jésus, videz-moi de moi-même et de toutes choses, et
m’anéantissez entièrement, afin de me remplir de vous-
même et de vous former et établir en moi. Faites que dés-
ormais je sois une image parfaite de vous-même, comme
vous êtes une image très parfaite de votre Père ». (Vie et
Royaume, O.C. I, 510)

D) La grâce divine et l’intercession de Marie et des Saints

« Parce que ce grand œuvre de la formation de Jésus en


nous surpasse incomparablement nos forces, le quatrième et
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 67

principal moyen est d’avoir recours à la puissance de la grâce


divine, et aux prières de la très sainte Vierge et des Saints ».
(Vie et Royaume, O.C. I, 275).
«Apprenons de là que, quoique notre bénin Sauveur soit
une fontaine inépuisable de grâces, et qu’il ait un très
grand désir de nous les communiquer, il est nécessaire
néanmoins que, de notre part, nous nous préparions pour
les recevoir, que nous en fassions bon usage quand nous
les avons reçues, et que nous employions la mortification,
l’oraison et toute la coopération que nous pouvons y ap-
porter, pour former en nous une image vivante de sa sainte
vie et de ses divines vertus ». (Le Cœur Admirable, O.C.
VII, 281-282)
On parle de la grâce divine comme présence vive et efficace
de la Très Sainte Trinité en nous au moyen des Sacrements, le
Baptême et l’Eucharistie qui sont « moyens prodigieux et des
inventions admirables de la puissance, de la sagesse et de la
bonté infinie du Père éternel, desquels il se sert pour former,
faire naître et faire vivre son Fils dans les âmes chrétiennes ».
(Le Mémorial, O.C. III, 73-74, 185). En notre Baptême se
trouve l’origine et le prototype de la formation de Jésus en
nous : pour cela, « Jésus nous communique l’être et la vie cé-
leste et divine qu’il a reçue de son Père, il imprime en nous une
image vive de soi-même et nous rend enfants du même Père
dont il est le Fils » (Vie et Royaume, O.C. I508), « pour me
faire être par grâce ce que vous êtes par nature, c’est-à-dire en-
fant de Dieu, Dieu et un autre Jésus-Christ par participation et
ressemblance ». (Vie et Royaume, O.C. I, 509).
« O Jésus, je vous adore dans le mystère de votre sainte
mort, de votre sépulture, et de votre Résurrection… Le
dessein que vous avez eu sur moi en ceux-ci a été d’impri-
mer en moi, par le saint Baptême, une image de votre
mort, de votre sépulture et de votre Résurrection, en me
faisant mourir à moi-même et au monde, en me cachant et
ensevelissant dedans vous et avec vous dans le sein de vo-
tre Père, et en me ressuscitant et faisant vivre comme vous
68 Cahier eudiste n° 25 - 2017

d’une nouvelle vie toute céleste et divine, dont vous soyez


à jamais béni ». (Vie et Royaume, O.C. I, 510)
Dans l’Eucharistie, Jésus se forme comme dans le sein de sa
Mère.
« C’est l’ouvrage le plus saint et le plus grand de la sainte
Église, laquelle n’a point d’emploie plus relevé que
lorsqu’elle le produit en une certaine et admirable ma-
nière, par la bouche de ses prêtres, dans la divine Eucha-
ristie, et qu’elle le forme dans les cœurs de ses enfants,
n’ayant point d’autre but en toutes ses fonctions que de
former Jésus dans les âmes de tous les chrétiens ». (Vie et
Royaume, O.C. I, 272).

10. La formation de Jésus dans et par la contemplation


des mystères

Cette dimension mystique de la formation de Jésus est très


riche et exubérante chez saint Jean Eudes. C’est la mystique
dans sa plus pure essence comme expérience du mystère. Que
va-t-on former ? « Un excellent ouvrier qui a dessein de faire
un chef-d’œuvre, prend un grand plaisir à y penser et à former
dans son esprit les idées de son ouvrage ». (L’Enfance Admira-
ble, O.C. V, 343-344)
« Il s’agit de nous exercer à regarder Jésus en toutes cho-
ses et à n’avoir point d’autre objet, en tous nos exercices
de dévotion et en toutes nos actions, que Lui et tous ses
états et mystères, vertus et actions. Jésus est tout en toutes
chose: il est l’être des choses qui sont, la vie des choses vi-
vantes, la beauté des choses belles, la puissance des puis-
sants, la sagesse des sages, la vertu des vertueux, la sainteté
des saints. Et nous ne faisons presque point d’action qu’il
n’en fait quelqu’une semblable pendant qu’il était en
la terre, laquelle nous devons regarder imiter en faisant
la nôtre. Par ce moyen nous remplirons notre entende-
ment de Jésus, et nous le formerons et établirons dans
notre esprit, en pensant ainsi souvent à lui et en le regar-
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 69

dant en toutes choses ». (Vie et Royaume, O.C. I, 273)


C’est une contemplation qui grave et imprime en nous ce
qui est contemplé, « pour penser à lui, pour l’aimer, pour par-
ler de lui, agir pour lui, et pour me sacrifier à sa gloire. Car il
est non seulement mon principe et mon prototype, mais aussi
ma fin » (Entretiens, O.C. II, 140). Le contempler comme
« l’alpha et l’oméga, le principe et la fin, l’auteur et le consom-
mateur de la foi et de la piété chrétienne, le fondateur, le chef
et le sanctificateur de la Religion chrétienne ». (Contrat, O.C.
II, 206.210)
« Écoutez donc cette voix comme la voix de votre aimable
Rédempteur : Mettez-moi comme un sceau sur votre cœur,
et comme un sceau sur votre bras (Ct 8.6) ; et afin d’y
obéir parfaitement, entrez dans un grand désir de travail-
ler à l’accomplissement de ces paroles de saint Paul :
Comme nous avons porté en nous l’image de l’homme ter-
restre, portons maintenant l’image de l’homme céleste » (1
Co 15, 49). Pour cette fin, faites une sérieuse et diligente
revue sur votre intérieur et sur votre extérieur, pour recon-
naître les choses qui peuvent y apporter quelque obstacle,
afin de les détruire. Prenez une forte résolution de graver
sur votre cœur les sentiments, les inclinations et les vertus
qui règnent dans le Cœur adorable de Jésus, spécialement
son humilité, son obéissance, son amour et sa charité; et
sur votre bras, c’est-à-dire sur votre extérieur, sa modestie,
sa mortification, sa douceur et son affabilité. Demandez-
lui grâce pour cela, et priez la Mère d’amour qu’elle en-
flamme tellement votre cœur de l’amour de son Fils que
vous soyez prêt de souffrir plutôt mille morts et mille en-
fers que de l’offenser en quoi que ce soit; mais que toute
votre vie soit désormais une lampe de feu et de flammes,
une lampe ardente et luisante: ardente devant Dieu, lui-
sante devant les hommes ; ardente intérieurement ; lui-
sante extérieurement ; ardente en l’oraison, luisante en
l’action ; ardente par l’exemple d’une sainte vie, luisante
par vos paroles et saintes instructions ». (Le Cœur Admi-
rable, O.C. VII, 232-233)
70 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« O très bénin et très miséricordieux Cœur de Jésus, im-


primez en nos cœurs une image parfaite de vos grandes
miséricordes, afin que nous accomplissions ce commande-
ment que vous nous avez donné : Soyez parfaits comme
votre Père céleste est parfait (Lc 6,36) ». (Le Cœur Admi-
rable, O.C. VIII, 336-337).
Imprimer dans le cœur le Royaume :
« O bon Jésus, ce livre est rempli de plusieurs actes et exer-
cices de louange, d’amour, de contrition, d’humilité et d’autres
vertus chrétiennes: imprimez-les, s’il vous plaît, dans mon cœur
et dans les cœurs de ceux qui les liront ». (Vie et Royaume,
O.C. I, 86)
En chaque mystère nous contemplons Jésus comme le pro-
totype : quand nous imitons par imitation, nous tâchons d’imi-
ter et d’imprimer en nous le mystère que nous voulons hono-
rer, en ce en quoi il est imitable (ses attitudes et vertus). (cf. Vie
et Royaume, O.C. I, 330). C’est une contemplation très dyna-
mique : se donner à Jésus, supplier la puissance et la gloire du
mystère, s’abandonner à la créativité de son Esprit et de son
amour pour expérimenter ses effets (Vie et Royaume, O.C. I,
334). Enfin, Jésus est notre prototype dans les mystères. « Je
me donne à vous, ô Jésus, et vous supplie de tout mon cœur de
venir vous-même à moi, pour y imprimer une image parfaite de
Vous-même, de votre vie, de vos états et mystères, de vos quali-
tés et vertus ». (Vie et Royaume, O.C. I, 439)

11. Le prêtre envoyé par Dieu le Père et le pouvoir


de former Jésus

Le prêtre participe du divin pouvoir de former Jésus et avec


ce but il a été envoyé par le Père (cf. Le Mémorial, O.C. III,
12. 16), surtout dans l’Eucharistie (Vie et Royaume, O.C. I,
272).
« N’êtes-vous pas envoyés de Dieu pour former son Fils
Jésus dans les cœurs ? Et n’est-il pas vrai que toutes les
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 71

fonctions ecclésiastiques n’ont point de moindre but que


la formation et la naissance d’un Dieu dedans les âmes ? »
(Le Mémorial, 3. 16). « Dieu a donné pouvoir aux prêtres
pour que leur travail ordinaire soit de former le corps per-
sonnel et le corps mystique du Fils de Dieu ». (Le Mémo-
rial, O.C. III, 186)
« Car le Père éternel vous associe avec lui dans sa plus
haute opération, qui est la génération ineffable de son Fils,
qu’il fait naître de toute éternité dans son sein paternel ; et
dans sa plus excellente qualité, qui est sa divine paternité,
vous rendant en une certaine et admirable manière les pè-
res de ce même Fils, puisqu’il vous donne le pouvoir de le
former et de lui donner naissance dans les âmes chrétien-
nes, et qu’il vous a choisis pour être les pères de ses mem-
bres, qui sont les fidèles, et pour faire office de vrais pères
au regard d’eux ». (Le Mémorial, O.C. III, 15)
« Dieu a créé le monde, et il en peut créer une infinité
d’autres. Et n’a-t-il pas donné le pouvoir aux Prêtres de
produire et former Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie,
qui vaut mieux qu’une infinité de mondes ? ». (Le Mémo-
rial, O.C. III, 185)
« Or ce Père divin vous associe avec lui dans cette admira-
ble perfection. Car cette divine vertu par laquelle il donne
naissance de toute éternité, dans son sein adorable, à son
Verbe éternel, et dont la bienheureuse Vierge a été revêtue
pour le former dans son sein virginal : Virtus Altissimi
obumbrabit tibi (Lc 1, 35) ; cette même vertu, dis-je, vous a
été communiquée, lorsque vous êtes entrés dans le sacer-
doce, pour vous donner le pouvoir de produire dans la
sainte Eucharistie le Fils unique de Dieu et le Fils unique
de la Vierge, comme aussi pour le former et pour le faire
naître dans le âmes chrétiennes: Formetur Christus in vobis
(Ga 4,19). A raison de quoi saint Augustin s’écrie : O prê-
tre, vous êtes le vicaire de Dieu, vous êtes le père de Jésus-
Christ ! ». (Le Bon Confesseur, O.C. IV, 152)
« La fin et le but de cette fonction céleste (la prédication),
72 Cahier eudiste n° 25 - 2017

c’est de faire naître et de former Jésus-Christ dans les


cœurs des hommes, et de l’y faire vivre et régner ». (Le
Prédicateur apostolique, O.C. IV, 14)
« Donnez-vous à Jésus. Priez-le, puisqu’il vous a mis en sa
place, qu’il grave lui-même en vous son image, qu’il vous
anime de son esprit, et qu’il vous rende participant de ses
saintes vertus et de ses divines dispositions ». (Le Mémo-
rial, O.C. III, 214)

12. Notre identité eudiste et la formation de Jésus,


« en son esprit »

Comme Eudistes, ce thème de la formation de Jésus est une


qualité essentielle de notre identité, tantôt cultivée durant no-
tre formation initiale et permanente, tantôt vécue dans notre
ministère. Jean Eudes offre tout un projet dans la lettre bien
connue au P. M. Manoury (1651), pour « former en l’Esprit de
Jésus » (Lettres, O.C. 10. 394-395). Et il donne une étape de
plus par là : la formation de Christ prêtre : « Les séminaristes
travailleront de tout leur cœur à graver en leur intérieur et en
leur extérieur une image parfaite de la vie, des mœurs et des
vertus du souverain Prêtre Notre-Seigneur Jésus-Christ, et spé-
cialement de sa divine modestie qui est une des principales ver-
tus qui doit reluire dans un ecclésiastique » (Constitutions,
O.C. IX 359).
« Le meilleur moyen est de travailler à imprimer en vous
une image vivante de Jésus, de sa vie et de ses vertus, et de
continuer à faire toutes les fonctions du sacerdoce qu’il a
faites ici-bas, dans son esprit et dans ses dispositions, c’est-
à-dire à les faire saintement à l’extérieur et à l’intérieur, et
d’une manière digne de la sainteté et de la majesté de celui
devant la face duquel et pour la gloire duquel elles se
font ». (Le Mémorial, O.C. III, 213)
« Se donner à l’Esprit divin qui a dicté les saintes Écritu-
res, et le prier qu’il les grave dans nos cœurs, et qu’il fasse
de notre âme et de notre corps un évangile et un livre vi-
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 73

vant, écrit au dedans et au dehors, dans lequel la vie inté-


rieure et extérieure de Jésus, qui nous est représentée dans
les saintes lettres, soit parfaitement imprimée ». (Le Mé-
morial, O.C. III, 53)
« Donnez-vous à Jésus pour l’accomplir. Priez-le, puisqu’il
vous a mis en sa place, qu’il grave lui-même en vous son
image, qu’il vous anime de son esprit, et qu’il vous rende
participant de ses saintes vertus et de ses divines disposi-
tions ». (Le Mémorial, O.C. III, 214)

13. L’expérience personnelle de saint Jean Eudes


dans sa vie et ses écrits

Jean Eudes, « Formateur de Jésus » et paradigme pour les


Eudistes. Deux inspirations fondamentales qui donneront la
qualité à la vie personnelle et à l’action évangélisatrice de saint
Jean Eudes : la formation de Jésus et la mission de la miséri-
corde, les deux se complétant l’une l’autre, pour constituer no-
tre profil et identité eudistes comme « formateurs de Jésus et
missionnaires de la divine miséricorde ». (Lettres, O.C. X, 394-
5 ; 398-399)
Je l’appelle « formateur » à partir de sa vie même et de ses
écrits, parce qu’il cultive, éduque, enseigne, instruit, illumine,
développe, élève, entraîne, dirige, forme, inspire, alimente, soi-
gne, exerce, pousse, oriente, modèle, assiste, accompagne,
guide, indique, achemine, discipline, moule, aide, poursuit les
personnes et communautés en démarche de maturation hu-
maine, chrétienne, spirituelle, sacerdotale, pastorale, évangéli-
satrice, mystique, etc. Ces deux inspirations fondamentales qui
configurent la manière d’être, de penser, et d’agir. Avant de
proposer la formation de Jésus, il l’a vécu en lui-même : Il a
vécu les saintes Écritures de telle sorte « qu´il priait l’Esprit di-
vin qui les a dictées de graver les vérités dans son cœur, de faire
de son âme et de son corps un Évangile. On peut dire en effet,
de lui, qu’il fut un livre vivant, écrit au-dedans et au dehors,
dans lequel la vie intérieure et extérieure de Jésus, qui nous est
74 Cahier eudiste n° 25 - 2017

représentée dans les saintes écritures, était parfaitement im-


primé » (P. Pierre Hérambourg (1661-1720). Des Vertus du
serviteur de Dieu, Jean Eudes. Ed. de Rennes, p. 50). « Si
quelqu’un a contribué à la perfection du Verbe incarné et à
l’âge de sa plénitude, on peut dire que ça été particulièrement
le P. Eudes, dont l’extérieur et l’intérieur ont été une reproduc-
tion fidèle de l’extérieur et de l’ intérieur de ce Dieu homme »
(Vertus, p. 318). Il s’est proposé comme objectif de vie, d’évan-
gélisateur et d’auteur, la formation de Jésus :
« Ô grand Jésus, avec protestation solennelle, en la face du
ciel et de la terre, je ne veux plus vivre que pour travailler
continuellement à vous former, sanctifier, faire vivre et ré-
gner dans mon âme et dans toutes les âmes qu’il vous
plaira m’adresser pour cela; vous suppliant de tout mon
cœur de faire en sorte que tous mes soins, pensées, paro-
les, travaux et œuvres soient employées et consacrées à
cette fin ». (Vie et Royaume, O.C. I, 82)
Voici le paradigme et l’inspiration fondamentale de toute
l’action évangélisatrice chez les Eudistes. « Que le Seigneur
donne à la petite Congrégation un grand nombre d’ouvriers
évangéliques qui s’emploient à former et instruire plusieurs
saints Prêtres et bons Pasteurs, par les exercices des Séminai-
res, et qui travaillent efficacement au salut des âmes par les
Missions » (Le Cœur Admirable, O.C. VIII, 358). Il s’agit du
même paradigme que celui qu’est notre Seigneur : « Le Grand
Pasteur de nos âmes, le souverain prêtre Jésus Christ notre Sei-
gneur, est l’exemple et la règle de la vie de tous les pasteurs et
de tous les prêtres » (Le Mémorial, O.C. III, 33 ; Constitutions,
O.C. IX, 41). Nous sommes appelés à nous identifier avec le
paradigme du Seigneur pour accomplir ces paroles : « Il veut
que les prêtres soient le modèle et l’exemple des fidèles, mais il
veut que nous (les Eudistes) soyons le modèle et la règle des
prêtres ». (Lettres, O.C. X, 418). Cela exigerait de nous une re-
cherche continue de la perfection et de la sainteté, comme il
nous est dit dans la conclusion des Constitutions :
« C’est que la Congrégation étant établie dans l’Église
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 75

pour lui donner des ministres dignes des saints autels, di-
gnos altaris ministros ; des ouvriers évangéliques et irrépro-
chables, operario sinconfusibiles ; des prêtres vraiment
apostoliques, apostolicos sacerdotes ; des pasteurs selon le
cœur de Dieu, Pastores juxta cor meum; des ecclésiastiques
qui soient des images vivantes de sa très éminente sainteté,
et des modèles accomplis de la perfection chrétienne ; en
un mot, des hommes non plus hommes, mais Dieux et pè-
res des Dieux : Sacerdos est Deus Deos efficiens : Et les en-
fants de cette Congrégation étant choisis de Dieu, par une
bonté inconcevable, pour être employés à former, perfec-
tionner et sanctifier ces dignes ministres de ses autels, ces
ouvriers irréprochables, ces prêtres apostoliques, ces pas-
teurs selon son cœur, ces vives images de sa divine sain-
teté, ces modèles de la perfection chrétienne, ces Dieux et
ces Pères des Dieux : il est évident qu’il n’y a personne au
monde qui soit plus obligé de travailler à acquérir la per-
fection et la sainteté, que ceux qui sont obligés de la don-
ner aux autres ». (O.C. IX, 587)

Conclusion

Voilà ce que nous pouvons appeler, avec humilité et sans


prétention, la spécificité, la qualité et l’originalité de l’Éudiste :
Former Jésus dans les personnes. Spécificité parce qu’elle est
ce qui nous est propre, que nous pouvons offrir à l’Église et à
son action évangélisatrice. Qualité parce que cela fait que notre
travail, modeste et humble, soit le meilleur parmi les meilleurs.
Originalité parce qu’il porte le sceau propre de saint Jean Eu-
des et de sa créativité.
76 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« FORMER JÉSUS » DANS LA PERSPECTIVE DE SAINT JEAN EUDES

P. Jean-Michel AMOURIAUX, cjm

« Former Jésus en nous », voilà une expression qui nous re-


joint, elle fait partie de notre univers eudiste, aussi bien en rai-
son de notre connaissance des Ecritures que par ce que nous
avons reçu au cours de notre formation. « Former Jésus » est
une expression de notre patrimoine familial. Ainsi, nous savons
que c’est un des axes privilégiés de la démarche spirituelle dé-
veloppée par saint Jean Eudes, et lui-même la présente comme
la principale et la plus éminente activité du chrétien. Cepen-
dant, il semble que l’expression, en raison même du caractère
fondamental de l’expérience spirituelle qu’elle décrit, prend le
risque d’être plus emblématique que véritablement pratique
pour la vie chrétienne aujourd’hui. Il nous faut chercher à tra-
duire dans des catégories plus existentielles ce que cette forma-
tion de Jésus signifie. A partir de cette approche nous pourrons
entendre des appels à une plus grande fidélité personnelle et
dans nos missions portées ensemble.

1. Le sanctuaire de la spiritualité eudiste : la formation


du Christ en nous

De manière globale et constante dans ses écrits, Jean Eudes


définit le fruit de la grâce de Dieu comme le don d’en-haut
qui permet de devenir participant de ce qu’est le Christ : tout
disciple peut communier à l’adoration de Jésus Christ, partager
sa relation avec le Père, vivre de sa vie, entrer dans ses senti-
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 77

ments. Les expressions sont diverses qui toutes disent une


continuité entre la vie du disciple et la vie du Maître. L’accent
est mis sur ce qui se vit en nous par Lui, comme l’expriment les
passages cités abondamment par Jean Eudes dans ses œu-
vres.26 La vie chrétienne est comprise comme la continuation,
ou l’expression, ou plus encore l’accomplissement de la vie
de Jésus Christ. Ainsi se réalise le dessein de Dieu en son ex-
tension jusqu’à la fin des temps : jusqu’à ce que le Christ soit
tout en tous et que par lui Dieu soit tout en tous (cf. 1 Co
15,28).27
Le terme de la vie chrétienne, – sa finalité –, est la configu-
ration au Christ. Jésus Christ est le centre vital de l’homme, et
l’homme se tourne vers son centre pour accueillir cette identité
nouvelle. Il y a une alliance remarquable entre la démarche
d’intériorité et d’altérité : je deviens moi-même dans la rencon-
tre de cet Autre qui demeure en moi, plus intime à moi-même
que moi-même. 28 La vie chrétienne consiste en cette vie
conformée au Christ. C’est sur la base d’une relation person-
nelle avec le Christ Jésus que l’on devient chrétien. Il s’agit de
vivre et demeurer en lui, de se laisser saisir et pénétrer par lui,
de se laisser transformer de l’intérieur par lui. Dans l’Ecole
Française de spiritualité, d’autres expressions sont équivalen-
tes, et pourtant la variété dit la richesse de l’expérience : Pierre
de Bérulle utilise les expressions « subsister dans le Christ » ou
« être capacité du Christ » ; saint Vincent de Paul parle de

26 « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Ce que
je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a
aimé et s’est livré lui-même pour moi » (Ga 2,20). « Ayez en vous les disposi-
tions qui sont dans le Christ Jésus » (Ph 2, 5). « Lui qui est si riche en gloire,
qu’il vous donne la puissance de son Esprit, pour que se fortifie en vous
l’homme intérieur. Que le Christ habite en vos cœurs par la foi ; restez enra-
cinés dans l’amour, établis dans l’amour » (Ep 3,16-17). « Voici comment
l’amour de Dieu s’est manifesté parmi nous : Dieu a envoyé son Fils unique
dans le monde pour que nous vivions par lui » (1 Jn 4,9).
27 « Et, quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra
alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi, Dieu sera
tout en tous ».
28 Saint Augustin, Confessions, III, 6,11.
78 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« nous revêtir de son esprit ». Jean Eudes privilégie le langage


de la formation : « former Jésus en nous », « se donner à lui
pour qu’il se forme en nous ». Certains auteurs ont parlé de
« christocentrisme mystique » pour définir cette démarche spi-
rituelle.
Concernant Jean Eudes, le texte le plus significatif sur le su-
jet de la formation de Jésus en nous se trouve dans Vie et
Royaume, dans la 2nde partie « contenant ce qu’il faut faire en
toute notre vie, pour vivre chrétiennement et saintement, et
pour former, sanctifier, faire vivre et régner Jésus en nous ».
Regardons comment se situe l’émergence du thème dans l’en-
semble de l’œuvre, en suivant le raisonnement qui conduit à
parler de la formation de Jésus comme « l’œuvre des œuvres et
le mystère des mystères ».
Le cadre du propos est dans un premier temps, ce que Jean
Eudes développe autour de son idée-maîtresse : la vie chré-
tienne est la continuation de la vie du Christ. Pour cela, il
considère quatre aspects de la vie du Christ qu’il nomme en
conséquence les fondements de la vie du chrétien : « il y a qua-
tre choses que nous devons souvent considérer et adorer dans
la vie que Jésus a eue sur la terre, et que nous devons tâcher,
autant qu’il nous est possible, avec l’aide de sa grâce, d’expri-
mer et continuer en notre vie, comme quatre choses qui sont
les quatre fondements de la vie, de la piété et sainteté chré-
tienne; sans lesquelles, par conséquent, il est impossible d’être
vraiment chrétien ».29
Puis Jean Eudes poursuit son exhortation en passant des
fondements de la vie chrétienne à la continuation des vertus du
Christ : « il est nécessaire outre cela, si vous désirez faire vivre
et régner Jésus en vous, de vous exercer soigneusement dans la
pratique des vertus chrétiennes que Notre-Seigneur Jésus-
Christ a exercées étant au monde ».30 Puis deux paragraphes
(§38 et §39) cherchent à résumer la démarche des fondements

29 O.C. I, 167.
30 O.C. I, 204.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 79

et des vertus en les ramassant sous un seul terme, celui de « la


vraie dévotion du Christ » qui consiste précisément à « accom-
plir très parfaitement toutes les volontés de son Père, et à met-
tre en cela tout son contentement ».31 La fin de ces brefs déve-
loppements sur la dévotion chrétienne introduit les paragra-
phes dans lesquels le thème de la formation de Jésus est traité
explicitement : « Faisant ainsi, vous vivrez dans la vraie et par-
faite dévotion, par le moyen de laquelle vous formerez Jésus en
vous, selon le souhait de son Apôtre : Donec formetur Christus
in vobis ;32 et vous serez transformés en Jésus, selon la parole
de ce même Apôtre : In eamdem imaginem transformamur ;33
c’est-à-dire, vous ferez vivre et régner Jésus en vous, vous ne fe-
rez qu’un avec Jésus, et Jésus sera tout en vous, selon la parole
sacrée : Consummati in unum, et omnia in omnibus ;34 qui est le
but et la fin à laquelle tend la vie, la piété et dévotion chré-
tienne ».35
Reprenons ce déroulement de Vie et Royaume. En premier
lieu, Jean Eudes part de ce qu’il appelle les fondements de la
vie chrétienne, qui sont au fond quatre manières de considérer
les attitudes du Christ : son regard sur la réalité à la lumière de
la foi, le renoncement à tout compromis avec le péché et le dé-
gagement des attaches en ce monde, pour ne s’attacher qu’à
Dieu seul, dans ce qu’il nomme de manière globale l’oraison.
En deuxième lieu, Jean Eudes invite à la même considération à
l’égard des diverses vertus que Jésus a déployées éminemment
durant les années de sa vie sur la terre. Puis il ressaisit toute la
vie et toutes les vertus du Christ en une seule « dévotion » : la
remise de sa volonté à son Père. Jusqu’ici, il n’y a rien de nou-
veau dans la manière de présenter la vie spirituelle, c’est un
christianisme qui cherche sincèrement à imiter le Maître, même
si cette imitation est énoncée comme la continuation de la vie

31 O.C. I, 265.
32 Gal 4,19.
33 2 Co 3,18.
34 Jn 17,23 ; 1 Co 15,26.
35 O.C. I, 271.
80 Cahier eudiste n° 25 - 2017

du Seigneur ; dans la logique du Corps mystique, les membres


prolongent dans leur vie ce qui vient de la tête.
Mais la suite change de style, elle est d’un autre ordre, et
toute l’attention du lecteur est mise ici en éveil pour entrer
dans l’intelligence de « l’œuvre des œuvres et du mystère des
mystères ». C’est là que surgit le génie de Jean Eudes : il nous
indique que cette manière de vivre la vie chrétienne en imita-
tion du Christ porte en elle une fécondité insoupçonnée : l’imi-
tation du Maître forme le Christ dans le disciple. On comprend
d’emblée que cette formulation a besoin d’être précisée mais le
premier paragraphe voit se succéder les hyperboles pour nous
introduire dans le sanctuaire de sa spiritualité, au plus près du
« plus grand mystère et la plus grande œuvre qui se fasse au
ciel et en la terre par les personnes les plus excellentes de la
terre et du ciel ».36 Jean Eudes en rajoute pour souligner que
c’est là le cœur de ce qu’il veut dire à ses lecteurs. Et effective-
ment, c’est très certainement sur ce point qu’il développe une
spiritualité originale ; reprenons quelques éléments.
Jean Eudes se situe dans une compréhension du dessein de
Dieu qui consiste en l’achèvement d’une communion entre
Dieu et l’homme et qui se traduit par la participation de la na-
ture humaine à la nature divine, avec cette perspective à l’hori-
zon d’une union consommée entre le Créateur et la créature. Il
nous faut ici tenir deux aspects : d’une part, cette union entre
l’homme et Dieu est accomplie par Jésus-Christ, souvent
nommé par Jean Eudes l’Homme-Dieu, et d’autre part, cette
union existe éternellement en la personne de Jésus-Christ.
C’est pour cette raison que Jean Eudes développe deux idées
qu’il tient toujours ensemble :37

36 O.C. I, 271.
37 O.C. I, 272-273, lectionnaire eudiste, texte 16:
1. Afin que le dessein et le désir très grand que le Père éternel a de voir
son Fils vivant et régnant en nous soit accompli. Car, depuis que son Fils s’est
anéanti pour sa gloire et pour notre amour, il veut qu’en récompense de son
anéantissement, il soit établi et régnant en toutes choses. Il aime tant ce Fils
très aimable, qu’il ne veut rien voir que lui en toutes choses, et ne veut point
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 81

● La formation de Jésus accomplit le dessein du Père qui est


de permettre au Fils de régner sur toute réalité, dans le
sens de Col 1, 17 « Tout subsiste en lui », et en consé-
quence le Christ a vocation à devenir le Seigneur de tous,
de devenir en quelque sorte la vie-même des hommes.
● La formation de Jésus se réalise lorsque le Père donne son
Fils aux hommes, ce Fils par qui les hommes pourront
rendre un culte véritable et vivre dans la justice et la sain-
teté devant Dieu.
Jésus Christ est à la fois du côté de Dieu qui donne et de
l’homme qui répond. Les deux aspects se tiennent en Jésus
Christ : il révèle le chemin et il est le chemin. C’est pour cela
que les écrits oscillent toujours entre « former Jésus en nous »
et « le Père forme Jésus en nous ». Cette expression de la for-
mation de Jésus énonce à la fois le but – être à l’image du Fils –
et le moyen – par la grâce du Fils –. Comme le dit avec sagesse
le P. Lebesconte : « il ne suffit pas qu’une spiritualité nous assi-
gne un idéal à atteindre, il faut encore qu’elle nous fournisse le
moyen d’y parvenir ». Et c’est le génie de Jean EUDES, en
contemplant le mystère du Fils il découvre que tout est donné
dans le Fils, autant le but que le moyen.
Ainsi, Jean Eudes entraîne plus loin qu’une imitation du
Christ. Il ne s’agit pas d’agir comme le Christ, ni d’agir par le
Christ mais d’agir en tant que Christ : Christianus alter Christus
selon la formule de saint Cyprien citée par Jean Eudes bien des
fois. C’est l’explication que donne Dom J. Huijben dans un ou-
vrage déjà ancien : « C’est par notre adhésion vitale au Christ
Jésus que nous devenons participants de “ce qui a été en lui” :
ses actions, ses mystères, ses dispositions sont nôtres en vertu

avoir d’autre objet de son regard, de sa complaisance et de son amour. C’est


pourquoi il veut qu’il soit tout en toutes choses (1 Co 15, 28), afin qu’il ne voie
et n’aime rien que lui en toutes choses.
2. Afin que Jésus, étant formé et établi en nous, y aime et glorifie digne-
ment son Père éternel et soi-même, suivant ces paroles de saint Pierre : qu’en
tout, Dieu soit glorifié par Jésus-Christ (I P 4, II), lui seul étant capable d’ai-
mer et glorifier dignement son Père éternel et soi-même.
82 Cahier eudiste n° 25 - 2017

du lien qui unit les membres au chef et dans la mesure même


de notre union avec lui. Pour progresser dans la vie surnatu-
relle et acquérir les vertus, le plus sûr moyen est donc de se te-
nir étroitement uni à la source de la vie : c’est d’adhérer aux
états du Verbe Incarné ».38
Nous percevons toute la cohérence du projet spirituel de
Jean Eudes : son désir profond est de faire comprendre que le
Christ a vocation à vivre et à régner dans le cœur des fidèles et
cela se réalise par la grâce qui bâtit le corps du Christ. Mais en-
core faut-il définir ce qu’est la vie qui circule entre les membres
et la tête, et Jean Eudes achemine ses lecteurs progressivement
de l’imitation du Christ à la formation du Christ. Et pour par-
venir à cette formation du Christ en nous, Jean Eudes offre à
l’Église deux démarches complémentaires : la communion aux
états et mystères de Jésus et la sanctification des actions ordi-
naires.

2. La formation de Jésus par la communion à ses états


et mystères

Puisque le Christ Jésus nous est uni (consubstantiel) par


l’humanité, il est de notre côté pour accéder à Dieu dans sa
fonction de médiateur de l’alliance nouvelle (Hb 12,24). La dé-
marche spirituelle proposée par Jean Eudes passe par la
connaissance des mystères, leur contemplation et plus encore
la communion aux mystères contemplés. Nous passons d’une
extériorité modélisante vers une plus grande appropriation in-
térieure.
La vie de Jésus est considérée dans son réalisme historique
et dans sa portée éternelle ; ce regard théologique se traduit par
une manière de considérer ce que la tradition a appelé la doc-
trine de la perpétuité des mystères. Il est essentiel de compren-

38 Dom J. HUIJBEN, O.S.B « Aux sources de la spiritualité française du


XVIIe siècle », La Vie Spirituelle, Supplément, décembre 1930, pp. [113-
139].
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 83

dre ce point pour entrer dans la démarche de Jean EUDES. Le


Christ Jésus est véritablement homme et il a vécu dans un
temps et un lieu déterminés, mais puisque celui qui a vécu cela
est l’un de la Trinité, alors les mystères historiques dévoilent
une réalité qui transcende l’histoire, ce que nous pouvons appe-
ler les états du Fils de Dieu. C’est là ce qui nous fait chrétiens :
ces états sont la forme de la grâce dont nous sommes revêtus.
Selon Louis Cognet, cité par le P. Raymond Deville,39 nous
retenons les définitions suivantes : « Chaque circonstance de la
vie du Fils de Dieu est un mystère et à chaque mystère corres-
pond un état du Verbe incarné, qui prend sa valeur dans l’In-
carnation. (…) L’état est l’attitude intérieure de Jésus en cha-
cune des circonstances de sa vie terrestre ou glorieuse, considé-
rée comme une réalité éternelle dans la mesure où cette vie est
assumée par une personne divine ». Pierre de BERULLE en
traduit le trésor le plus sublime avec les formules dont il a le se-
cret : « Les mystères de Jésus-Christ sont passés en quelques
circonstances, et ils durent et sont présents et perpétuels en
certaine autre manière. Ils sont passés quant à l’exécution, mais
ils sont présents quant à leur vertu, et leur vertu ne passe ja-
mais, ni l’amour ne passera jamais avec lequel ils ont été ac-
complis ».40
Autrement dit, la grâce de Dieu nous rend semblables au
Christ, non par la seule disposition intérieure que nous au-
rions, nous laissant à notre gré pour tenter d’imiter ce que nous
avons saisi du Christ. C’est bien davantage : il s’agit d’une
transformation intérieure par l’action de la grâce qui établit en
nous la perfection du mystère vécu par le Christ. Ainsi, la
prière (parfaite) du Christ donne la forme à notre prière avec
ce que nous sommes, l’amour (parfait) du Christ transforme
notre capacité d’aimer. La démarche d’union intérieure à Jésus
Christ culmine dans le don du Cœur de Jésus lorsque l’amour
se dévoile comme l’état (permanent) du Verbe fait chair.

39 L’Ecole Française de spiritualité, Desclée, Paris, 2008, p. 51.


40 Œuvres, Migne, p. 921.
84 Cahier eudiste n° 25 - 2017

D’un point de vue pratique, la connaissance des mystères


s’accomplit par la méditation des Ecritures. Jean Eudes pro-
pose plusieurs méthodes de méditation des mystères de Jésus,
en s’inspirant des méthodes ignaciennes pour s’approcher des
scènes évangéliques. Jean Eudes fait effectuer le passage du
« corps et (de) l’extérieur du mystère »41 pour parvenir à « l’es-
prit, l’intérieur du mystère » :42 il précise que c’est « ce qui doit
être principalement considéré et honoré dans les mystères de
Jésus.43 Jean Eudes indique qu’il trouve ici « le principal, le
fond, la substance, la vie et la vérité du mystère … la vertu in-
térieure et l’esprit de grâce », avec cette conclusion limpide :
« de là vient que nous disons que les mystères de Jésus ne sont
point passés mais qu’ils sont toujours présents ».44 Parvenus à
ce regard sur les mystères, voici que notre cœur accueille ce
qu’il perçoit comme vérité de la vie du Christ. C’est le proces-
sus même de transformation par la vie du Christ que Jean Eu-
des explicite ici, à partir de la révélation des mystères du Christ
rapportée par les Ecritures.
La méditation et la contemplation des mystères du Christ
nous rendent disponibles à ce qu’il a vécu dans l’histoire et qui
se donne à nous aujourd’hui par la grâce, dans notre intérieur.
Comme le signifie avec émerveillement Dom J. Huijben « Si,
par la foi et la charité, nous nous tenons étroitement unis à No-
tre-Seigneur, les dispositions, les vertus, les mystères du Christ
s’imprimeront d’eux-mêmes en notre âme, nous les revivrons à
notre tour, parce que – et ici nous touchons au fondement dog-
matique de tout le système – le Christ et l’âme croyante ne for-
ment, à l’instar de la tête et des membres, qu’une seule personne
mystique. Par leur propre efficacité ces dispositions s’écoule-
ront en tous ceux qui sont unis au Christ comme les membres à
la tête, et dans la mesure même de leur union avec Lui ».45

41 O.C. I, 322.
42 O.C. I, 324.
43 O.C. I, 325.
44 id.
45 Dom J. HUIJBEN, op. cit. p. 43.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 85

D’un point de vue théologique, nous pouvons comprendre


avec saint Thomas d’Aquin ce passage du Christ à nous. C’est
en raison de la résurrection du Christ46 que sa vie – entière-
ment ressuscitée – peut se communiquer. L’humanité ressusci-
tée de Jésus est en vie et plus encore elle est devenue source de
vie. Lorsque la nature humaine est vivifiée par l’Esprit Saint,
celui-ci la rend source de vie. Pour parler le langage de saint
Thomas, nous pouvons dire que l’infusion de la grâce ne peut
venir que de Dieu, comme cause principale, et de son huma-
nité comme cause instrumentale. Les mystères du Christ sont
les vecteurs de la grâce ; notre adhésion de foi est notre assenti-
ment à ce que la grâce vienne en nous et agisse dans notre inté-
rieur. C’est pour cela que saint Jean Eudes regarde la grâce di-
vine comme le fondement de notre Congrégation, et à vrai dire
le fondement de toute vie. Dans le processus de formation inté-
rieure, c’est la puissance de la grâce qui est l’agent principal, ce
que Jean Eudes énonce sans détour : « parce que cette grande
œuvre de la formation de Jésus en nous surpasse incompara-
blement nos forces, le quatrième et principal moyen est d’avoir
recours à la puissance de la grâce divine »47.
En raison de l’union des deux natures en la personne de Jé-
sus, et nous sommes constitués en unité avec lui et sa vie res-
suscitée s’écoule dans la nôtre. Cette unité avec le Christ est
réalisée par le baptême, une unité que justement Jean Eudes
compare à l’union entre la nature humaine et la nature divine
dans la personne de Jésus.48 Nous comprenons pourquoi Jean
Eudes a tant médité sur le baptême, car ce sacrement inaugure
et scelle une union qui est la condition de possibilité de la

46 Somme Théologique IIIa q56 : La causalité de la résurrection du


Christ. Article 1 : La résurrection du Christ est-elle la cause de notre résur-
rection ? Sol. 3. 3.
47 O.C. I, 275.
48 Dans le 12ème Entretien Intérieur : « nous voyons que, par le Bap-
tême, nous ne sommes qu’un avec Jésus Christ, et par Jésus Christ avec
Dieu, en la manière la plus relevée et la plus parfaite qui puisse être, après
l’union hypostatique de la nature humaine avec le Verbe éternel ». (O.C. II,
186).
86 Cahier eudiste n° 25 - 2017

transformation intérieure par l’adhésion aux états du Verbe In-


carné.
Le don de la vie du Christ ressuscité se révèle comme la
source de la naissance du Christ en nous : « Ainsi notre Bap-
tême est une génération ineffable : « il a voulu nous engen-
drer… » (Jc 1,18), et une naissance admirable, qui est une
image vive de la génération et de la naissance éternelle et tem-
porelle du Fils de Dieu. À raison de quoi notre vie doit être
une image parfaite de sa vie. Nous sommes nés de Dieu (cf. Jn
1,13) ; nous sommes nés en Jésus Christ, « créés dans le
Christ » (Ep 2,10) ; nous sommes nés et formés par l’opération
du Saint Esprit : « Celui qui est né de l’Esprit… » (Jn 3,6).
C’est pourquoi nous ne devons vivre que de Dieu, en Dieu et
pour Dieu; nous ne devons vivre que de la vie de Jésus Christ ;
et nous ne devons nous conduire que par son Esprit qui nous
doit animer et posséder entièrement ».49
Il y a chez Jean Eudes, disciple de Pierre de Bérulle, une
force théologique qui doit être mise en lumière.
● Le fondement nécessaire à la démarche est la nature et la
portée du baptême en tant qu’union entre l’homme et le
Christ à l’image de l’union entre la nature humaine et la na-
ture divine dans le Christ.
● Cette union est le commencement d’un processus de trans-
formation intérieure qui est assimilée à une naissance et à
une croissance, ce que Jean Eudes nomme la formation de
Jésus en nous. Avec le Concile Vatican II nous pourrions
ajoutée que cette union est donnée totalement par la grâce
baptismale.50
● Le processus de croissance se réalise par la puissance de la
grâce du Ressuscité au rythme de notre liberté et donc de
notre histoire personnelle, par l’adhésion et la communion
aux états et mystères du Christ.
● Ainsi le disciple est transformé à l’image de son Seigneur :

49 11ème Entretien Intérieur, O.C. II, 182.


50 cf. Lumen Gentium 40 !
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 87

Jésus établit sa vie et son royaume en nous. Ainsi le Père est


glorifié en son Fils et en sa création.
Cette formation qui est essentiellement communion avec le
Christ ressuscité nous transforme dans notre manière de
conduire notre vie, avec notre homme intérieur qui s’unifie se-
lon son centre, le Christ. La prière nous permet de relier le
centre avec toutes les autres composantes de l’être, l’action, les
sentiments, les relations etc. Tout ce qui constitue une per-
sonne humaine est vivifié par cette formation intérieure du
Christ. Ce qui est décrit vaut pour la vie présente et l’avenir de
celui qui veut suivre le Christ. Jean Eudes n’hésite pas à consi-
dérer aussi ce qui est passé dans la vie du disciple : lorsque la
vie divine investit une personne, autrement dit lorsque le
Christ se forme en elle, alors tout son être et tout ce qui le
constitue bénéficie de la grâce divine. En conséquence Jean
Eudes peut proposer de faire un exercice intérieur concernant
le passé, par exemple notre propre naissance en contemplant
Jésus dans le mystère de sa naissance.51 Ce mystère s’inscrit
alors en nous dans une puissante logique : si par ma naissance
je suis en communion avec la naissance du Christ, et que je suis
appelé à accomplir cette naissance, il me donne – en se formant
en moi – de parfaire ma naissance comme un acte d’adoration
de Dieu comme le fut sa propre naissance à Bethléem : « ce qui
me console infiniment, ô mon cher Jésus, c’est que je sais que
vous avez supplée à mon défaut par votre naissance temporelle.
Car alors vous avez rendu tous ces devoirs à votre Père, et
Vous avez fait très saintement et divinement tous ces actes et
exercices spirituels pour vous et pour moi, c’est-à-dire que
vous avez adoré, remercié, glorifié et aimé votre Père pour
vous et pour moi. Vous lui avez référé et consacré à sa gloire
tout votre être et tout l’état de votre vie présente et à venir, et
avec cela tout mon être et tout l’état de ma vie et de toutes les
créatures qui ont été, sont et seront, parce que tout l’état passé,
présent et à venir des choses créées vous était aussi présent
alors comme il est maintenant, et vous le regardiez comme

51 O.C. I, 496-504.
88 Cahier eudiste n° 25 - 2017

chose vôtre, qui vous avait été donnée de votre Père ».52 Cela
est la conséquence la plus profonde de cette formation de Jé-
sus en nous. Plus rien ne m’est étranger, nous pouvons nous
approprier tous les mérites du Christ. Et Jean EUDES, selon sa
vision perçante du corps du Christ, invite à s’approprier tous
les mérites de tous ceux qui sont unis au Christ, de tous ceux
en qui le Christ s’est formé, en particulier à la place la plus
éminente la Vierge Marie, Mère de Dieu.
Cela dit, faisons encore un pas. Chez Jean Eudes, la démar-
che spirituelle de formation de Jésus est double. Elle part d’en
haut, du don de Dieu, à partir du baptême et dans la contem-
plation des mystères dont la grâce s’écoule dans le cœur des fi-
dèles pour recevoir l’amour de Dieu.53 C’est une démarche
proprement croyante qui prend au sérieux l’incarnation du
Verbe de Dieu et son mystère pascal dont nous sommes les bé-
néficiaires en recevant le Saint Esprit. C’est ce que nous venons
de présenter. Et il y a par ailleurs chez Jean Eudes, une démar-
che qui part « d’en bas », c’est-à-dire qui part de notre réalité
et qui – selon son expression – se vit « en honneur et union »
avec le Christ. C’est cet aspect qu’il développe principalement
lorsqu’il parle de la formation de Jésus en nous, sans omettre
celle qui a été précédemment exposée.

3. La formation de Jésus par la sanctification des actions


ordinaires

Notre vie dans l’histoire, notre « incarnation » en quelque


sorte, est prise au sérieux par le maître spirituel qu’est Jean Eu-
des ; cette vie de chacun est la vie des membres en union avec
leur divine Tête. L’union avec le Christ n’est pas une vision
idéaliste mais le dévoilement du don de Dieu de manière à en
vivre davantage. Dans ce processus de formation et de crois-

52O.C. I, 501.
53cf. Rm 5,5, texte retenu par saint Jean EUDES pour la fête du Cœur
de Jésus.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 89

sance, c’est le déroulement historique de notre vie – de la nais-


sance à la mort – qui est le temps favorable de la rencontre
avec le Ressuscité. Ce double mouvement de la tête vers les
membres et réciproquement, Jean Eudes en fait état par exem-
ple de cette manière : « l’office du chef (ie. tête) étant de faire
tout ce qu’il fait, pour soi et pour ses membres, puisque le chef
et les membres ne font qu’un, et qu’en suite tout ce qui est
dans les membres appartient au chef, comme réciproquement
tout ce qui est au chef appartient aux membres ».54
Selon sa manière habituelle de procéder, Jean Eudes dé-
compose en étapes l’exercice qu’il propose « pour former Jésus
en nous » ;55 ici ce sont « quatre choses à faire pour former Jé-
sus en nous ». Jean Eudes use d’une pédagogie au plus près de
simples constats sur la manière humaine de s’approcher d’une
réalité. Ce sont des exercices intérieurs qui agissent comme au-
tant de prises de conscience. Jean Eudes Ne force jamais le
trait en faisant de ces indications des démarches qu’il faudrait
suivre de manière exhaustives, il use facilement de termes qui
donnent de la souplesse (« presque » à la place de « totale-
ment », « souvent » à la place d’un « toujours » etc.).
La première démarche se situe dans l’intelligence humaine.
Jean Eudes renvoie à l’expérience du regard et précisément le
regard de foi qui permet de percevoir le lien qui existe entre
toutes les réalités et le Christ qui en est le principe intérieur :
« il est l’être des choses qui sont, la vie des choses vivantes, la
beauté des choses belles, la puissance des puissants, la sagesse
des sages, la vertu des vertueux, la sainteté des saints ».56 Et
Jean Eudes fait porter ce même regard sur ce qui concerne no-
tre propre personne et les actes que nous posons, un regard de
foi sur soi-même. Cette formation dans l’intellect est indispen-
sable mais elle ne suffit pas. La formation de Jésus en soi sup-
pose un autre principe de connaissance, celui du cœur, celui de

54 O.C. I, 502, voir lectionnaire eudiste texte, n° 22 « Sanctification des


actions ordinaires ».
55 O.C. I, 273-275, lectionnaire eudiste, texte n° 17.
56 O.C. I, 273.
90 Cahier eudiste n° 25 - 2017

l’amour. Jean EUDES use souvent de ce double mouvement in-


térieur : connaître et aimer, selon une anthropologie équilibrée
qui s’appuie sur les facultés constitutives du cœur.57 Ces exer-
cices sont faciles d’accès, ils peuvent donner lieu à une relec-
ture et à un accompagnement.
Après ces exercices de la considération du réel, une autre
démarche est mise en route, présentée par Jean Eudes comme
le « le fondement principal, le premier principe et le premier
pas de la vie chrétienne ».58 Il est question ici de « l’anéantisse-
ment de nous-mêmes et de toutes choses en nous ». Ce terme a
mauvaise presse et pourtant il revêt un sens profond et fonda-
teur lorsque son sens se dévoile. L’anéantissement correspond
à la démarche personnelle et libre de parvenir à une juste rela-
tion à l’égard de Dieu. Il ne s’agit pas de se lamenter de sa pro-
pre faiblesse ou ses incapacités, mais de se reconnaître dans
une réceptivité fondamentale : mon être est un être à la main
tendue, je reçois de que je suis, je me reçois de plus grand que
moi. Avec le P. Bernard Pitaud, pss, nous retenons le sens sui-
vant : « Dire que l’homme est néant, c’est dire simplement qu’il
n’est rien sans Dieu et rien comparé à Dieu, c’est situer
l’homme dans sa vérité devant Dieu. S’anéantir, c’est donc se
reconnaître comme rien, s’oublier soi-même pour laisser place
à Dieu. Le Christ en sa kénose (Ph 2,7) s’est anéanti à la perfec-
tion ».59 Là encore Jean Eudes montre une bonne connais-
sance du cœur humain, de sa propension à chercher le sens
hors de Dieu, à « regarder le doigt du sage qui lui montre la
lune » ! L’anéantissement est un exercice intérieur qui offre un
espace intérieur au Christ Jésus qui vient se former en nous
pour nous transformer en lui. Et Jean Eudes insiste, cet exer-
cice de décentrement de soi est : « un des plus puissants
moyens dont nous devons nous servir pour former et établir Jé-

57 Dans ce même texte, on perçoit bien que les facultés intérieures sont
liées, entre l’intelligence, la volonté en tant que principe d’action et les affec-
tions.
58 O.C. I, 274.
59 Bernard PITAUD, Une direction spirituelle au XVIIème siècle, G de
Renty et E de la Trinité, Paris, Cerf, 1994, p. 47.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 91

sus en nous ».60 C’est aussi valable pour faire de la place à au-
trui !
Jean Eudes, héritier de la théologie de la grâce, marche sur
la ligne de crête entre ceux qui ne considèrent pas la grâce
comme absolument nécessaire au salut et d’autres qui prê-
chaient que seule la grâce suffit au salut indépendamment des
œuvres. Jean Eudes s’inscrit dans l’école du jésuite Francisco
Suarez, qu’il cite à plusieurs reprises en rappelant ses qualités,
« un miracle de science et de piété ». Selon son traité sur le su-
jet « De gratia »,61 la grâce est la vie même de Dieu qui se
donne gratuitement aux hommes pour progresser et parvenir
au salut. La grâce n’est pas une substance surnaturelle qui
s’ajoute à la réalité naturelle de l’homme mais sa réception est
une participation à la vie même de Dieu.62 C’est la vie même
de Dieu que Jésus Christ veut donner aux hommes pour leur
salut. Pour Jean Eudes, la grâce est l’Esprit Saint, la vie même
de Dieu. C’est la raison pour laquelle ce « quatrième et princi-
pal moyen » s’achève par une remise de soi : « Offrons-nous
aussi au Saint-Esprit pour la même intention, et faisons-lui la
même prière ».63
Cet impératif – « Offrons-nous » – permet de souligner un
aspect important de la démarche de Jean Eudes. Dans sa péda-
gogie qui reconnaît à la grâce son rôle de fondement, Jean Eu-
des encourage à poser des actes volontaires. Le disciple cher-
che à se donner à l’Esprit Saint en voulant s’unir à ce que Jésus
a vécu, il peut même chercher à se vouer totalement à lui.64
D’un équilibre remarquable, cette démarche volontaire ne met
pas en tension celui qui s’y livre. En effet, la puissance de la

60 O.C. I, 275.
61 Pour mémoire l’œuvre est de 1619.
62 Cf. Catéchisme de l’Église catholique 2003 : « La grâce est d’abord et
principalement le don de l’Esprit qui nous justifie et nous sanctifie ».
63 O.C. I, 275.
64 C’est le sens des démarches posées par Jean EUDES lorsqu’il pro-
nonce le vœu de servitude puis le vœu du martyre. Remarquons cependant
qu’il ne proposera ni l’une ni l’autre de ces démarches à ses fils ou à ses fil-
les.
92 Cahier eudiste n° 25 - 2017

grâce est telle que nous n’avons pas sans cesse à lui rappeler !
Et pareillement, nous pouvons nous en remettre en confiant à
Dieu notre désir et nos intentions. Quelle belle liberté dans
l’Esprit Saint cela nous permet : « qu’il suffit d’avoir le désir et
l’intention de faire vos actions dans l’esprit de Jésus-Christ, et
dans ses dispositions et intentions; et ainsi il est facile, moyen-
nant la grâce de Notre-Seigneur, de faire toutes nos actions
saintement et chrétiennement ».65 Le déroulement de la vie qui
s’en remet et s’abandonne à son Seigneur permet à celui-ci de
prendre toute sa place en nous. Toutes les composantes d’une
vie simple et ordinaire deviennent des occasions de recevoir la
vie de la grâce, et ainsi Jésus se forme en nous.

Conclusion : un trésor à distribuer à pleines mains !

Il est passionnant de percevoir la profondeur et la perti-


nence de la démarche que Jean Eudes découvre et nous dévoile
par ce terme simple de « former Jésus ». Il nous faut la recevoir
comme moyen de synthèse spirituelle, avec toute l’originalité
de ses développements pratiques. Non seulement, cette péda-
gogie spirituelle n’est pas en décalage avec des attentes
contemporaines (place du sujet croyant, référence aux Ecritu-
res, accents théologiques sur la grâce, sur la filiation divine,
etc.) mais plus encore elle constitue une ressource qui ne de-
mande qu’à être davantage partagée.
En finale, notons un élément sublime de cette spiritualité :
la formation de Jésus en soi est un cheminement personnel, in-
time et intérieur, qui met en jeu la liberté personnelle. Et ce
cheminement est accompli en raison de la relation entre la tête
et les membres, ce qui signifie que chaque membre adhère non
seulement à la tête mais également et nécessairement au corps
tout entier. Le salut n’est pas envisagé sans les autres : la forma-
tion du Christ en soi est toujours un « nous » du corps, et plus
encore un « nous » de chaque membre avec tous les membres.

65 O.C. I, 443.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 93

La solidarité de Dieu avec tout homme par l’incarnation réalise


une solidarité nouvelle entre les hommes ; c’est bien un seul et
le même66 qui continue et accomplit sa vie dans ses membres,
jusqu’à pouvoir dire que toute la famille humaine forme un
seul corps mystique, que tous les hommes sont les héritiers de
la Vie et du Royaume de Jésus.

66 C’est la formule du concile christologique de Chalcédoine (451).


94 Cahier eudiste n° 25 - 2017

RÉSONANCES FORMER JÉSUS EN NOUS

P. Alvaro DUARTE, cjm

L’intéressante conférence du P. Jean-Michel touche un


point central de la spiritualité eudiste et invite toute la Congré-
gation à un rafraîchissant renouvellement dans ce magnifique
processus de se configurer à Jésus, spécialement à partir du
baptême. Il ouvre également de grands désirs et des espoirs,
ainsi que quelques interrogations.

1. Est-ce un idéal mystique ?

Quand on parle de la spiritualité de saint Jean Eudes on


trouve souvent l’adjectif mystique sans spécifier le sens qu’on
lui donne. C’est ce que l’on doit faire, étant donné que ce mot
a une grande polysémie. Il s’agit d’un mot directement relié au
substantif mystère (misterion), terme que l’on trouve par
contre dans le Nouveau Testament. À ce sujet voici quelques
exemples : « Il vous a été donné de connaître le Royaume des
Cieux (ou de Dieu) » (Mt 13, 11 ; Mc 4, 11 ; Lc 8, 10). « Qu’on
nous regarde donc comme des serviteurs du Christ et des in-
tendants des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1), « Je veux que vous
sachiez quelle dure bataille je dois livrer pour vous, pour ceux
de Laodicée, et pour tant d’autres qui ne m’ont jamais vu de
leurs yeux ; afin que leurs cœurs en soient stimulés et que,
étroitement rapprochés dans l’amour, ils parviennent à un
plein épanouissement de l’intelligence qui leur fera pénétrer le
mystère de Dieu, dans lequel se trouvent, cachés, tous les tré-
sors de la sagesse et de la connaissance » (Col 2, 1-3).
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 95

Indépendamment des textes cités ci-dessus, cela vaut la


peine de souligner le verset complet de l’affirmation pauli-
nienne qui constitue le grand postulat de la formation de Jésus
en nous : « Je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure
pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux
épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église. Car je suis
devenu ministre de l’Église, en vertu de la charge que Dieu m’a
confiée, de réaliser chez vous l’avènement de la Parole de Dieu,
ce mystère resté caché depuis les siècles et les générations et qui
maintenant vient d’être manifesté à ses saints » (Col 1, 24-26).
Pour répondre à la question et en tenant compte de notre
contexte, il faudrait dire : pour quoi continuer la vie de Jésus ?
Et la réponse suit immédiatement : pour que se manifeste main-
tenant le mystère caché pendant des siècles et des générations.
En plus de ce texte paulinien, on peut éclairer le processus
de la formation avec, entre autres, les textes de l’évangile de
Jean : « Que tous soient un. Comme toi, Père, tu es en moi et
moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous » (Jn 17, 21), qui
continue un peu plus loin: « Moi en eux et toi en moi, afin
qu’ils soient parfaits dans l’unité » (Jn, 17, 23a). Cette affirma-
tion johannique peut être prise comme une affirmation particu-
lière de la mystique, c’est-à-dire, de notre union profonde,
continuelle, amoureuse avec Jésus, avec le Père et par consé-
quent, avec l’Esprit Saint qui impacte notre vie avec nos frères.
Un autre texte qui peut refléter cet aspect mystique et amou-
reux, c’est l’allégorie de la vigne où l’on perçoit que l’option
mystique n’est pas une option de plus, mais une nécessité :
« Demeurez en moi, comme moi en vous [...] Celui qui de-
meure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruits ;
car hors de moi vous ne pouvez rien faire » (Jn 15, 4-5). Il s’agit
de l’invitation à la vie mystique comprise dans le sens d’une
union permanente avec Jésus, quelque chose que l’Église orien-
tale connaît sous le nom de theiosis ou theosis. Ces textes ma-
nifestent précisément l’objectif que propose Saint Jean Eudes
comme le but final du processus de formation de Jésus en
nous, en plaçant comme lieu d’une union si mystique le cœur
de chacun : ut inipsos vivas et regnes nunc. Je m’arrête sur le
96 Cahier eudiste n° 25 - 2017

mot nunc étant donné qu’il nous place devant la situation pré-
sente, il s’agit de la formation de Jésus maintenant.
Nous comprenons alors la mystique comme le chemin
d’une union profonde du baptisé avec Jésus comme l’affirme
St Paul : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en
moi » (Ga 2, 20). C’est le chemin suivi par de nombreux mysti-
ques comme Jan van Ruysbroeck (Nuptiis vel de ornatu nupcia-
rum spiritualium), qui jette les fondements de l’union mystique
dans le mystère de l’Incarnation, ou Ste Thérèse, qui elle aussi
parle du même thème, à partir d’un processus de l’itinéraire
spirituel : les noces spirituelles entre le Christ et l’âme. De plus,
bien d’autres auteurs spirituels canonisés ou non, ont fait de
l’union avec le Christ le centre de leur vie, ce que l’on appelle
fréquemment les noces spirituelles entre le Christ et le croyant.
Dans la pensée de Jean Eudes cette union commence expli-
citement au baptême, à partir du contrat ou alliance avec Dieu,
union qui est appelée à se fortifier petit à petit avec l’anéantis-
sement de soi-même, avec discipline et persévérance, avec
amour et foi, comme humble et confiante réponse à l’amour et
à la grâce surabondante de Dieu sur chacun d’entre nous. Il
s’agit d’une histoire personnelle vécue avec Jésus, d’une his-
toire avec des hauts et des bas, mais toujours en croissance
(anagogique) allant toujours plus haut, dans laquelle petit à pe-
tit le Seigneur, si nous le lui permettons, poursuit son œuvre
merveilleuse. Le but recherché est certainement mystique :
l’union d’amour intime avec Jésus comme réponse, limitée cer-
tes, mais totalement donnée à l’amour ardent, profond et
constant de Jésus pour nous, jusqu’à n’avoir « qu’un seul
cœur » avec Jésus.
Il s’agit d’une union mystique, c’est-à-dire qui se réfère au
mystère de l’amour de Dieu. Ce n’est pas une union ontologi-
que étant donné que Jésus, quoique parfait, est aussi une per-
sonne divine (parfait dans sa divinité, engendré, non créé), tan-
dis que nous, nous sommes des créatures invitées à nous trans-
former en une louange vivante, à cause de sa présence dans no-
tre existence ; c’est une union amoureuse et totalisante avec
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 97

Dieu. Saint Jean Eudes assume comme postulat de sa proposi-


tion spirituelle deux affirmations de St Paul largement connues
de tous qui, à leur tour deviennent deux postulats : « Je com-
plète dans ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ »
(Col 1, 24b) et « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit
en moi ». (Gal 2, 20)

2. Quel Jésus ?

Bien que la réponse à une telle question paraisse évidente,


elle ne l’est pas, étant donné qu’il existe une grande diversité
de christologies, c’est-à-dire, plusieurs réponses à cette ques-
tion même à l’intérieur des différents auteurs du Nouveau Tes-
tament, et bien plus, chez un même auteur (christologie ascen-
dante, christologie descendante, christologie angélique, pro-
phétique, du personnage céleste, sans mentionner les « Jésuso-
logies », entre autres). Sur ce thème de la formation proposée
par saint Jean Eudes la question nous conduit à chercher une
réponse essentielle : Quel Jésus former ? D’avance nous nous
trouvons devant une tâche ardue, étant donné qu’au long des
divers tomes des Œuvres Complètes on peut trouver de nom-
breuses et diverses nuances en relation avec la figure du Sei-
gneur : le maître, l’être divinement humain et humainement di-
vin, et fondamentalement, le Verbe Incarné.

3. Quelles sont les modalités de la formation de Jésus ?

Depuis le mystère de l’Incarnation on comprend la cosmo-


logie proposée par saint Jean Eudes, avec les trois dimensions
de Nature, de Grâce et de Gloire, tout comme également de
manière très spéciale, les états et mystères de Jésus, à travers
lesquels il sanctifie l’humanité et le cosmos.

La nature

On doit former, alors, le Verbe Incarné, c’est-à-dire Jésus


avec une relation indéfectible, en premier lieu avec la Nature,
98 Cahier eudiste n° 25 - 2017

avec le monde visible et tangible, avec le cosmos en général et


avec toutes les réalités avec lesquelles nous sommes nécessaire-
ment chaque jour en contact et dont nous sommes responsa-
bles. La formation de Jésus inclut donc une dimension écologi-
que. Les “choses créées” sont des dons qui sont également sor-
tis du Cœur de Jésus et qui deviennent des lieux de respect et
d’engagement vis-à-vis de l’écologie. Cela inclut d’avoir le
souci et de prendre soin de la nature, de l’air, de l’eau, des fo-
rêts et de tous les autres éléments du cosmos, qui sont parole
de Dieu et qui, à leur tour, chantent la gloire de Dieu.

La Grâce

En second lieu, avec la Grâce, à savoir avec tout le proces-


sus de sanctification que le Seigneur a laissé dans son Église, et
par conséquent, avec les sacrements, spécialement le Baptême
et l’Eucharistie, et en général, avec la vie spirituelle de l’Église,
en insistant surtout sur la prière et de manière particulière, sur
la prière par l’action, cadre doctrinal d’où l’on comprend
mieux le postulat de continuer et compléter la vie de Jésus en
nous. La troisième dimension à laquelle il fait débuter le pro-
cessus de formation de Jésus, c’est la gloire que représente la
téléologie de tout ce processus : former un Jésus glorieux dans
notre propre chair, comme une herméneutique pratique du v.
14 de Jn 1 « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous et
nous avons vu sa gloire ». Il s’agit par conséquent, de la forma-
tion de Jésus dans notre chair. Du point de vue du langage nor-
malement employé, cela devient presque une contradiction : la
gloire de Dieu dans la chair de l’homme, mais c’est la grande
réalité et le grand défi posé par la spiritualité de Saint Jean Eu-
des. Le thème des états et mystères à l’intérieur de ce processus
sera traité plus loin.

La gloire

La gloire, cette troisième dimension dans la cosmographie


de Saint Jean Eudes, est le point clé où se pose la question de
préciser quel est le paradigme christologique sur lequel nous
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 99

allons former Jésus en nous. Apparaît alors Jésus glorieux, non


seulement parce qu’il est ressuscité, mais parce que depuis l’In-
carnation, « nous avons vu sa gloire » (etheasámetha ten dóxa-
nautoú, Jn 1, 14) ; ce qui pose clairement la question du fonde-
ment du mystère de l’Incarnation et ouvre l’horizon pour la
formation de Jésus en nous : il s’agit de manifester la gloire de
Dieu dans la chair humaine.
Ce qui précède, plus qu’un point d’arrivée, est un point de
départ, un engagement pour la formation de Jésus en nous : il
s’agit de Jésus qui manifeste la gloire de Dieu dans ma propre
existence, dans ma propre chair, dans les circonstances de ma
vie, non seulement au niveau personnel, mais aussi communau-
taire, plus encore, au niveau social. La dimension de la Gloire,
assume d’une certaine façon celles qui précèdent, c’est-à-dire la
Nature et la Grâce, en même temps qu’elle les remplit d’un dy-
namisme très spécial.
Le paradigme christologique ne s’arrête pas là comme une
grande réalité (pragma), mais comme une action (praxis),
comme un dynamisme qui pousse à avancer continuellement
vers la plénitude : rendre gloire au Père céleste. Cette gloire
que l’on rend au Père, devient stimulation, motivation (cause
efficiente), recherche de l’objectif final (cause finale), joie,
énergie, lumière qui en vient à remplir toute l’existence de Jé-
sus, de ses états, de ses mystères, de sa vie terrestre sous tous
ses aspects et en conséquence aussi un des objectifs de la for-
mation de Jésus en nous.
À ce sujet, comme simple référence, cela vaut la peine de
voir quelques affirmations basiques de Saint Jean Eudes sur ce
thème : « Vous lui (le Père) avez référé et consacré tout votre
être » (O.C. I, 501), « Donnez-vous au zèle et à l’amour très
grand avec lequel il loue incessamment son Père, dans le ciel,
dans la terre, dans l’enfer et par tout le monde » (O.C. I, 475),
« Toutes ses richesses, son honneur et son contentement est de
rechercher la gloire de Dieu et d’accomplir sa très sainte vo-
lonté » (O.C. III, 190). L’idée qui s’en dégage est très claire : la
christologie forte que l’on trouve dans les écrits de saint Jean
100 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Eudes a à voir en quelque sorte avec cette caractéristique uni-


que qui apparaît dans sa spiritualité : la grande fonction de Jé-
sus, c’est de rendre gloire au Père.

4. Quel chemin suivre ?

Sentiments

Une autre question que l’on peut se poser a à voir avec la


méthodologie, c’est-à-dire avec le chemin qu’il faut suivre pour
former Jésus en nous. Le premier consiste à prendre
conscience du grand amour de Jésus pour moi. Dans l’autre
grand postulat de la spiritualité de former Jésus en nous, Jean
Eudes propose une affirmation tirée de Ga 2, 20, qui présente
un contexte très particulier : « Ce n’est plus moi qui vis, c’est le
Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis
dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour
moi ». Cependant le point central de cette vie c’est l’union avec
Jésus Christ, dont il souligne l’amour jusqu’au don. La dynami-
que de la vie et de l’union c’est toujours l’amour, immense,
grand, jusqu’au don total de Jésus pour moi, car il parle à la
première personne. L’amour est le commencement, le sommet
et la fin de ce processus de la formation de Jésus.
Une des premières recommandations pour prendre
conscience de l’amour de Jésus c’est la contemplation de cet
amour pour nous, ou plus exactement dans le langage de Saint
Jean Eudes contempler la miséricorde de Jésus. Dans cette
contemplation stimulante l’un des chemins est de nous centrer
sur le Cœur de Jésus, sur la Fournaise d’Amour qui lance sa
flamme d’amour au Père, à la très Sainte Vierge, à l’Église, à
chacun de nous. Fournaise d’Amour dans laquelle nous pou-
vons jeter nos péchés pour que son amour ardent nous purifie.
Pour Saint Jean Eudes le Cœur de Jésus est présent de manière
toute spéciale dans l’Eucharistie.
Dans semblable contemplation on peut parcourir chacune
des “vertus” telles qu’elles apparaissent dans la prière de l’Ave
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 101

Cor avec une grande admiration amoureuse pour chacune d’el-


les. Pour cela le chemin le plus simple est de les énoncer. Il
s’agit d’adorer Jésus dans différentes vertus, le contempler, et
lui demander pardon de ne pas les avoir faites nôtres concrète-
ment. Lui demander qu’il les mette et les imprime lui-même
dans notre propre existence. De cette manière on trace un che-
min pour la formation de Jésus en nous, non pour quelques an-
nées, mais pour toute la vie, étant donné que tout au long de
notre vie nous ne pourrons pas arriver à « compléter » (antana-
pleró) pleinement de telles vertus en nous. L’idéal que repré-
sente le fait de continuer et contempler la vie de Jésus, de nous
rendre le plus semblable possible à la personne aimée, à Jésus,
devient une praxis continue de l’amour effectif et en tant que
tel un délicieux effort journalier de la manifestation de notre
part, de cet amour pour Jésus.
La contemplation des vertus du cœur implique de faire les
prières ou « élévations » de chacune des vertus, tout comme de
regarder sincèrement et humblement notre situation person-
nelle, ce qui est déjà un exercice salutaire de formation de Jé-
sus dans notre cœur. La contemplation intellectuelle (d’esprit)
ne suffit pas, il faut la contemplation amoureuse (de cœur). De
cette façon, nous sommes invités à contempler la sainteté, la
mansuétude, l’humilité, la pureté, la dévotion (le don), la sa-
gesse, la patience, l’obéissance, la vigilance, la fidélité, (la béati-
tude), la miséricorde, l’amour. Toutes les vertus qui le précè-
dent convergent précisément vers l’amour.

5. Et les états et mystères de Jésus ?

Dans le dynamisme de la formation de Jésus, selon Saint


Jean Eudes, nous en arrivons maintenant aux états et mystères.
Selon le concept d’état dans ses écrits, il n’existe pas une préci-
sion stricte du contenu. En effet, dans certains passages on per-
çoit dans la pratique une identification entre états et mystères,
comme lorsqu’il affirme qu’il existe 7 états et mystères.
Dans d’autres textes il fait référence à 3 états en assumant
102 Cahier eudiste n° 25 - 2017

pour cela une posture franchement théologique, car il se réfère


aux 3 états que la christologie présente au sujet du Fils unique
de Dieu : la préexistence, la pro-existence, et l’état de gloire.
Cette présentation christologique est clairement plus pour la
contemplation que pour la contemplation du mystère du Christ
qui débouche sur le dynamisme de continuer et de contempler.
D’autre part, le thème de la formation de Jésus en nous tou-
che directement un troisième concept d’état qui est plus géné-
ral, et par conséquent, plus applicable à la vie pratique, il s’agit
de la vie perçue seulement dans deux états :
« La vie que le Fils de Dieu a eue sur la terre est partagée en
deux états différents, à savoir état de consolation et de jouis-
sance, et état d’affliction et de souffrance ; ayant joui, en la par-
tie supérieure de son âme, de toutes sortes de délices et de
contentements divins; et ayant souffert, en la partie inférieure
et en son corps, toutes sortes d’amertumes et de tourments :
aussi la vie de ses serviteurs et de ses membres étant, comme
nous avons dit, une continuation et imitation de la sienne, est
toujours mêlée de joie et de tristesse, de consolations et d’af-
flictions » (O.C. I, 276).
De cette manière tout le vécu journalier de la personne,
qu’il soit positif ou négatif, devient une précieuse opportunité
de former petit à petit Jésus dans la vie pratique. C’est quelque
chose que l’on pourrait appeler mystique incarnée, étant donné
qu’ainsi nos états personnels assument une dimension d’union
et d’amour pour Jésus et peuvent être transformés en louange
et gloire pour Dieu.

6. Anéantissement, Prière et Vertus

Quoique dans « Vie et Royaume » il y ait un bon plan pour


la sanctification du temps et des actions, nous pouvons y voir
aussi certains éléments pour la formation de Jésus en nous qui,
d’une certaine manière, pourraient être considérés comme des
étapes dans la dite formation.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 103

Anéantissement

Le terme qu’emploie saint Jean Eudes c’est le détachement,


l’anéantissement, inspiré de l’attitude même du Fils de Dieu
qui selon l’hymne christologique de la lettre aux Philippiens (2,
6-11) « étant de la condition de Dieu, n’a pas revendiqué son
droit d’être traité à l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé » (eké-
noseneautón). Le processus de dépouillement est le fruit d’un
grand amour pour Jésus et Marie. Plus nous les aimons, plus
nous ressentons la nécessité de nous dépouiller de nous-mêmes
pour être remplis de l’amour de Jésus.
Saint Jean Eudes reconnaît implicitement que notre être se
remplit petit à petit de nombreux éléments qui « occupent de
l’espace », c’est-à-dire que nous ne laissons pas de place libre
pour que Dieu puisse nous remplir. Tout comme un récipient
où l’on peut mettre de nombreuses choses et qu’il faut vider
pour le remplir avec quelque chose d’un grand prix, nous nous
trouvons devant Dieu qui précisément veut remplir toutes les
facettes de notre être.
Tout au long de la vie nous pouvons remplir notre cœur de
sentiments (sensations, affects, attachements, liens personnels) ;
de dispositions (nos propres méthodes d’affronter la vie, de ré-
soudre les problèmes, de nous situer en face d’autres personnes,
de devenir amis, d’avoir la fréquente attitude de croire que
nous sommes plus que les autres, que nous savons plus que les
autres, que tout ce que nous faisons est bien fait, que nous ac-
complissons parfaitement les transcendantaux – esse, verum, bo-
num – entre autres) ; d’intentions (nos uniques buts sont la
réussite au travail, dans les études, dans l’idolâtrie du pouvoir,
de l’avoir, la recherche du bonheur selon les canons superficiels
de la société). Se dépouiller de ces éléments c’est une autre tâ-
che que l’on accomplit au long de la vie et qui, comme les élé-
ments cités antérieurement peut avoir ses hauts et ses bas. Bien
des personnes se sont engagées dans ce dépouillement en pro-
nonçant des vœux : « Videz-moi de moi-même et de toutes cho-
ses et m’anéantissez entièrement, afin de me remplir de vous-
même et de vous former et établir en moi ». (O.C. I, p. 510)
104 Cahier eudiste n° 25 - 2017

La prière

La prière est un autre des éléments qui structurent la for-


mation de Jésus en nous. On ne recherche pas la prière unique-
ment comme discipline spirituelle, mais comme fruit de
l’amour pour Jésus. Parce que nous aimons Jésus, nous le
louons, l’adorons, nous lui disons que nous l’aimons et ainsi
nous lui rendons gloire et nous lui sommes agréables. Il se pro-
duit alors une curieuse dynamique : plus on aime, plus on prie,
et plus on prie plus on aime Jésus.
Saint Jean Eudes en a parlé de manière juste, très bien
adaptée et en adéquation avec notre thème :
« Le saint exercice de l’oraison doit être mis au rang des
principaux fondements de la vie et de la sainteté chrétienne,
parce que la vie du Christ n’a été qu’une perpétuelle oraison,
laquelle nous devons continuer et exprimer en notre vie ».
(O.C. I, 510)
Deux points fondamentaux au sujet de ce thème sont à sou-
ligner : l’importance de la prière comme fondement de la vie
chrétienne et d’autre part Jésus-Christ comme le grand modèle
de la prière, car toute sa vie fut une perpétuelle prière. Il mon-
tre ainsi le chemin pour la prière, de sorte que la formation de
Jésus en nous va impliquer le fait de faire de notre propre vie
une perpétuelle prière. C’est certes un idéal très exigeant mais
qui nous situe sur un des meilleurs chemins pour que nous le
formions en nous.
Voici la phrase très connue de saint Jean Eudes qui n’est
que la conséquence du postulat que nous venons de citer :
« (L’oraison) est si importante et si absolument nécessaire,
que la terre qui nous porte, l’air que nous respirons, le pain qui
nous sustente, le cœur qui bat dans notre poitrine, ne sont
point si nécessaires à l’homme pour vivre humainement, car
l’oraison est nécessaire à un chrétien pour vivre chrétienne-
ment ». (O.C. I, 191)
De fait, Saint Jean Eudes, en plus de la méthode de la
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 105

prière à quatre temps : contemplation, demande de pardon,


don, configuration à l’une des vertus de Jésus, insiste sur trois
types de prière entièrement centrée sur Jésus : la louange, la
gloire (adoration), et l’amour. On a ainsi un chemin et une mé-
thode sûre pour la formation de Jésus, puisqu’il s’agit de faire
de la vie une perpétuelle prière comme la prière de Jésus.
Un point largement souligné par saint Jean Eudes est la
prière d’amour. Dans ce champ il y a beaucoup de proposi-
tions : le chapelet d’amour, le chapelet du Père, l’exercice
d’amour divin, les trente-quatre actes d’amour, les quarante
flammes d’amour en plus des élévations et prières que l’on
trouve tout au long de ses écrits.
Dans une spiritualité de l’amour, il est clair que la prière
d’amour occupe une place centrale. Cette vie d’amour renvoie
à l’amour éternel entre le Père et le Fils et consécutivement à la
présence du Coeur de la Trinité qui est l’Esprit Saint. Il s’agit
d’un cœur d’amour de structure trinitaire. Dans cette oeuvre
d’amour et de formation de Jésus en nous, qui est le « mystère
des mystères et l’œuvre des œuvres » (O.C. I, 171), Marie oc-
cupe une place très spéciale car elle a formé Jésus par la foi et
l’amour de son cœur avant de le former en son sein.

Les vertus

C’est un autre point clé de la formation de Jésus en nous.


C’est précisément l’amour qui nous amène à continuer et à
compléter les vertus de Jésus en nous. Dans cette perspective,
les vertus ne sont pas comprises comme notre propre effort
pour vivre chacune d’elles dans notre vie personnelle, mais
comme le processus de dépouillement, le continuel exercice
d’amour divin, de sorte que Jésus nous remplisse et qu’il puisse
vivre lui-même ses vertus en chacun de nous.
Nous avons parlé plus haut de la contemplation amoureuse
des vertus de Jésus. La seule contemplation de ses vertus ne
suffit pas, il faut permettre à Jésus de les vivre en nous. En lien
avec le Cœur de Jésus saint Jean Eudes affirme :
106 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« Toutes les perfections de la Divine Essence, vivantes et ré-


gnantes dans le Coeur de Jésus : c’est-à-dire, l’Éternité, l’Im-
mensité de Dieu, l’Amour, la Charité, la Justice, la Miséricorde,
la Puissance, la Force, l’Immortalité, la Sagesse, la Bonté, la
Gloire, la Félicité, la Patience, la Sainteté et les autres ». (O.C.
VIII, p. 335)
Dans ce texte, saint Jean Eudes mentionne quelques unes
des vertus de Jésus qu’il présente comme des perfections, en en
donnant quelques exemples, mais en précisant que “toutes” les
vertus vivent et règnent dans le Cœur de Jésus. Pour nous ce
texte est un défi, car le Jésus que nous voulons former en nous
est précisément celui qui a toutes les perfections et, par consé-
quent, nous sommes appelés à les continuer et compléter en
nous, non pour les amener à la plénitude de la perfection, mais
pour les continuer dans la mesure de nos possibilités.
Quand saint Jean Eudes parle de l’enfance de Jésus il nous
invite aussi à imiter les vertus de Jésus enfant qui sont en ac-
cord avec celles de Marie enfant : « leur innocence, leur simpli-
cité, leur humilité, leur obéissance, leur patience, leur amour
vers Dieu, leur charité vers le prochain, leur détachement de ce
monde et d’eux-mêmes, leur pureté divine, leur silence, leur
débonnaireté et mansuétude, et leur modestie ». (O.C. V, 430)
Auparavant nous avons mentionné les vertus exprimées
dans la prière de l’Ave Cor qui sont : la sainteté, la douceur,
l’humilité, la pureté, la dévotion (se donner), la sagesse, la pa-
tience, l’obéissance, la vigilance, la fidélité, la félicité (la béati-
tude), la miséricorde, l’amour.
Comme on peut le voir, l’horizon se dégage quand il s’agit
de la formation de Jésus en nous. Pour cela la dynamique de
l’amour est une voie simple, étant donné que, bien que l’on
puisse les prendre une par une pour les travailler tout au long
de la vie, si nous continuons sur le chemin de rester unis à Jé-
sus par un amour fort et intense, au milieu de la prière de
louange, de gloire et d’amour, petit à petit la vie de Jésus nous
inonde et s’infiltre en nous. La grâce miséricordieuse du Père
nous fortifie, et le pouvoir de l’Esprit Saint nous éclaire et nous
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 107

transforme. En réalité c’est ce que nous exprimons dans la


prière de l’Ave Cor quand, en donnant totalement notre cœur à
Jésus, nous lui demandons de « l’éclairer, de le purifier, de le
sanctifier ».

7. D’autres Jésus sur la terre

Sentiments

Le processus de la formation de Jésus en nous atteint son


sommet dans l’idéal du baptisé d’être un autre Jésus sur terre.
Il s’agit aussi du sommet de la mystique de saint Jean Eudes,
qui est l’union profonde, l’harmonie des sentiments, des inten-
tions et des dispositions du croyant avec celles de Jésus.
Ce qui a été dit antérieurement nous amène nécessairement
à nous interroger sur les sentiments de Jésus. À cela Jean Eudes
répond qu’en Jésus existent deux grands sentiments : la haine
et l’horreur du péché et un unique amour pour le Père, l’Église
et nous tous.

Dispositions

Quant aux dispositions de Jésus, là nous entrons sur un ter-


rain de vastes horizons, car dans ce domaine la pensée de Jean
Eudes a à voir avec les mystères de Jésus. En effet, Jésus vit
chacun de ses mystères avec des dispositions spéciales : son en-
fance, sa vie cachée, sa prédication, ses miracles, sa prière, sa
passion, sa mort, sa résurrection. La dynamique de la forma-
tion de Jésus en nous inclut de continuer et de compléter d’une
certaine façon les mystères du Seigneur et en conséquence ses
dispositions. On pourrait aussi penser aux dispositions néces-
saires pour vivre les états de Jésus qui sont « l’état de consola-
tion et de joie et l’état d’affliction et de souffrance ».
À titre d’exemple, on pourrait considérer les dispositions
nécessaires pour vivre certains mystères, comme celles pour
partager la Croix de Jésus, les dispositions pour la prière, pour
108 Cahier eudiste n° 25 - 2017

l’Eucharistie, pour honorer l’enfance de Jésus, pour vivre le


baptême, et au moment de la mort.
Les dispositions de leur côté, renvoient à des vertus concrè-
tes, indispensables pour continuer celles de Jésus. Le champ
est certes vaste, mais il nous suffirait de nous en tenir avant
tout à l’amour et aux autres vertus qui l’accompagnent, ou sim-
plement à l’humilité, vertu très appréciée par saint Jean Eudes.
« On peut dire en quelque manière que l’humilité est la mère
de Jésus, puisque c’est par elle que la très Sainte Vierge a été
rendue digne de le porter en soi ». (O.C. I, 215). L’humilité est
donc la meilleure manière de former Jésus en nous.

Intentions

Les intentions de Jésus sont très claires chez saint Jean Eu-
des. Il suffit d’en rappeler deux :
« N’est-il pas vrai que, comme ce Père saint donne l’être à
son Fils de toute éternité, il a aussi le dessein de toute éternité
de nous le donner et de l’envoyer en ce monde pour opérer no-
tre salut ? N’est-il pas vrai que le Fils de Dieu n’est pas plus tôt
né de toute éternité, qu’il a le dessein de venir en la terre, de se
faire homme, de s’immoler sur la croix pour le salut des hom-
mes ? ». (O.C. IV, 167)
Une des intentions claire des actions, des états et mystères
de Jésus est dans l’œuvre de salut en notre faveur. On peut dire
que ses paroles et ses actions portent le sceau du salut pour
chacun d’entre nous, et donc celui de l’Église, de la société et
du monde, ce qui indique aussi une direction dans l’œuvre de
la formation de Jésus dans le baptisé.
L’autre grande intention de Jésus est indubitablement la
gloire de son Père : c’est le grand objectif du Fils de Dieu dans
chacun des trois états christologiques de son existence, et aussi
l’objectif que l’on retrouve dans tous les écrits de saint Jean
Eudes, celui de chacune de nos actions, de notre Congrégation,
d’où l’insistance sur trois types de prière : la louange, la glorifi-
cation et l’amour.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 109

« Il est tout à son Père et que son Père lui est tout : il ne re-
garde et n’aime que son Père, et son Père ne regarde et n’aime
que lui. Toute sa prétention est de faire connaître, adorer et ai-
mer son Père, et tout le dessein de son Père est de le manifester
et de le faire adorer et aimer à tous les hommes. Il est la com-
plaisance, la gloire et le trésor de son Père ; et toutes ses riches-
ses, son honneur et son contentement est de chercher la gloire
de son Père ». (O.C. III, 190)
Cette affirmation est très claire pour le processus de la for-
mation de Jésus en nous. Elle le transforme en dynamisme de
plénitude, non seulement pour Jésus, mais aussi pour chacun
d’entre nous : « honneur et contentement », satisfaction, féli-
cité. Il s’agit clairement d’un niveau spirituel, d’une réalité,
d’une joie que personne ne peut nous enlever. (cf. Jn 16, 20)

Conclusion

Avec cette brève approche de la réalité de la formation de


Jésus en nous un horizon lumineux et joyeux, peut-être insoup-
çonné pour notre spiritualité, s’est ouvert. Beaucoup d’aspects
n’ont pas été traités, c’est sûr, mais la base a été exposée de ma-
nière simple et claire, basique peut-être, mais dynamique et sti-
mulante.
Les conséquences qui en découlent sont nombreuses et
bonnes, tant au niveau personnel que communautaire. Cepen-
dant de nouvelles interrogations, de nouveaux défis apparais-
sent qu’il faudra bien affronter, comme les situations qui surgi-
ront de la société actuelle, le niveau de la technologie et de la
connaissance, l’innovation durable, les progrès de l’administra-
tion, l’économie et la politique.
Nous avons entre nos mains un trésor spirituel face aux exi-
gences de la société actuelle. Nous pouvons lui en faire profiter
là où nous nous trouvons, travaillons et vivons. Nous ne pou-
vons pas garder ce trésor pour nous-mêmes. Le Seigneur nous
a donné tous ces talents pour que nous nous en servions, pour
que nous les fassions fructifier, et nous savons qu’il « mois-
110 Cahier eudiste n° 25 - 2017

sonne là où il n’a pas semé et ramasse là où il n’a pas répandu »


(Mt 25, 26). Cette spiritualité nous ouvre un horizon, nous
pose des défis auxquels il est urgent de répondre.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 111

MARIE FORMATRICE DE JÉSUS - LE PROCESSUS DE


LA FORMATION DE JÉSUS EN MARIE ET EN NOUS

P. Higinio A. LOPERA ECHEVERRI, cjm

Un jour je me demandais ce que Marie pouvait avoir res-


senti quand Jésus se formait dans son Cœur et ensuite dans ses
entrailles par l’œuvre de l’Esprit Saint. Juste à ce moment-là le
P. Fidel Onoro m’a demandé d’écrire à propos de « Marie for-
matrice de Jésus ». Assurément, quelques lignes suffiraient, ce-
pendant, j’ai trouvé tant de matière chez saint Jean Eudes que
cela a fini par occuper de nombreuses pages.
Jean Eudes a fait découvrir à l’Église et à la spiritualité
chrétienne, à la Congrégation et à nos lieux d’évangélisation
que ce qui est fondamental, c’est la « formation de Jésus en
nous ». C’est la pierre angulaire sur laquelle repose toute sa
doctrine. Saint Jean Eudes est le seul, me semble-t-il, dans
l’histoire de la spiritualité, qui l’a fait avec tant de simplicité et
d’efficacité, avec une telle cohérence théologique à partir d’une
christologie et conduisant à une mariologie à contempler et à
vivre.
J’aime me poser à moi-même cette question et la partager :
« Que signifie mystiquement, au plus profond de l’âme et du
cœur, la formation de Jésus en nous ? » Mystiquement veut dire
à partir des mystères de Jésus que nous allons vivre durant l’an-
née liturgique et au fil des jours.67
Quand nous parlons de la « formation de Jésus » nous trou-

67 Vie et Royaume I 310-344.


112 Cahier eudiste n° 25 - 2017

vons dans notre spiritualité quelque chose de si original et mer-


veilleux que notre question va toujours vers le « comment » et
sur quel modèle s’appuyer pour faire avancer le processus.
Comment se vit le mystère de la formation de Jésus en nous ?
Quelle serait l’expérience mystique de la formation de Jésus,
c’est-à-dire le vécu même du mystère ? Est-il possible de trou-
ver un paradigme biblique de cette expérience ? Nous, Eudis-
tes bénis par le Seigneur, qui depuis plus ou moins longtemps
vivons la spiritualité eudiste, quelles expériences pourrions-
nous partager de la formation de Jésus en nous ? Le sujet de la
formation de Jésus touche le cœur des personnes quand nous
prêchons, mais il y a une question qui surgit spontanément :
comment pouvez-vous le sentir? Qu’est-ce qui se passe dans
une personne quand Jésus se forme en elle ?
J’aimerais donner quelques éléments pour répondre à ces
questions sur l’expérience mystique en contemplant le mystère
de Marie, étant très conscient de ce que tout est grâce de Dieu
et de ce que tout ce que nous pouvons dire est une proposition
balbutiante, qui ne veut en aucun cas cataloguer le travail mul-
tiforme et infiniment libre de l’Esprit Saint.

1. Le vocabulaire utilisé

Un sujet si original exige un vocabulaire approprié avec une


terminologie que nous rencontrons dans tous les écrits eudistes
depuis Vie et Royaume et qui nous permet de comprendre le
concept même de la « formation de Jésus » et ses répercussions
dans la vie de la Mère de Dieu et dans notre vie chrétienne.
Cela m’amènerait trop loin de prétendre donner tout le voca-
bulaire, compte-tenu du schéma de Vie et Royaume. Dans les
deux premières parties, on parle explicitement de « former Jé-
sus »68 et dans les six parties, de l’objectif de « faire vivre et ré-
gner Jésus en nous ».69 En réalité, il y a environ 220 pages

68 V.R. I, 97, 161.


69 V.R. I, 97, 161, 305, 370, 416, 441.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 113

consacrées à la « formation de Jésus ». Dans la pratique, la for-


mation de Jésus implique tout Vie et Royaume, c’est-à-dire tout
le processus de la vie chrétienne depuis le baptême jusqu’à sa
consommation dans la vie éternelle.
Regardons brièvement ce vocabulaire qui nous fait entrer
dans le thème de la formation de Jésus appliqué à Marie, et à
nous-même depuis le paradigme marial. Je vais citer quelques
termes et textes.
- Former: le mot repris par saint Jean Eudes à Galates 4, 19,
est « former ». En Marie il s’agit du corps, formé en ses entrail-
les, par l’œuvre de l’Esprit Saint.70 En nous, il s’agit de la géné-
ration spirituelle avec tout le processus mystique donné à Ma-
rie et à nous à partir du modèle de Marie. Pour exprimer l’ex-
périence mystique de Marie71 et la nôtre – comme elle, cher-
cher à continuer et vivre les mystères de Jésus ; c’est cela la
mystique –, Jean Eudes nous offre un fantastique vocabulaire
où autour du verbe « former », se constitue un réseau de ter-
mes qui nous parlent de la vie chrétienne en plénitude.
- Etablir. Le terme « établir » est très utilisé par Jean Eudes
dans toutes ses Œuvres. En français, le mot peut signifier :
s’installer, construire, édifier, fixer, fonder, installer, placer, dé-
poser, créer, implanter, disposer, habiter, se faire, prendre nais-
sance, s’instaurer.72 Le Père et l’Esprit Saint font que Jésus naît
et grandit en nous ; qu’il s’y établit avec sa vie et son règne.
L’idéal chrétien est « Jésus formé et établi ». Deux mots insépa-
rables : Former et établir. Jésus se forme et s’établit pour vivre
et régner en nous.73 Un bon modèle du processus pour laisser
Jésus s’établir en nous est le chemin que nous suivons dans la
pratique de l’humilité.74

70 V.R. I, 272; Entretiens, 2, 177 ; Le Bon Confesseur, 4, 152, etc.


71 Le Royaume, 1, 272s ; Entretiens, 2, 177, 181 ; Le Cœur Admirable, 7,
130s ; etc.
72 Le Petit Robert, Ed. 2000, pp. 923s.
73 V.R. I, 211, 272-276, 422, 510 ; Entretiens, 2, 177.
74 V.R. I, 227-233.
114 Cahier eudiste n° 25 - 2017

- Transformer. Voici un autre terme, avec des acceptions très


appropriées pour parler des effets de la « formation de Jésus
en Marie et en nous » : changer, modifier, rénover, convertir,
arriver à être. 75 En français on emploie aussi le mot grec
ÌÂÙ·-ÌÔÚÊÔ˘ÛÙ(cf. Rm 12, 2), pour dire « nous transfor-
mer », « nous métamorphoser » de l’intérieur ; nous dirions
avec saint Jean Eudes, depuis « Jésus formé et établi en nous ».
Jean Eudes réunit deux phrases de Paul (2 Co 3, 18 et Ga 4,
19) : « nous sommes transformés en cette même image » et
« jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous ».76 Pour Jean Eu-
des « transformer » signifie : « être revêtu, comblé et pénétré
de toutes les perfections de Jésus » ;77 « avoir un seul cœur, un
seul esprit, une seule volonté une seule âme et une seule vie
avec Jésus ».78
- Vivre et régner. L’expression « vivre et régner » est presque
exclusivement eudiste et est la grande conséquence de la for-
mation de Jésus, ou mieux, le cœur de toute la christologie et
de la spiritualité de Vie et Royaume. Que « Jésus vive et règne
en nous et en tout » est le dessein du Père de toute l’adorable
Trinité et notre principal travail.79
- Image, ressemblance. Le terme « image » est très employé
et celui de « ressemblance » l’est moins. « Image » apparaît pres-
que toujours avec le qualificatif « vivante » parce qu’elle
se donne depuis l’intérieur. Parfois les deux mots apparaissent
réunis mais non à la manière de synonymes. La
« ressemblance » a aussi le sens de relation, affinité,
conformité.80 La formation de Jésus nous convertit en « image
du mystère de l’Incarnation »,81 en « image de Jésus comme Il
est lui-même image du Père ».82

75 Le Petit Robert, Ed. 2000, pp. 2566s.


76 Le Cœur Admirable, 7, 228.
77 Le Cœur Admirable, 8, 249.
78 V.R. I, 467; cf. 112, 510.
79 V.R. I, 82, 272, 274, 422.
80 Le Cœur Admirable, 7, 100; 6, 434.
81 V.R. I, 422.
82 V.R. I, 510.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 115

- Imitation et imiter. Dans l’originalité de la pensés eudiste,


la formation de Jésus est plus créative qu’une simple imitation
extérieure. Quand Jean Eudes utilise les deux mots, « imiter,
imitation », en lien avec « Jésus qui se forme ou s’est formé en
nous », l’imitation de Jésus se fait depuis l’intérieur, depuis Jé-
sus lui-même, non en dehors, mais à l’intérieur de nous, ayant
les mêmes sentiments et attitudes que Lui. Merveilleux ! Il ne
s’agit pas d’imiter des poses ou de « parodier » mais d’avoir les
attitudes et sentiments intimes de Jésus qui se forme en nous.
Rien que cela serait quasiment une synthèse de Vie et Royaume.
Par la suite, on donnera de nombreuses citations.
- Peindre, imprimer, graver. Ces termes entrent avec leur
sens concret et métaphorique dans le processus de la formation
de Jésus ; la formation est tellement « incarnée » qu’il faut pein-
dre en nous l’image divine,83 imprimer en soi la divine ressem-
blance84 et graver les attitudes de Jésus.85 Jésus peint et im-
prime en nous ses états, ses mystères, sa vie, ses habitudes et
vertus.856 Peindre, imprimer et graver, sont possibles naturelle-
ment « en pensant fréquemment à Jésus et en le regardant en
toutes choses ».87
- Exemple, exemplaire, modèle, prototype. Voilà quatre mots
supplémentaires du vocabulaire eudiste. Pour imiter, peindre,
imprimer et graver, nous avons besoin d’exemplaires, de modè-
les et de prototypes. Pour ne pas multiplier les citations, je
m’arrête simplement sur le mot « prototype » avec le sens de
premier modèle original et principal. Il y a deux pages subli-
mes suivies d’une précieuse élévation de Jean Eudes quand il
nous présente Jésus comme le prototype des mystères qui s’in-
carnent pour nous dans le Baptême : le mystère de la naissance

83 Le Cœur Admirable, 6, 143.


84 V.R. I, 297 ; Le Cœur Admirable, 7, 100ss ; 8, 127 ; La Dévotion au
très Saint Cœur, 8, 498.
85 Le Cœur Admirable, 6, 434 ; 8, 109 ; La Dévotion au très Saint Cœur,
8, 424.
86 V.R. I, 422 ; L’Enfance Admirable, 5, 156.
87 V.R. I, 273.
116 Cahier eudiste n° 25 - 2017

éternelle du Fils de Dieu dans le sein du Père ; le mystère de la


naissance temporelle dans le sein de Marie ; le mystère de sa
mort, de sa mise au tombeau et de sa Résurrection.88 Un autre
texte profond, et presque unique dans l’histoire de la spiritua-
lité, nous permet d’identifier la relation intime qu’il y a entre la
formation de Jésus et l’ « exemplaire et prototype » qui prend
en compte l’Esprit Saint, toute l’adorable Trinité, dans notre
régénération par le Baptême.89 Le prototype nous est offert
pour « étudier sa vie et ses perfections et ensuite les imiter
et former en nous une image parfaite du divin exemplaire »
(cf. Ex 25, 40).90 N’oublions pas que pour Jean Eudes, dans
Les Entretiens Intérieurs, le prototype par antonomase (notre
modèle et exemplaire), est notre Père Dieu.91
- Sceau. Jean Eudes cite environ 15 fois les Cantiques 8, 6
où apparaît ce terme en relation avec imprimer et graver. Il
s’agit d’un sceau autant intérieur qu’extérieur, pour parler des
vertus comme des grâces divines.92 Dieu le Père et Jésus nous
disent : « Imprimez dans votre intérieur et dans votre extérieur
une image vivante de ma vie intérieure et de ma vie extérieure,
en mon âme et en mon corps ».93 Jésus pose aussi le sceau pour
se former en Marie et en nous.94 Jésus « formé » nous laisse
« marqués ». Nous rencontrons une belle réflexion sur le sceau
en Marie et en nous à partir des Cantiques 8, 6s, « oracles de
l’Esprit Saint » sur le Cœur de Marie.95
- Miroir. C’est une métaphore très appropriée pour contem-
pler Jésus comme un Soleil, qui se peint et s’imprime en
nous.96 J’aimerais mener plus avant la contemplation de Jésus,

88 V.R. I, 507-509.
89 Entretiens, 2, 181-184.
90 Entretiens, 2, 157.
91 Entretiens, 2, 151ss.
92 L’Enfance Admirable, 5, 99s.
93 Le Cœur Admirable, 6, 35s ; 7, 228 ; La Dévotion au très Saint Cœur
8, 427.
94 Le Cœur Admirable, 6, 77.
95 Le Cœur Admirable, 7, 225-233.
96 Le Cœur Admirable, 6, 143 ; cf. 8, 129.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 117

Soleil divin, qui nous transforme en vitraux, comme tant d’évo-


cations mystiques dans les cathédrales et églises d’Autun et de
Caen, par exemple, que Jean Eudes connaissait bien.
- Portrait. La formation de Jésus en nous culmine quand
elle devient un « portrait vivant de Lui-même », de sa naissance
éternelle et temporelle, de toute sa vie.97
- Participation. C’est un mot très approprié pour exprimer
la manière dont se forme Jésus, comme dans le cas du « por-
trait ». En se formant en nous, il nous fait participer à son être
et à sa ressemblance pour que nous soyons comme « Fils de
Dieu, Dieu et comme d’autres Jésus Christ ».98 « Imprime en
nos cœurs une participation et une image vive de leurs qualités
et vertus ».99
- Revêtir. Dans le processus de la formation de Jésus, Il
nous « revêt de Lui même et de ses qualités, perfections, vertus
et dispositions ».100 Cet « être revêtu des vertus de Jésus »
nous convertira en lampes ; et nous terminons par-là cette par-
tie consacrée au vocabulaire.
- Lampe. Dans la formation de Jésus tout aboutit à être
« image céleste » (1 Co 15, 49), à « graver en notre cœur (cf. Ct
8, 6) les sentiments, inclinations et vertus du Cœur adorable de
Jésus… pour être des lampes allumées qui rayonnent ».101 Jé-
sus est la lumière (Jn 8, 12), en se formant en nous, il nous
convertit en lumières. Comme ça, simplement et de manière
adorable.

2. Marie « formatrice de Jésus »

Mon objectif est de présenter Marie comme formatrice de


Jésus, pénétrant avec Jean Eudes dans l’abîme de son Cœur et

97 V.R. I, 509.
98 V.R. I, 509s.
99 Exercice de Piété, 2, 365 ; La Dévotion au très Saint Cœur 8, 491.
100 V.R. I, 510.
101 Le Cœur Admirable. 7, 232s.
118 Cahier eudiste n° 25 - 2017

en même temps de nous identifier à la Mère Admirable,


comme à notre modèle pour former Jésus en nous. Le message
eudiste est très clair : ce que la divine Miséricorde réalise en
Marie, en formant Jésus, elle peut le faire également en nous.

2.1 Quelques éléments de la mariologie eudiste

La formation de Jésus en nous est « le mystère des mystères


et l’œuvre des œuvres » de Dieu dans l’être du baptisé. Cette
formation réunit sept protagonistes :102 Dieu le Père, Jésus
Christ, l’Esprit Saint, Marie, l’Église, le prêtre et le baptisé lui-
même.
Saint Jean Eudes s’arrête sur chacun de ces protagonistes. Il
décrit la place et l’œuvre du Père, du Fils et du Saint Esprit
dans le processus de la formation de Jésus. La contemplation
de ce que fait en nous la Très Sainte Trinité et l’abandon à son
action est le moyen le plus parfait, le plus approprié et le plus
efficace pour assurer cette formation. La Vierge Marie, chair de
notre chair, nous offre une dimension humaine précieuse de la
formation de Jésus en nous, sous l’action de l’Esprit Saint.
Nous contemplons ici Marie dans sa condition d’« associée de
la Très Sainte Trinité » dans l’œuvre du salut, et Marie comme
« paradigme » de la formation de Jésus pour l’Église, le sacer-
doce et le baptême. Dans la mariologie eudiste, il faut toujours
avoir à l’esprit le grand critère de saint Jean Eudes, applicable
à toute la mariologie : « Marie en elle même et pour elle même
n’est rien, mais Jésus est tout en elle : son être, sa vie, sa sain-
teté, sa gloire, son pouvoir et sa grandeur ».103
Il y a une autre vérité fondamentale pour la mariologie dont
Jean Eudes a eu l’intuition et dont il inscrit chaque étape dans
Le Cœur Admirable : tous les mystères accomplis en Marie s’ac-
complissent aussi dans le Corps mystique du Christ, dans
l’Église et dans chaque chrétien. Marie devient ainsi pour nous

102 V.R. I, 271-276.


103 V.R. I, 338.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 119

un exemple, un modèle, un paradigme. En conséquence la plus


grande dévotion envers Marie c’est de nous donner à Jésus par
son intermédiaire et de l’imiter.
En parlant de la « formation de Jésus » en Marie nous nous
référons, de manière basique, à sa participation à l’Incarnation.
Il ne s’agit nullement ici d’évoquer la formation dans le sens
d’éducation intellectuelle, de morale, d’apprentissage, d’éduca-
tion, comme le fait toute mère, mais du mystère de la Concep-
tion virginale. « Marie forme Jésus » est l’expression eudiste,
bien que dans le langage courant on n’utilise pas couramment
l’expression « former le bébé » concernant une femme, mais
plutôt l’expression selon laquelle l’enfant se forme en elle. Ce-
pendant, chez un contemporain de Jean Eudes, Jean Racine
(1639-1699), « former » a, aussi, le sens de concevoir, d’engen-
drer.104

2.2 L’inspiration de Jean Eudes puisée dans la Parole de Dieu

En méditant quelques textes de la Parole de Dieu, Jean Eu-


des, à sa façon, contemple Marie comme « la formatrice de Jé-
sus ». Jean Eudes fait la lecture de la Parole de Dieu à partir du
mystère déjà accompli et réalisé en Jésus Christ notre Seigneur.
Ce sont quelques textes de la Vulgate dans lesquels il trouve
l’inspiration pour nous parler de Marie comme formatrice de
Jésus et comme modèle de notre expérience chrétienne. Voici
ces textes et quelques autres remis dans leur contexte.
- « Il s’est offert lui-même par l’Esprit Saint » (Hb 9, 14).
L’Esprit Saint agit en Marie comme un « instrument » du mys-
tère. En acceptant le plan divin de l’Incarnation, Jésus Christ
s’offre au Père par l’Esprit Saint qui a été envoyé pour former
dans les entrailles de Marie le corps offert et immolé de notre
Sauveur.105
- « La Puissance du Très-haut te couvrira de son ombre » (Lc

104 Le Petit Robert, 1066.


105 Entretiens, 2, 176.
120 Cahier eudiste n° 25 - 2017

1, 35). La puissance de l’Esprit Saint réalise en Marie le projet


divin de former Jésus en ses entrailles. Jean Eudes explique de
quelle manière ce même Esprit se donne au prêtre pour former
Jésus.106
- « Que chacun de nous fasse ce qui plaît à son prochain, en
vue du bien, dans un but constructif » (Rm 15, 2). Pour Jean
Eudes cette manière de plaire sera édifiante si en nous s’est
gravée l’image du Cœur de Marie, dans lequel, en premier, Jé-
sus s’est formé.107
- « Il est passé faisant le bien » (Ac 10, 38). Nous sommes
appelés à passer notre vie à faire le bien, le bien de Jésus et cela
sera possible quand Jésus et Marie, gravés, formés en nous,
nous permettront de manifester leur bonté envers tous.108
- « Laissez venir à moi les petits enfants parce que le
Royaume des Cieux est à eux » (Mt 19, 14). La très Sainte Tri-
nité prépare Marie à former Jésus depuis son enfance admira-
ble. Jean Eudes voit déjà dans la petite fille Marie un para-
digme de nos attitudes pour former Jésus.109
- Dans le verset suivant, Ct 8, 6, Jean Eudes scrute tout le
contenu mystique qui s’y trouve: « Pose-moi comme un sceau
sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras » (Ct 8. 6). Ce beau
texte se transforme pour Jean Eudes en une prière afin que Jé-
sus formé en notre cœur grave en nous ses attitudes.110 Avec ce
texte c’est l’expérience de Marie comme paradigme qui est ex-
primée : en formant Jésus dans ses entrailles, elle a gravé en son
âme l’image de son Fils.111 Jean Eudes utilise également ce
texte du Cantique pour nous présenter la petite fille Marie
comme modèle des attitudes et vertus qu’il faut imprimer en
nous afin que s’y prépare exactement ce qui se prépare en Ma-

106 Le Bon Confesseur, 4, 152.


107 Le Cœur Admirable, 6, 434-435.
108 Le Cœur Admirable, 6, 434-435.
109 L’Enfance Admirable, 5, 50.
110 Le Cœur Admirable, 8. 127 ; La Dévotion au très saint Cœur. 8, 427.
111 La Dévotion au très saint Cœur 8, 428ss.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 121

rie : le mystère de la formation de Jésus en Elle : le mystère de


l’Incarnation.112 Mais encore, ce même texte nous introduit
dans l’expérience mystique du Cœur de Marie, où Jésus s’est
formé en premier. Là aussi Marie est le paradigme de notre
processus mystique qui consiste à former Jésus. Est-ce qu’il
pourra se passer en nous ce que le Père a fait en Marie ? Le
Père divin imprime Lui-même de ses propres mains une res-
semblance parfaite des divines qualités de son Cœur dans le
Cœur de la Vierge.113

3. Marie formatrice dans le projet salvifique de la


Très Sainte Trinité

Le projet salvifique de la Très Sainte Trinité est que Jésus


par la médiation de l’Esprit Saint se forme dans les entrailles
de la Vierge Marie et dans notre cœur : « Le projet de l’Esprit
Saint est double ; former Jésus dans les sacrées entrailles de la
Vierge ; c’est son action la plus noble, et le former dans notre
cœur ».114 Pour cela, c’est incroyable : « Les trois personnes
éternelles ont imprimé leur image et ressemblance de manière
très excellente dans le Cœur de la bienheureuse Vierge, qui est
étroitement unie à Elles ».115 Etroitement unie à la Très Sainte
Trinité pour la formation de Jésus, Marie sera comme l’arché-
type de ce que signifie que de laisser agir en nous le Père, le
Fils et l’Esprit Saint.

4. L’œuvre du Père en Marie formatrice de Jésus

« Le plus admirable de ce qu’a réalisé le Père en dehors de


lui-même c’est de former Jésus dans le sein très pur de la
Vierge au moment de l’Incarnation ».116 Le Père l’a choisie

112 L’Enfance Admirable, 5, 99s.


113 Le Cœur Admirable, 8, 127 ; La Dévotion au très saint Cœur 8, 498.
114 V.R. I, 272; Entretiens, 2. 135, 181.
115 Le Cœur Admirable, 7, 102.
116 V.R. I, 272.
122 Cahier eudiste n° 25 - 2017

pour une double formation : « Dieu l’a choisie pour former son
Fils en elle et, par elle, dans le cœur des fidèles… et lui a donné
toutes les grâces et qualités qu’elle possède, en faveur des âmes
pécheresses, sans lesquelles elle ne serait point ce qu’elle
est ».117 « Il a comblé son Cœur de merveilleuses clartés quand
il l’a revêtue de sa divine puissance pour former en ses entrail-
les celui qui est la Lumière éternelle ».118 « La puissance du
Très Haut l’a revêtue de son ombre (Lc 1, 35) pour former et
faire naître en son cœur celui qu’elle devait ensuite former et
faire naître dans ses bénites entrailles ».119 Dieu le Père, en la
« couvrant de son ombre » lui a donné le pouvoir de faire naî-
tre son Fils.120
Marie ressemble au père, en concevant d’abord Jésus dans
son cœur. Son cœur est « une image vivante et un saint écho au
Cœur du Père. Le Cœur du Père, dit Ricardo de san Lorenzo, a
produit une bonne Parole qui, en sortant du sein du Père, a été
reçue et conçue dans le sein de la Vierge Marie ».121
Le Père lui communique « ses divines inclinations », quali-
tés et « clartés ».122 « Pour cela le cœur virginal est une image
achevée de la sainteté, de la sagesse, de la force, de la bonté, de
la miséricorde, de la bénignité, de l’amour, de la charité et de
toutes les autres perfections du Cœur adorable de ce Père cé-
leste ».123 Jean Eudes utilise le terme « clarté » pour exprimer
l’œuvre du Père en Marie qu’il comble de « clartés et revêt de
sa puissance », pour former en ses entrailles la Lumière éter-
nelle.124 Ainsi Marie a été associée par Dieu à sa divine pater-
nité pour former Jésus en son sein virginal.125

117 Lettres, 10, 511 ; Le Cœur Admirable, 6, 148.


118 Le Cœur Admirable, 6, 137.
119 L’Enfance Admirable, 5, 75.
120 Le Cœur Admirable, 6, 148.
121 Le Cœur Admirable, 7, 130-131.
122 Le Cœur Admirable, 6, 434.
123 Le Cœur Admirable, 8, 127, La Dévotion au très Saint Cœur 8, 498.
124 Le Cœur Admirable, 6, 137.
125 Le Bon Confesseur. 4. 152.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 123

L’attitude de Marie sera le don oblatif et Jean Eudes, lui


aussi formateur de Jésus, rencontrera en Marie un modèle de
don au Père et au Fils et de collaboration avec l’Esprit Saint
pour former Jésus.126 C’est le modèle parfait : « l’exemplaire et
la règle de tous les cœurs qui désirent aimer et remercier le
Père ».127 Pour Jean Eudes, la place de Marie dans le projet du
Père est fondamentale pour nous : ce que le Père fait en Marie,
Il le fait en nous. Son projet est de former Jésus en nous
comme il l’a formé dans le sein de la Vierge.128 Et le modèle ou
l’exemplaire qu’a le Père est le même que son Fils dans l’Incar-
nation.129

5. L’œuvre de l’Esprit Saint en Marie formatrice de Jésus

« Le projet de l’Esprit Saint est double : former Jésus dans


les sacrées entrailles de la Vierge ; c’est son action la plus no-
ble, et le former dans notre cœur ».130 « L’Esprit Saint a eu le
projet de former le Fils de Dieu dans les sacrées entrailles de la
Vierge par amour pour moi et de venir Lui-même en ce monde
pour être ma Lumière, ma sanctification, l’esprit de mon esprit
et le cœur de mon cœur ».131 Et de cette manière, « l’Esprit
Saint a pris part en nous faisant chrétiens. Parce qu’il a formé
notre Rédempteur, notre Restaurateur et notre Chef, dans les
sacrées entrailles de la Très Sainte Vierge ».132
Jean Eudes contemple amplement cette œuvre de l’Esprit
Saint en Marie, dont il fait une mer de grâce ;133 il se plonge
dans l’abîme de la Mère de Dieu « qui forme le Fils de Dieu en

126 V.R. I, 272; Le Cœur Admirable, 7.430.


127 Le Cœur Admirable, 6.424.
128 V.R. I, 272. 273.
129 Le Cœur Admirable, 7. 130-131 ; La Dévotion au très Saint Cœur 8,
428ss.
130 V.R. I, 272.
131 Entretiens, 2. 135.
132 Entretiens, 2, 176.
133 Le Cœur Admirable, 7.428-440.
124 Cahier eudiste n° 25 - 2017

ses entrailles, de sa propre substance, le porte, le protège et le


fait vivre de sons sang virginal ».134 Tout est fruit de l’Esprit
Saint qui l’a revêtue de son ombre,135 et c’est son œuvre la
plus noble136 et la plus grande, jointe à la formation du corps
mystique de Jésus.137
Cette action de l’Esprit Saint en Marie, comme il l’a déjà
écrit dans Vie et Royaume,138 est inséparable de la formation
de Jésus en nous. Et encore plus, citant Jn 3, 5, Jean Eudes ren-
contre comme une réalisation ou une continuation de la
Conception virginale, en Jésus qui se forme et vit en nous par
le Baptême.139 Apparaît là, la dimension ecclésiologique du
mystère : « après l’Ascension du Seigneur, l’Esprit Saint arriva,
pour former et établir dans le monde le corps de Jésus Christ,
qui est l’Église et pour lui donner les fruits de sa vie, de son
sang, de sa Passion et de sa mort ».140 Dans une méditation
magnifique, Jean Eudes, contemple l’Esprit Saint, comme
l’époux, qui rend aimable le cœur de la Mère de Dieu, un jar-
din (Ct 4,12), où il imprime tous ses fruits.141 Dans la suite,
nous verrons comment tout le mystère de Marie formatrice de
Jésus, est œuvre de l’Esprit Saint. Marie est capacité totale
pour recevoir et connaître l’Esprit Saint.142

6. L’œuvre du Fils de Dieu en Marie formatrice de Jésus

« Jésus même se forme en sa sainte Mère et en son eucharis-


tie ; c’est sa plus excellente action sur la terre ».143 Cette vérité
si simple est, pour Jean Eudes, le mystère total de l’Incarna-

134 Le Cœur Admirable, 7.430.


135 L’Enfance Admirable, 5, 75.
136 V.R. I, 272.
137 Le Mémorial, 3, 186-187.
138 V.R. I, 272.
139 Entretiens, 2. 176, 181.
140 Entretiens, 2.176 ; cf. Le Cœur Admirable, 7.430.
141 Le Cœur Admirable, 8, 160.
142 V.R. I, 337ss.
143 V.R. I, 272.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 125

tion. Il est doux de contempler la formation de Jésus en Marie,


de partir de l’expérience même de la Mère de Dieu, notre mo-
dèle et exemplaire pour former Jésus comme nous allons le
voir.
Suivant l’esprit de Jean Eudes, nous avons besoin de reve-
nir à l’horizon mariologique essentiel : le vie de Jésus en Marie
et la vie de Marie en Jésus.144 C’est ainsi que nous allons com-
prendre l’action du Fils de Dieu et de toute la Trinité adorable
en Marie. En contemplant Marie, nous allons voir concrète-
ment l’action de Jésus en elle. Je voudrais faire l’expérience
dans cette réflexion de ce que dit Jean Eudes : « Celui qui voit
Jésus voit Marie et celui qui voit Marie voit Jésus »,145 pour
cela, abîmons-nous dans le mystère de Marie pour contempler
l’œuvre de la très Sainte Trinité et de Jésus en sa Mère.

7. Le mystère de Marie formatrice de Jésus

Jean Eudes utilise le mot « mystère » pour exprimer, dans


ce cas, toute l’œuvre du salut accomplie en Marie, célébrée de
manière spéciale dans le saint Rosaire et centrée sur « la plus
grande merveille que Dieu ait jamais fait au ciel et sur la terre :
le mystère de l’Incarnation ».146 Pour Jean Eudes, nous avons
vu que ce mystère est l’œuvre de toute la Trinité et que chaque
Personne a sa part dans le mystère, en tout ce qui a à voir avec
notre salut. C’est une méthode eudiste de contempler tout le
mystère depuis la théologie du Dieu unique et des trois Person-
nes distinctes, en identifiant les actions concrètes du Père, du
Fils, de l’Esprit Saint.147 Un exemple parfait entre autre, de
cette méthodologie, se trouve dans le Contrat avec l’engage-
ment de chacune des personnes divines, « en un excès d’amour
incomparable » dans notre baptême.148

144 V.R. I, 337ss ; L’Enfance Admirable, 5, passim ; Le Cœur Admirable.


6, 7, 8, passim.
145 V.R. I, 337.
146 V.R. I, 337-344; 487-493.
147 V.R. I, 310ss. L’Enfance Admirable, 5, 74ss.
148 Contrat, 2, 210-219.
126 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Marie formatrice de Jésus vit une relation intime avec le


Père, le Fils et l’Esprit Saint. Jean Eudes exprime la relation
avec le Père d’une manière très originale : « ce Père divin fait
lui-même, dans le Cœur sacré de sa très aimée Fille la glorieuse
Vierge, ce qu’il commande de faire, à toutes les âmes fidèles, en
ces paroles : Mettez-moi comme un sceau dessus votre cœur.
Car il imprime lui-même de sa propre main une ressemblance
parfaite des divines qualités de son Cœur dans le Cœur de
cette même Vierge ».149 Sans ce « sceau » et le don total au
Père, Marie ne pourrait pas être formatrice de Jésus.150 Il ex-
prime la relation avec l’Esprit Saint en des termes qui induisent
la prédestination (dans la prédestination du Fils il y avait la
Mère),151 d’abandon à son action,152 de laisser agir,153 de col-
laboration et d’association ineffables.154
La relation avec Jésus, quand elle le forme dans ses entrail-
les avec le pouvoir de l’Esprit, est la plus grande dont une créa-
ture puisse faire l’expérience.155 Jean Eudes part de cette rela-
tion parce que Marie est vraiment associée à Dieu le Père et est
notre paradigme, d’où l’une de ses principales affirmations ma-
riologiques : Marie en premier, forme Jésus dans son Cœur,156
comme le disent saint Léon Le Grand et Saint Augustin.157
« Marie s’est rendue digne de former le Fils de Dieu et de le
porter dans son ventre, parce qu’en premier elle l’a formé et
porté dans son Cœur, par l’excellence de son humilité, la pu-
reté et l’amour de ce même Cœur ».158 Marie fit en sorte que
tout son être fût toute propriété de Jésus « qui a fait sa Mère

149 Le Cœur Admirable, 8, 127 ; La Dévotion au très Saint Cœur 8, 498.


150 V.R. I, 272 ; Le Cœur Admirable, 7.430.
151 L’Enfance Admirable, 5, 75.
152 V.R. I, 172.
153 Entretiens, 2, 177, 181.
154 Le Mémorial, 3,216.
155 V.R. I, 487s. L’Enfance Admirable, 5, 74 ; Le Cœur Admirable, pas-
sim.
156 L’Enfance Admirable, 5, 75 ; Le Cœur Admirable, 6, 434s.
157 Respectivement, Serm. de Nat. Dom. y Sancta Virginitate. c. 30.
158 Le Cœur Admirable, 6, 356.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 127

seulement pour Lui »159 et Elle à son tour a fait en sorte qu’« il
fusse tout en Elle : son être, sa vie, sa sainteté, sa gloire, son
pouvoir et sa grandeur ».160 De cette manière, elle a coopéré et
continue de coopérer à l’œuvre du salut : « le sacré Cœur de
Marie a coopéré à l’œuvre du Salut, en utilisant avec un amour
incroyable le pouvoir qu’il avait reçu de former, faire naître et
faire vivre son Fils Jésus dans le cœur des fidèles : formation,
naissance et vie qui sont le fruit principal de sa Passion et de sa
mort, la réalisation de ses projets et la consommation de son
œuvre ».161
Je voudrais insister sur « former en premier » dans le Cœur,
parce que c’est ainsi que Marie peut être notre paradigme et
avec la grâce de Dieu que nous devenions aussi formateurs de
Jésus, comme nous le verrons ensuite, avec les mêmes attitudes
que celles de la Mère Admirable. Contemplons quelques attitu-
des de Marie:
- Vivre dans la contemplation de son Fils en gardant sa vie
dans son Cœur : « Marie conservait toutes ces choses en son
cœur, c’est-à-dire en son âme et en son intérieur, s’efforçant
sans cesse d’accomplir ces divines paroles : « Pose moi comme
un sceau sur ton Cœur » (Ct 8, 6) ; c’est-à-dire s’efforçant de
graver dans son âme et dans sa vie intérieure, une image par-
faite de la vie sainte et des vertus éminentes de son Fils. Et
ainsi, elle conservait toutes ces choses en son Cœur de la ma-
nière la plus excellente possible, à savoir, par une parfaite imi-
tation ».162
- Vivre totalement de Jésus de telle manière que l’on puisse
dire : « Jésus vit en Marie et Marie vit en Jésus ».163
- Etre totale capacité de recevoir et de donner Jésus.164
- L’union et le don total à Jésus pour qu’il se forme en

159 Le Cœur Admirable, 6, 143.


160 V.R. I, 338.
161 Le Cœur Admirable, 6, 154.
162 La Dévotion au très Saint Cœur 8, 430.
163 V.R. I, 483.
164 V.R. I, 337ss ; Le Cœur Admirable, passim.
128 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Elle.165
- Tout culmine en laissant Jésus se graver en sa très sainte
Mère, comme le Soleil se reflète et s’imprime dans un miroir
limpide.166
- De plus, – et ceci est une des premières affirmations ma-
riologiques de Jean Eudes –, le très Saint Cœur de Marie n’est
pas autre chose que le Cœur de Jésus. Depuis 1636, il y a l’ex-
pression « Le très aimable Cœur de Jésus et de Marie ». Merveil-
leux ce singulier !167
J’aimerais approfondir la réflexion sur le processus mysti-
que en vue de trouver en Marie un paradigme pour la forma-
tion de Jésus en nous.

8. Le processus mystique de la formation de Jésus en Marie

On a déjà donné les éléments qui permettent d’aborder le


mystère central de l’Incarnation. Assurément, Marie a eu dans
son processus de foi, avec l’Esprit Saint comme guide et la pré-
sence divine de son Fils, un processus mystique de la formation
de Jésus. Le processus mystique est l’itinéraire passionné du
plus profond du mystère qui pour Jean Eudes culmine quand
le mystère reste, se grave et s’imprime en nous « comme une
extension et continuation de l’Incarnation ». Cette thématique
eudiste, riche, intense, est très originale dans l’histoire de la
spiritualité.168 La grâce mystique de Marie est de vivre et im-
primer en son Cœur les mystères de Jésus. C’est toute la dyna-
mique de l’Esprit Saint dans le Cœur de la Mère, mille fois
« admirable ».169 « Le Soleil de justice, qui est son Fils, reflète
et imprime parfaitement en sa Mère tous ses états, tous ses
mystères, sa vie, ses habitudes et vertus ».170 Dans son chemin

165 V.R. I, 272 ; Le Cœur Admirable, 7, 430.


166 Le Cœur Admirable, 6, 143.
167 Exercice de Piété, 2, 365.
168 V.R. O.C. I, 310-336; 337-344.
169 Le Cœur Admirable, 6, 17-33.
170 L’Enfance Admirable, 5, 156.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 129

de foi, Marie s’est préparée depuis l’enfance à la pratique des


attitudes d’innocence, d’humilité, de simplicité, d’obéissance,
d’amour, de douceur, de modestie, de fidélité, de pureté de
corps et d’esprit, de patience, de mansuétude, de dévotion, de
sagesse, de prudence, de veille, de fidélité, de sainteté, de sou-
mission à la divine Volonté et, surtout de « vraie charité, sin-
cère, franche et cordiale ».171 « On peut dire que tout le temps
de sa sainte enfance, a été utilisé pour se préparer à être Mère
de Dieu et pour la rendre digne de la divine Maternité. Elle
s’est disposée pendant tout ce temps, sans le savoir, par tous les
saints exercices qu’elle a faits et par toutes les vertus qu’elle a
pratiquées au plus haut point, pour former et faire naître le Fils
de Dieu dans ses bénites entrailles ».172
Cette pratique des vertus, qui l’a rendue digne de former
Jésus,173 est née depuis le fond de son Cœur, précisément
parce que c’était l’image vivante des vertus de son très aimable
Fils,174 image parfaite du Cœur de Jésus, son « portrait par-
fait ».175 Réellement elle a été transformée à l’image de son Fils
(cf. 2 Co 3, 18),176 en nous devançant, nous qui sommes appe-
lés à cette transformation.177 On comprend déjà pourquoi Jean
Eudes contemple en particulier le Cœur de Jésus et Marie,
comme si les deux formaient un seul Cœur, orné des mêmes
vertus jusqu’à dire qu’après la communion sacramentelle, « ce
cœur est réel et vraiment en notre poitrine ».178
Nous rencontrons en Marie, depuis la perspective eudiste,
deux attitudes fondamentales dans le processus mystique de
former Jésus : la contemplation « regarder seulement Jésus dans
ses états, mystères, vertus et actions » et l’anéantissement mysti-

171 L’Enfance Admirable, 5, 50, 100, 403 ; Le Cœur Admirable, 6, 143 ;


8. 112, 129; La Dévotion au très Saint Cœur, 8, 441 ; Lettres, 10, 108.
172 L’Enfance Admirable, 5, 403.
173 Le Cœur Admirable, 6, 356.
174 Le Cœur Admirable, 7, 100.
175 Le Cœur Admirable, 8, 109 ; La Dévotion au très Saint Cœur 8, 424.
176 V.R. O.C. I, 271 ; Le Cœur Admirable, 7, 228.
177 Regulae Congregationis, 9, 140.
178 La Dévotion au très Saint Cœur 8, 491.
130 Cahier eudiste n° 25 - 2017

que.179 La contemplation se donne toujours depuis l’anéantis-


sement, que j’aborderai en d’autres lignes. La contemplation de
Marie est pour Jean Eudes, parmi d’autres attitudes du priant,
un espace intérieur plein de la présence divine qui agit dans les
profondeurs de l’âme, du cœur anéanti. La contemplation est
un plongeon dans le mystère et permet180 de le laisser agir en
nous, comme le fait Marie. Jean Eudes s’appuie sur Ep 3, 18
pour nous parler du Cœur de Marie comme d’une mer im-
mense en profondeur, largeur, longueur et profondeur. Des ter-
mes qui se prêtent particulièrement pour qualifier la contem-
plation de Marie comme attitude, mais surtout, comme une ma-
nière d’être de vivre, l’intimité divine. « Quelle est sa profon-
deur, sa hauteur, sa largeur et sa longueur ? Je pourrais dire que sa
profondeur, c’est sa science et sa sagesse; que sa hauteur, c’est sa
force et sa puissance; que sa largeur, c’est sa charité universelle au
regard des bons et des méchants, des amis et des ennemis ; et que
sa longueur, c’est sa reconnaissance à l’égard des bienfaits qu’il a
reçus de la bonté de Dieu, et sa persévérance en son amour : car
ces deux choses jointes ensemble, je dis le souvenir et la recon-
naissance des faveurs que la créature a reçues de celui qui l’a ai-
mée de toute éternité, et la persévérance qu’elle doit avoir pour
l’aimer éternellement, font une longueur qui est sans borne ».181
Marie, comblée, possédée, animée, illuminée et conduite
par son Fils, Sagesse incréée, formé dans ses entrailles et dans
son cœur, comme personne, a pénétré si profondément dans
les ineffables mystères de Dieu, dans ses perfections incompré-
hensibles, dans ses œuvres merveilleuses et dans les secrets les
plus intimes de son Cœur.182 La profondeur a quelque chose à
voir aussi avec l’anéantissement, avec son humilité incompara-
ble, consciente de ce qu’elle n’était rien, n’avait rien et ne pou-
vait rien. Paraphrasant le Ps 63, 7 – « au fond de l’homme le
cœur est impénétrable, ou selon l’hébreu Dieu est glorifié dans

179 V.R. O.C. I, 273, 275.


180 Le Cœur Admirable, 6, 205-219.
181 Le Cœur Admirable, 6, 208.
182 Le Cœur Admirable, 6, 208s.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 131

le profond du cœur » –, Jean Eudes dit « Quand le cœur de


l’homme descend avec une vraie humilité dans le profond
abîme de son néant, Dieu est glorifié et magnifié en lui ».183
Ensuite, Jean Eudes paraphrase le Ps 92, 4 – « Plus que la voix
des eaux profondes, des vagues superbes de la mer, superbe est le
Seigneur dans les hauteurs » –, pour identifier la plus sublime
contemplation : « Nous pensons à sa hauteur, si admirable à
cause de sa taille dans l’abaissement : vagues superbes de la mer
(PS 92, 4 Vgt.). De quelle taille s’agit-il ? »
C’est sa contemplation la plus sublime. Et de quelle contem-
plation s’agit-il ? Les théologiens mystiques nous enseignent
qu’il y en a de plusieurs types. Je voudrais principalement par-
ler de la plus pure, la plus excellente, et la plus agréable à Dieu
qui consiste à contempler et regarder toujours au firmament, en
tout lieu, en tout temps et en toutes choses, sa très adorable Vo-
lonté pour la suivre en tout et partout. Jean Eudes était conti-
nuellement occupé par cette contemplation du cœur de la
Sainte Vierge. C’était sa consécration, sa préoccupation, son ap-
plication perpétuelle, parce qu’il n’avait pas d’autre inclinations
ou intentions dans ses pensées, paroles, actions, souffrances et
généralement en tout, que de plaire à sa divine majesté et d’ac-
complir sa volonté avec « un grand cœur et grand amour » (2 M
1, 3). Ici nous pouvons utiliser ces mots de l’Esprit Saint : « il
s’approche de l’homme au cœur large et Dieu est exalté » (Ps
63, 7. Vgt). Ce mot « cœur haut » signifie un cœur profond
d’humilité, comme nous l’avons vu et un cœur élevé par la
contemplation et l’amour de la divine volonté. De sorte qu’avec
grande raison on peut faire cette explication : quand l’homme
en arrive à avoir un cœur profond et élevé, ou bien un cœur qui
s’abaisse jusqu’au plus profond abîme de son néant, et un cœur
élevé et indéfectiblement lié à la très sainte volonté de son Dieu,
il entrera alors dans un état capable de rendre beaucoup d’hon-
neur et de gloire à sa divine majesté, qui sont les meilleurs
moyens pour la contempler et la glorifier.184

183 Le Cœur Admirable, 6, 210s.


184 cf. Le Cœur Admirable, 6, 213s.
132 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Avec saint Bernardin de Sienne,185 Jean Eudes nous parle


de la plus élevée et plus parfaite des contemplations, celle qui il-
lumine le plus et unit à Dieu ou qui dormait pendant ce temps.
« Je dors mais mon cœur reste en veille » (Ct 5, 2).186 Il synthé-
tise ainsi afin de nous faire comprendre l’état mystique de Ma-
rie : « Voilà la profondeur, la hauteur, la longueur et la largeur de
la mer immense du Cœur Admirable de la Reine du ciel, qui
consistent en son humilité très profonde, en sa très haute contem-
plation, en sa charité très étendue vers les hommes, et en son très
grand amour vers Dieu ».187 Dans cet état de contemplation
Marie est une offrande de pur amour, de donation totale à
l’Eprit Saint pour former Jésus dans son cœur et ses entrailles.
Dans ce merveilleux contexte lorsque l’ange arrive, Marie
est en contemplation, c’est ce que nous avons imaginé à partir
de l’iconographie. Nous pouvons visualiser l’envoi de Gabriel à
partir de l’image de l’amphithéâtre : l’ami du fiancé qui, chez
les grecs, allait à la maison de la fiancée pour la porter et la pré-
senter au fiancé. Ici qu’il est beau le devoir de l’ange qui pré-
sente à Marie l’Époux divin, le Saint Esprit. Jean Eudes, après
une longue contemplation de ce qu’est et fait l’Esprit Saint en
Marie188 affirme : « C’est la gloire de l’Esprit Saint d’avoir eu
une si digne épouse », gloire parce qu’« il a produit en Elle »
des dons, fruits et bénédictions innombrables.189 Je pense que
cette expérience de l’Esprit Saint, – Jean Eudes la décrit sur 14
pages –,190 est le sommet de ce qui peut être dit à propos de
Marie formatrice de Jésus.
A partir du mystère de l’Incarnation, l’expérience mystique
de Marie devrait être supérieure à toute autre expérience, et je
me suis arrêté sur elle parce qu’elle ne cesse d’être en même
temps, modèle et paradigme pour nous. Aujourd’hui, nombre

185 Serm. 18 de Exalt.B.Virg.in gloria, c. 13.


186 Le Cœur Admirable, 6, 213-215 ; 7, 202.
187 Le Cœur Admirable, 6, 217.
188 Le Cœur Admirable, 7, 100-105.
189 Le Cœur Admirable, 7, 104; 8, 155-165.
190 Le Cœur Admirable, 7, 100-105 ; 8, 155-165.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 133

des affirmations sur la Très Saint Vierge que nous rencontrons


chez saint Jean Eudes et chez d’autres mariologues, pourraient
être qualifiées de « gratuites ». En réalité, si nous descendons
des nuées déductives dans lesquelles nous vivons et que nous
pénétrons dans le plus profond de l’âme de nos personnages bi-
bliques, comme Moïse, Paul et d’autres, nous suivons nos
conceptions sur l’agir de Dieu et de la façon de l’expérimenter,
en oubliant l’action libre et puissante de l’Esprit Saint sur les
personnes comme Marie, abandonnées à l’Amour divin. Les ex-
pressions bibliques qui touchent Marie à propos de sa relation
avec Dieu : servante, esclave, humble, pauvre, disciple, pèlerine,
orante (cf. Lumen Gentium) vont beaucoup plus loin que les
schémas mystiques imposés, souvent fondés en anthropologies
et théologies déductives. La communion de la Mère Admirable
avec Dieu, avec la Très sainte Trinité, échappe à tous nos imagi-
naires mystiques et peut ainsi être notre paradigme. Il n’y a rien
de supérieur à l’union de Marie avec son Fils Dieu ; qui, plus
qu’elle, sans avoir besoin de prendre un manuel de mystique,
nous inspire et nous accompagne sur le chemin mystique, qui
est de vivre et continuer les mystères de Jésus, d’union, de com-
munion avec Dieu, auquel nous tendons tous.
Les exemples donnés par saint Jean Eudes des « états mys-
tiques de Marie » dans L’enfance Admirable et Le Cœur Admi-
rable, depuis son immaculée conception, sont un effort, comme
cela a été dans la Tradition et chez les Pères pour expliquer le
mieux possible la communion de Marie avec Dieu. Mais le
même Jean Eudes va plus loin que tout cela, il entre en son
cœur où il rencontrera la pleine réalisation du mystère sauveur
du Père, du Fils et de l’Esprit Saint. Et ce cœur est si proche de
nous que nous l’invoquons, et le gardons auprès de nous
comme le demande une mystagogie qui nous introduit dans un
Amour indicible et toujours nouveau.

9. Marie formatrice de Jésus en nous

Quand on parle de Marie paradigme de la formation de Jé-


sus en nous, nous pouvons penser au modèle que nous avons en
134 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Elle et surtout en l’action que ce modèle a au-dedans de nous.


C’est la démarche eudiste. Jean Eudes part de la contemplation
du Cœur de Marie, comme œuvre merveilleuse de la Très Sainte
Trinité, dans la perspective de la formation de Jésus. Marie, par
l’œuvre de l’Esprit Saint, a été faite image vivante du Père, du
Fils et de l’Esprit Saint ; c’est notre paradigme dans le sens où
tout ce qui s’est passé en Marie peut se passer en nous comme
don gratuit de Dieu. Marie est un modèle si parfait qu’elle peut
rendre présents en nous ses mystères, ou mieux la Trinité mys-
tère d’amour réalise en nous ce que Marie expérimente comme
Mère de Jésus. Voici comme une synthèse des 17 Méditations
sur le Cœur de Marie191 pour faire mémoire des actions de Ma-
rie pour que Jésus se forme en nous. Marie est un modèle pour
tous ceux qui désirent former Jésus, parce qu’elle a eu en pléni-
tude en coopérant avec l’Esprit Saint, l’expérience « inimagina-
ble », et cela depuis ses plus tendres années.192 C’est depuis
cette réalité que nous pouvons parler de Marie comme para-
digme mystique de la formation de Jésus.
Comme nous l’avons vu, Jean Eudes porte ce caractère de
modèle jusqu’à ses ultimes conséquences. Marie a reçu le pou-
voir de former Jésus en nous : « Le sacré Cœur de Marie a coo-
péré à l’œuvre du Salut, employant avec grand amour le pou-
voir qu’elle avait reçu de former, de faire naître son fils Jésus
dans le cœur des fidèles : formation, naissance et vie qui sont le
fruit principal de sa passion et de sa mort, la réalisation de ses
projets et la consommation de son œuvre ».193 Avec ce pouvoir
qu’elle a reçu, elle peut prendre amoureusement « pleine et en-
tière possession de notre cœur »194 et en toute légitimité nous
pouvons invoquer son intercession pour former Jésus en
nous.195 Et nous pouvons demander que Jésus fasse en nous la

191 Le Cœur Admirable, 8, 119-165.


192 V.R. O.C. I, 272; Le Cœur Admirable, 7, 430, L’Enfance Admirable,
5, 403, 416.
193 Le Cœur Admirable, 6, 154.
194 La Dévotion au très Saint Cœur 8, 460.
195 V.R. O.C. I, 275.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 135

même chose qu’en Elle : peindre et imprimer en nous tous ses


états, tous ses mystères, sa vie, ses habitudes et vertus.196
Pour conclure ce point, les prêtres, appelés à former Jésus
en eux-mêmes et dans les autres, ont une Alliance spéciale avec
la Très sainte Mère de Dieu : Dieu le Père l’a fait participer à sa
divine paternité pour former en son sein le même Fils qu’il a
fait naître en le sien, et il communique aux prêtres cette même
paternité et leur donne le pouvoir de former ce même Jésus
dans la sainte Eucharistie et dans le cœur des fidèles ».197
Cela nous introduit au dernier point que j’annonçais au le
début : que signifie mystiquement, là au plus profond de l’âme
et du cœur, que Jésus se forme en nous ? Si Marie formatrice
de Jésus est le paradigme, sera-t-il possible de reproduire son
expérience au-dedans de nous ?

10. L’expérience de former Jésus en nous avec Marie


formatrice de Jésus

L’expérience serait impossible si nous ne comptions sur


l’absolu que tout est grâce et don de l’Esprit Saint, et que de
notre côté nous ne travaillions à avoir les mêmes attitudes et
sentiments que Marie formatrice de Jésus. Et voilà la particula-
rité eudiste : laisser agir l’Esprit et ajouter notre abandon et no-
tre disponibilité.
En même temps que Jean Eudes, nous avons fait une syn-
thèse des sentiments et attitudes de Marie comme paradigme
de la formation de Jésus, et nous pouvons l’introduire dans le
processus mystique. Essayons de nous situer dans le même pro-
cessus que Marie à partir de cette proposition mariologique de
Jean Eudes : ce que le Père fait en Marie Il le fait en nous. Son
projet est de former Jésus en nous comme il l’a formé dans le

196 L’Enfance Admirable, 5, 156.


197 Le Mémorial, 3.216 ; cf. 4.153 ; Le Cœur Admirable, 6, 74, 154, 356,
389 ; 8. 215,331).
136 Cahier eudiste n° 25 - 2017

sein de la Vierge.198 Et le modèle ou exemplaire qu’a le Père


est le même que celui de son Fils dans l’Incarnation, « Le Cœur
du Père, dit Ricardo de San Lorenzo, produit une bonne Parole,
qui sortant du sein du Père, a été reçu dans le sein de la Vierge
Mère ».199
Partons du baptême qui avec l’Eucharistie est le sacrement
de la formation de Jésus en nous : par le Baptême nous som-
mes « par grâce et participation et ressemblance, ce qu’est Jé-
sus : Fils de Dieu, Dieu et autre Jésus Christ » (incroyable !)200
Il n’est pas facile de suivre toutes les idées de Jean Eudes dis-
persées dans toutes ses œuvres ; j’essaye de le faire en ayant à
l’esprit les attitudes de Marie formatrice de Jésus et celles que
nous pouvons avoir pour vivre son expérience mystique de for-
mer Jésus.
Rappelons-nous la proposition: Pouvons-nous entrer dans
le mystère de Marie en l’état mystique de former Jésus dans
son Cœur et ses entrailles pour réfléchier ensuite à la possibi-
lité, avec la grâce de l’Esprit Saint, de vivre nous aussi cette ex-
périence mystique ? L’expression originale de Jean Eudes qui
ouvre le monde merveilleux de la mystique mariale est « La vie
de Jésus en Marie et la vie de Marie en Jésus ». L’énoncé est
initié dans Vie et Royaume et se développe dans les écrits ma-
riaux.201 Partons du fait que Marie, depuis l’abime de sa pau-
vreté (Lc 1, 38.48 ; 2, 24) possédée par l’Esprit Saint, est toute
capacité de recevoir et donner Jésus.202 Marie « gardant et
conservant dans son cœur » (Lc 2, 19.51), 203 s’abîme et
s’anéantit dans le mystère et comme le chante son Cœur dans
le Magnificat, elle est exaltée. Marie a l’expérience de son

198 V.R. O.C. I, 272. 273.


199 Le Cœur Admirable, 7. 130-131.
200 V.R. O.C. I, 509.
201 V.R. O.C. I, 337ss ; cf. surtout les tomes 5, 6, 7, 8 de Les Œuvres
Complètes.
202 V.R. O.C. I, 337ss ; Le Cœur Admirable, 7. 83-105.
203 Le Cœur Admirable, 6, 38, 154 ; 7, 233, 285 ; La Dévotion au très
Saint Cœur 8, 428.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 137

néant, de ses limites depuis sa virginité même, qui exclut la ma-


ternité, mais sait que Dieu est puissant et fait l’impossible.
C’est la mystique de l’anéantissement ouvert au pouvoir de
Dieu.204 Jésus s’est formé en Marie, mais elle dans son chemin
de foi avec le quotidien qu’elle vivait, comprenait ou non, était
toujours en train de former dans son Cœur le Fils Divin qu’elle
a formé dans ses entrailles et dont elle dira toujours : « Faites
ce qu’Il vous dit » (Jn 2. 5).205 Ce Jésus qui va continuer à se
former dans son Cœur la maintiendra toujours dans un conti-
nuel anéantissement et le combat intérieur à partir du ques-
tionnement que Jésus même lui fait aux Noces de Cana
jusqu’au Calvaire, quand avec son fils elle aura son jour et son
heure, largement attendus (Jn 2, 4 ; 19, 25-27).206
L’expérience de Marie à propos de l’Esprit Saint est unique,
à propos de son abandon absolu à son action. Tout ce qui s’est
passé en Marie ne peut pas se comprendre sans l’Esprit Saint,
tout en elle « vient de l’Esprit Saint » (Mt 1.20). Dans cette for-
mation de Jésus nous ne pouvons pas nous imaginer Marie
comme un simple sujet passif de l’œuvre de l’Esprit Saint. Ma-
rie agit comme une personne consciente qui vit la vocation et la
mission qu’elle a reçue. Personne, au regard de la grâce de
Dieu, comme créature, n’a eu une capacité de recevoir et d’ex-
périmenter l’Esprit comme Marie au moment de l’Annoncia-
tion avec sa réponse à la divine Volonté.207 La possibilité de vi-
vre l’expérience mystique de Marie, nous la rencontrons dans
le fait même que Marie, à l’Annonciation et à l’Incarnation du
Seigneur, est une personne à part et elle est de la même huma-
nité que nous. Autrement dit Marie est le lieu privilégié de no-
tre humanité et sur elle agit toute la puissante et adorable Tri-
nité.

204 Le Cœur Admirable, 8, 7-105.


205 Le Cœur Admirable, 6, 331 ; 8, 104.
206 L’Enfance Admirable, 5, 167 ; Le Cœur Admirable, 6, 331 ; 7, 487s ;
V.R. O.C. I, 536s ; Contrat, 215 ; Le Cœur Admirable, 6, 348 ; 8, 231s.
207 Le Cœur Admirable, 7, 100-105 ; 8, 155-165 ; La Dévotion au très
Saint Cœur 8, 434s.
138 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Et si nous voulons être plus concrets, Marie est le cœur de


l’Église.208 Marie et l’Église sont inséparables dans la réflexion
biblique que nous avons eue dans l’Église, si bien condensée
par Vatican II dans Lumen Gentium. Si Marie, comme dit saint
Ambroise, « est type de l’Église » (deux fois la Constitution Lu-
men Gentium appelle Marie « type de l’Église » : au n° 53 et
ensuite, citant Saint Ambroise au n° 63), il faut comprendre
une manière d’être chrétien à partir de Marie, à partir de son
expérience mystique de l’Incarnation avec tout ce que cela im-
plique dans le dénouement du mystère du salut. Peut-être nous
manque-t-il, comme le fait saint Jean Eudes, de mettre l’accent
sur Marie, comme archétype de ce qu’est le laisser agir en nous
la Très Sainte Trinité ?209 Rappelons ce qui a été di plus haut.
Il y a une expérience spéciale, qui est aussi paradigme pour
nous : comme Marie a formé Jésus par l’œuvre de l’Esprit Saint
en ses entrailles, ainsi fut-elle aussi transformée en l’image de
son Fils ressuscité, avec son Ascension au ciel (à partir du texte
1 Co 15, 42-44 ; 2 Co 3, 18.) Jean Eudes aime l’expression
« graver », « imprimer dans le cœur l’image », comme un effet
de la formation de Jésus. Et Marie, précisément nous donne
l’exemple de laisser imprimer l’ « image » de Jésus en notre
cœur. Cette image, Jean Eudes la prend dans la Bible, comme
nous l’avons vu avec ses commentaires du Cantique des Canti-
ques. Mais on la trouve également dans les Pères de l’Église
que Jean Eudes cite, par exemple Origène.210 Assurément, il
connaissait cette image de Marie, tablette où l’Esprit Saint écrit
et imprime tout ce qu’il désire.
Une autre image issue de saint Ambroise est citée à plu-
sieurs reprises,211 c’est celle d’être comme Marie de « nou-
veaux tabernacles et arches d’alliance », possédés par l’Esprit
Saint et la Parole de Dieu, pour pouvoir former Jésus en nous.
Dans le mystère de l’Incarnation Marie fut ointe par l’Esprit

208 Le Cœur Admirable, 7, 135s ; 624s.


209 Le Cœur Admirable, 7, 83ss ; 126ss ; 555ss ; 597ss.
210 Le Cœur Admirable, 6, 246, 313, 323 ; 7, 48, 371.
211 Le Cœur Admirable, 6, 94, 141, 7, 235.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 139

Saint ; à l’imitation de celle qui est le paradigme de tout, nous


aussi nous avons besoin d’être oints par l’Esprit Saint pour for-
mer Jésus. La formation se fait par l’Esprit Saint, à partir du
cœur. Les Pères, depuis saint Augustin, ont insisté sur le fait
que Jésus a été formé en premier dans le Cœur et Jean Eudes le
redit ; cela rend plus spirituelle et mystique, plus belle la for-
mation de Jésus en nous. Marie est mère par le Cœur :212 La
formation est toute une génération spirituelle qui se réalise en
son cœur.

11. Les attitudes de ceux qui, comme Marie, désirent former


Jésus en leur cœur
Saint Jean Eudes pour ne pas compliquer la vie et le proces-
sus chrétien du « former Jésus » :
1) centre tout sur Jésus qui se forme et est formé ;
2) contemple Marie formatrice de Jésus faisant route avec
nous ;
3) et nous indique les attitudes pour progresser avec Jésus
et Marie.
Il s’agit d’un processus de toute la vie, comme cela apparaît
dans Vie et Royaume pour pouvoir faire vivre et régner Jésus,
avec les deux attitudes fondamentales des Regulae Congregatio-
nis Jesu et Mariae : le renoncement et l’adhésion. Je voudrais
présenter ces attitudes comme des moments mystiques qui se
présentent au jour le jour, au milieu de ce que nous vivons
comme états et mystères de Jésus là où il se forme en nous.
Nous pouvons partir de l’élémentaire : cette formation de Jésus
est don, grâce, qui nous vient d’en haut, « du Père des Lumiè-
res » (Jc 1, 17). La formation de Jésus est ce qui est parfait, le
meilleur pour nous même, nous ne pouvons rien.213 Et il est
bon d’insister : « l’œuvre de la formation de Jésus en nous est
très au-dessus de nos forces et pour cela comme moyen princi-

212 L’Enfance Admirable, 5, 400s ; Le Cœur Admirable, 6, 228, 356 ; 7,


85, 89, 245, 624s ; La Dévotion au très Saint Cœur 8, 423, 436.
213 V.R. O.C. I, 227s.
140 Cahier eudiste n° 25 - 2017

pal, nous devons compter sur le pouvoir de la grâce divine et


les prières de la Très Sainte Vierge et des Saints ».214 Prions
comme si tout dépendait de Dieu et travaillons comme si tout
dépendait de nous. Dans la formation de Jésus, rentre cet
abandon à celui qui a tout pouvoir, mais également ce qui vient
de « la mortification, la prière et toute la coopération que nous
pouvons apporter pour former en nous une image vivante de la
sainte vie et des divines vertus de notre Sauveur ».215
Voyons tout ce qui dépend de la Très Sainte Trinité et ce
qui dépend de nous pour que Jésus puisse se former en nous et
dans les autres. Le terme le plus approprié pour saint Jean Eu-
des est l’ « abandon » pour laisser agir la divine Volonté. Un
exemple parmi des centaines : « Demeurez en paix et
confiance, et en abandon de tout ce que vous êtes, pour le
temps et l’éternité, à la très adorable volonté de Dieu, qui a éta-
bli son règne dans votre cœur et qui y règnera éternellement
dans la bienheureuse éternité ».216 Voilà une précieuse éléva-
tion d’abandon, composée pour l’heure de notre mort, antici-
pée comme offrande d’amour.217

11.1 Notre abandon au projet du Père

En communion avec son Fils et l’Esprit Saint, « la plus


grande œuvre du Père est son Fils ».218 Le premier sera de
nous donner à Dieu le Père “qui a le projet de former Jésus en
nous comme il l’a formé dans le sein de la Vierge.219 Disposons
tout notre être pour recevoir en notre cœur la Parole du Père,
à l’imitation de Marie, qui l’a reçue pour la former en son cœur
et en ses entrailles.220 Le Père fera en nous ce qu’il a fait en

214 V.R. O.C. I, 272.


215 Le Cœur Admirable, 7.282.
216 Lettres, 10, 521.
217 V.R. O.C. I, 521-525.
218 V.R. O.C. I, 271s.
219 V.R. O.C. I, 272. 273.
220 Le Cœur Admirable, 7. 130-131.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 141

Marie pour former Jésus : il nous comblera de ses merveilleu-


ses clartés.221
La réponse du Père à notre don amoureux sera « Pose moi
comme un sceau sur ton cœur » (Ct 8, 6) ; Marie a fait ainsi et
comme il l’a fait en elle, Il imprimera sur notre cœur « avec sa
propre main une image achevée de la sainteté, sagesse, force,
bonté, miséricorde, bénignité, amour, charité et autres perfec-
tions du Cœur adorable ».222 En réalité, seul le Père peut le
faire, quand nous nous abandonnons à son infinie miséricorde
pour qu’il détruise tout obstacle.223 Il nous conduit avec les
mêmes Science, Sagesse et Vérité, pour que nous nous for-
mions et éduquions, pour que nous apprenions la science et la
sagesse des Saints et étudions son admirable Sagesse, les leçons
de sa lumineuse vérité et tout ce que nous avons à faire pour
former et éduquer notre cœur, selon le modèle du très aimable
Cœur de Jésus et de Marie, l’exemplaire et la règle de tous les
cœurs qui désirent aimer et plaire au Père.224
L’Esprit Saint et Jésus auront le même projet de Père et en
nous donnant à eux, la formation de Jésus sera « le mystère des
mystères et l’œuvre des œuvres ».225

11.2 Notre abandon au projet de l’Esprit Saint

En communion avec le Père et son Fils, « l’œuvre la plus


noble de l’Esprit Saint », est la formation de Jésus en notre
cœur226 et nous nous abandonnons à Lui afin que son projet
s’accomplisse amoureusement en nous. À partir de la forma-
tion de Jésus en Marie l’Esprit Saint agit déjà en nous. « Le
projet de l’Esprit Saint de former le Fils de Dieu dans les sa-
crées entrailles de la Vierge est par amour pour nous et pour
être notre Lumière et sanctification, l’esprit de notre esprit et

221 Le Cœur Admirable, 6, 137.


222 Le Cœur Admirable, 8, 127, La Dévotion au très Saint Cœur 8, 498.
223 Cf. Le Cœur Admirable, 7, 100.
224 Cf. Le Cœur Admirable, 6.424.
225 V.R. O.C. I, 271.
226 V.R. O.C. I, 272.
142 Cahier eudiste n° 25 - 2017

le cœur de notre cœur ».227


L’Esprit Saint nous fait chrétiens, en formant Jésus en Ma-
rie comme notre Rédempteur, Restaurateur et Chef, qui se
donne pour nous sur la croix (cf. Hb 9, 14). Après l’Ascension,
l’Esprit Saint est venu pour former et établir le Corps de Jésus
Christ qui est l’Église et pour lui appliquer les fruits de sa vie,
de son sang, de sa Passion et de sa mort. De plus, l’Esprit Saint
est venu lors de notre Baptême pour former Jésus Christ en
nous et pour nous incorporer, nous faire naître et vivre en Lui,
pour nous appliquer les effets de son sang et de sa mort, et
pour nous encourager en tout ce que nous allons penser, dire,
faire et souffrir chrétiennement pour Dieu.228 Nous ne pou-
vons pas vivre comme des chrétiens sans l’Esprit Saint que
nous avons reçu au Baptême, pour nous faire naître et vivre en
Jésus, pour nous incorporer et nous unir à Lui. (cf. 1 Co 12, 3 ;
2 Co 3, 5 ; Jn 3, 5).229
A l’imitation de Marie, Nous ferons tout notre possible en
coopérant avec l’Esprit Saint dans la divine et merveilleuse for-
mation de Jésus en nous.230 « L’Esprit Saint a le projet infini
d’imprimer en notre cœur une vive image de tous les fruits
qu’il a produit dans le cœur de sa divine épouse ».231 Notre
abandon au pouvoir de l’Esprit Saint, dans le sein de l’Église
et depuis notre Baptême, est efficace parce qu’Il continue toute
notre vie durant, « encourageant, inspirant, impulsant et
conduisant ».232
Pour former Jésus, il est nécessaire, comme pour Marie no-
tre paradigme, que l’Esprit Saint vienne sur nous (Lc 1, 35) et
que nous ayons cette union spirituelle et mystique (cf. 1 Jn 2,
20) qui rend possible la réalisation de l‘Incarnation en notre
cœur, qu’elle « se poursuive et s’étende en nous ». 233 Au

227 Entretiens, 2. 135.


228 Entretiens, 2, 177.
229 Entretiens, 2, 177, 181.
230 V.R. O.C. I, 172.
231 Le Cœur Admirable, 8, 160.
232 Entretiens, 2.176; Le Cœur Admirable, 7.430.
233 V.R. O.C. I, 310; Contrat, 2, 220 ; Le Mémorial, 3, 216.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 143

rythme du Seigneur qui conduit et au rythme personnel de


chacun, il sera possible de connaître l’expérience mystique de
la formation de Jésus en nous. L’Esprit Saint agit librement en
nous et l’expérience intime de Marie, formatrice de Jésus, peut
être un paradigme de ce que nous pouvons expérimenter en
nous-mêmes en formant Jésus, en étant comme elle possédés
par l’Esprit, auditeurs et disciples pratiquants de la Parole. Le
paradigme est si clair et explicite que Jésus nous considèrera
comme « ma mère » (Mt 12, 50).

11.3 Notre abandon à Jésus pour réaliser son projet

Jésus désire réaliser en nous le même projet du Père et de


l’Esprit Saint.234 Dans le sein ineffable de la Très Sainte Tri-
nité, en entrant dans le monde, il a demandé un corps (cf. Hb
10, 5ss) qui se formerait dans les entrailles de la Mère Admira-
ble. Dans ce projet il y a également le fait de se former en nous,
si nous le permettons, si nous nous donnons, afin que se réalise
la formation de son « corps mystique ». Dans le processus tel
que nous le propose Jean Eudes, depuis qu’il est advenu ce que
nous avons vu en Marie, nous comprenons que la volonté de
Jésus est de se former en notre cœur ; Jésus désire imprimer en
nous son image. Le « modèle » de la formation de Jésus est le
même que pour sa très Sainte Mère : l’anéantissement mystique
et la contemplation comme « espaces » appropriés de la forma-
tion de Jésus. Tout culmine dans l’établissement de Jésus en
nous ; et nous pouvons conclure par notre projet de former
dans les autres le même Jésus qui se forme en nous.

11.3.1 La volonté de Jésus est de se former en notre cœur


Le processus eudiste de la formation de Jésus en nous, pra-
tiquement, débute avec la première page de Vie et Royaume :
« Jésus est tout en toute chose » pour culminer dans la dernière
page avec « Que vive et règne le grand Tout qu’est Jésus ».235

234 V.R. O.C. I, 271s.


235 V.R. O.C. I, 89, 566.
144 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Jésus « se formant ou formé en moi » devient « mon Tout » et


l’âme entre dans ce processus toute la vie parce que « c’est
l’objet le plus grand et la principale préoccupation ». Jean Eu-
des utilise en fil conducteur de tout le processus, trois textes :
Que Christ soit formé en nous (Ga 4, 19), Portons et glorifions
Dieu en notre corps. (1 Co 6,20), et sanctifions Jésus en nos
cœurs (1 P 3.15), « c’est-à-dire, nous accoutumer à regarder, ai-
mer et glorifier Jésus en toutes les choses et à faire toutes nos
actions en sa sainteté ».236
Comme Marie, notre œuvre propre est de former Jésus
dans notre cœur, consacrant tout notre temps à la pratique des
vertus au plus haut point.237 « Marie s’est rendue digne de for-
mer le Fils de Dieu et de le porter en son ventre, parce que en
premier elle l’a porté en son Cœur, par l’excellence de l’humi-
lité, la pureté et l’amour de ce même Cœur ».238 Le processus
peut s’imaginer à partir de deux expressions : une active, et
l’autre apparemment passive, « Former Jésus en nous » ou que
« Jésus se forme en nous ». Chacune de ces expressions se
trouve chez saint Jean Eudes quand il nous parle de former Jé-
sus comme notre principale occupation, ou de laisser, comme
Marie coopérant avec le Père, le Fils et l’Esprit Saint se réaliser
en nous « la divine et merveilleuse formation de Jésus ». En
réalité, en ce dernier point, l’expression de Paul « donec for-
metur Christus in vobis » (Ga 4.19). « Jusqu’à ce que le Christ
se forme », c’est Jésus qui se forme. Dans chacune des expres-
sions, on trouve cette action divine et notre part d’abandon et
de collaboration avec la grâce. Dans le même sens, ces deux ex-
pressions manifestent notre mission évangélisatrice : « former
Jésus » et le « laisser se former dans les personnes », cherchant
à ce que « toutes mes attentions, pensées, paroles, travaux et
œuvres soient employés et consacrées à cette fin ».239 La for-
mation de Jésus en nous et dans les personnes comporte des

236 V.R. O.C. I, 91-92.


237 L’Enfance Admirable, 5, 75, 403, 416.
238 Le Cœur Admirable, 6, 356.
239 V.R. O.C. I, 82.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 145

objectifs très beaux qui doivent nous « enflammer ardemment


et passionnément ».240
- Afin que s’accomplisse le projet et le désir très grand que
le Père éternel a de voir son Fils vivant et régnant sur nous.
- Afin que Jésus, qui s’est anéanti pour la Gloire du Père et
l’amour pour nous, et a été exalté par le Père, soit établi et rè-
gne sur tout. Le Père voit le Fils très aimable en toutes choses
et ne désire pas avoir d’autre objet de regard, de plaisir et
d’amour ; il veut que Lui seul soit « tout en tout » (1 Co 15.26),
et le voir ainsi seulement et l’aimer en toutes choses.241
- Pour que Jésus, formé et établi en nous mêmes, aime et
glorifie dignement son Père éternel et Lui-même. Dieu le Père
peut être aimé et glorifié en tout seulement par Jésus (cf. 1 P 4,
11), et de même Jésus, par Lui-même.242 Comment vivre ces
objectifs qui nous « enflamment ardemment et passionné-
ment ? ».
- Pensant à Jésus et le regardant en tout, nous le formerons
et l’établirons en nous. Jésus avec tous ses états, mystères, ver-
tus et actions doit être l’unique objectif de notre dévotion et de
nos actions. Jésus est « tout » en toute chose : l’être, la vie, la
beauté, le pouvoir, la sagesse, la vertu, la sainteté.243
- En vivant, d’esprit et de cœur, dans le fréquent exercice
de son divin amour, qui consiste à élever constamment notre
cœur vers lui par amour et à lui consacrer tous les affects de
notre cœur.244
- En cherchant un total anéantissement de nous-mêmes et
de toutes choses en nous. Il est nécessaire de faire mourir et
d’anéantir toutes les créatures en notre esprit et notre cœur et
de ne pas les regarder ni les désirer plus en soi même sinon en
Jésus, et pour Jésus en elles. Ayant anéanti tout autour de nous,
nous devons seulement nous contenter de Lui, le regarder et

240 V.R. O.C. I, 273.


241 V.R. O.C. I, 272s.
242 V.R. O.C. I, 273.
243 Cf. V.R. O.C. I, 273.
244 V.R. O.C. I, 274 ; « L’exercice de l’amour divin », 383-413.
146 Cahier eudiste n° 25 - 2017

l’aimer. Mais aussi, en nous « il faut anéantir notre propre sens,


notre propre volonté, notre propre amour, notre orgueil et va-
nité, toutes nos inclinations et habitudes perverses, tous les dé-
sirs et instincts de nature dépravée ; et tout ce qui nous appar-
tient à nous même est contraire à Jésus Christ et s’oppose à sa
gloire et à son amour, doit être détruit et consumé, afin qu’il
vive et règne parfaitement. C’est le renoncement total pour
adhérer, former et établir Jésus en nous ».245
- Recourant au pouvoir de la grâce divine et aux prières de
la très sainte Vierge et des saints parce que l’œuvre surpasse in-
comparablement nos forces. « Donnons-nous au pouvoir de
Dieu éternel, et à l’amour et au zèle très ardent qu’il a pour son
Fils, le suppliant qu’il nous anéantisse totalement pour faire vi-
vre et régner son Fils en nous ».246
- Il n’est pas inutile d’insister sur l’union intime et particu-
lière avec Jésus pour répondre ainsi au projet et désir qu’il a
d’imprimer en nous une image du mystère de son Incarnation,
c’est-à-dire, « de s’incarner en moi, de s’unir à moi corporelle-
ment et spirituellement par la grâce et par les sacrements », et
tout culmine en me remplissant de Lui-même, se formant et
s’établissant en moi pour vivre et régner parfaitement.247
Le processus simplifié, comporte trois attitudes en Marie,
comme nous l’avons vu : contemplation, impression et inscrip-
tion en nous des attitudes de Jésus.
Dans un total et humble abandon à l’Esprit Saint, il est pos-
sible de vivre le mystère de Marie, formatrice de Jésus comme
une réalité qui prend corps et Esprit au jour le jour :
- Laisser Jésus vivre sa vie en nous 248 (Lc 1, 38.48 ; 2,
24) ;249
- Possédés par l’Esprit Saint se rendre capacité à recevoir et
à donner Jésus à partir de l’abîme de la pauvreté même ;

245 V.R. O.C. I, 274s.


246 V.R. O.C. I, 275.
247 V.R. O.C. I, 422.
248 V.R. O.C. I, 337ss.
249 V.R. O.C. I, 337ss.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 147

- En gardant et en contemplant dans notre cœur (cf. Lc 2,


19.51), à partir de l’anéantissement mystique, les deux abîmes :
l’abîme de nos misères et l’abîme des divines miséricordes ;250
- Accomplir à tout moment la volonté de Jésus (Jn 2. 5), en
affrontant les nombreuses ou peu nombreuses obscurités sur le
chemin de la foi ;
- Faire en sorte que, très consciemment, tout ce qui se passe
en nous « vienne de l’Esprit Saint » (Mt 1.20) ;
- Rendant compte, en contemplant Marie, qu’est donnée
une manière d’être chrétien à partir de Marie, de son expé-
rience mystique de l’Incarnation avec tout ce qu’implique la
consommation même du mystère salvifique en nous si nous
laissons agir la Très Saint Trinité. (Lumen Gentium n° 53 et
63) ;
- Consentant à ce que tout le projet pascal du Seigneur Res-
suscité, s’incarne en nous, selon les étapes indiquées par Jean
Eudes (tout au long de la vie) : adhésion totale au Seigneur ; se
revêtir de Lui et porter son image, rester et donner du fruit en
Lui, vivre avec, de, en, pour, par son esprit ; agir en tout de
sorte que le Ressuscité agisse en nous.251 Il sera ainsi possible
de « porter l‘image » de l’homme ecclésial et d’ « être transfor-
més dans la même image du Seigneur » (2 Co 3, 18).252

11.3.2 Jésus désire imprimer son image en nous


À partir de son premier écrit, Jean Eudes rend compte de
ce qu’il a pratiqué : Jean Eudes, trouve que ce qu’il y a de plus
pratique dans la formation de Jésus c’est que « Lui même im-
prime en notre cœur une participation et une image vive des
qualités et vertus éminentes dont il orne le divin Cœur de Jésus
et Marie ».253 Pour cela, laissons-nous «imprimer par Jésus
« en sa divine semence, pour la gloire de la Très Sainte Tri-

250 V.R. O.C. I, 399s, 527-530; Manuel, 3, 429 ; 491s ; Le Bon Confes-
seur, 4, 268; Le Cœur Admirable, 6, 40 ; 7, 16-18, 7s, 226, 459s, 495s ; 8, 92,
247 ; Lettres, 10, 504s.
251 Regulae Congregationis, 9, 84-95.
252 V.R. O.C. I, 271; Le Cœur Admirable, 7, 228.
253 Exercice de Piété, 2, 365.
148 Cahier eudiste n° 25 - 2017

nité ».254 Et encore plus, comme Marie, notre paradigme, fai-


sons en sorte que « la sainte Trinité imprime en nous son image
et sa ressemblance », avec le même Jésus qui se forme en
nous.255
Que notre cœur, comme celui de Marie, soit totalement
donné à Jésus, « comme un miroir bien lisse et clair » pour
qu’il ait le goût de se peindre et imprimer en lui, et d’être
image parfaite de son humilité, pureté, soumission à la divine
volonté, charité, amour, sainteté et de toutes les autres vertus et
perfections.256 Quand Jésus se forme, comme en Marie, « il
peint et imprime parfaitement en nous tous ses états, tous ses
mystères, sa vie, ses habitudes et vertus ».257 En ce sens, l’effet
de la formation de Jésus en nous est l’image gravée, imprimée
dans le cœur, comme explique saint Jean Eudes, mystiquement
en commentant Ct 8, 6.258 C’est une manière très personnelle
de parler des Pères que cite Jean Eudes (Origène, saint Am-
broise, etc.) pour nous inviter à imiter la Vierge Marie, comme
de nouveaux tabernacles et arches d’alliance, comme une table
sur laquelle l’Esprit Saint écrit et imprime tout ce qu’il veut.259
L’amour nous meut toujours vers ce graver et cet imprimer,
pour former Jésus : “Grave moi comme un sceau sur ton cœur,
comme un sceau sur ton bras (Ct 8, 6).260 L’attitude amoureuse
de conserver dans le cœur (cf. Lc 2, 19, 51) et de sceller le cœur
(cf. Ct 8, 6), comme le fait Marie, aide à former en nous l’image
parfaite Jésus,261 c’est à dire, « l’image vivante de l’homme cé-
leste (1 Co 15, 49), qui s’appelle Jésus ».262

254 Le Cœur Admirable, 7, 100.


255 Le Cœur Admirable, 7, 102.
256 Le Cœur Admirable, 6, 143.
257 L’Enfance Admirable, 5, 156.
258 L’Enfance Admirable, 5, 99s ; Le Cœur Admirable, 6, 35s, 77 ; 7, 228,
230, 332, 455 ; 8, 127 ; La Dévotion au très Saint Cœur 8, 427 ; Constitutions,
9, 140 (integra Ct 8, 6 con 2 Co 3, 18) ; cf. Offices, 11, 252, 276, 312, 313).
259 Manuel, 3, 380 ; Le Cœur Admirable, 6, 94, 141, 246, 313, 323 ; 7,
48, 235, 371.
260 L’Enfance Admirable, 5, 99s.
261 La Dévotion au très Saint Cœur 8. 430.
262 Le Cœur Admirable, 7, 100.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 149

Dans la formation de Jésus, à partir de la synthèse christolo-


gique de Jean Eudes, le Cœur de Jésus est l’objet de notre
contemplation, offrande et imitation : « comme nous avons
porté l’image de l’homme terrestre, nous portons maintenant
l’image de l’homme céleste » (1 Co 15, 49). Pour cela, nous fai-
sons une révision sérieuse et rapide de notre intérieur et exté-
rieur, pour identifier les raisons qui peuvent être un obstacle
pour les détruire. Nous sommes appelés à « prendre la ferme
résolution de graver en notre cœur les sentiments, inclinations
et vertus qui règnent dans le cœur de l’adorable Jésus, spéciale-
ment son humilité, son obéissance, son amour et sa charité ; et
graver sur notre bras (cf. Ct 8, 6), c’est-à-dire sur notre exté-
rieur, sa modestie, sa mortification, sa douceur et son affabilité.
Demandons-lui la grâce pour cela et supplions la Mère de
l’amour d’enflammer notre cœur de l’amour pour son fils de
telle sorte que nous soyons prêts à souffrir devant mille morts
et mille enfers, avant que de l’offrir en quoi que ce soit ; et ainsi
cheminant, que notre vie soit une lampe de feu et d’appels, une
lampe ardente devant Dieu, brillante devant les hommes ; bru-
lante intérieurement, brillante extérieurement ; brulante dans
la prière, brillante dans l’action ; brulante par l’exemple d’une
vie sainte, brillante par nos paroles et saintes instructions ».263
Quand Jean Eudes parle d’image vivante264 il fait allusion à
l’être même de Jésus avec ses qualités, ses états et mystères.
Dans la dimension pascale de la formation de Jésus en nous, un
sujet si élaboré bibliquement par Jean Eudes, comme nous
l’avons vu,265 « tâchons d’imprimer en nous par imitation une
parfaite image des saints Martyrs, et, ce qui est plus, de la vie
du Roi et de la Reine des Martyrs, Jésus et Marie, pour qu’ils
nous rendent dignes de leur ressembler dans leur mort » ;266 et
nous demandons à Marie, dont le Cœur a été transpercé par
une épée de douleur durant la Passion de son Fils d’imprimer

263 Le Cœur Admirable, 7, 232s.


264 Le Cœur Admirable, 7, 100.
265 Règles et Constitutions de la Congrégation de Jésus et Marie. 9, 84-95.
266 V.R. O.C. I, 297.
150 Cahier eudiste n° 25 - 2017

dans le cœur les marques de son fils crucifié. « Sainte Mère, fais
cela s’il te plait, les plaies du Crucifié, fixe-les fortement sur mon
cœur ».267 Et si nous désirons parler d’accomplir l’Evangile,
faisons en sorte que Jésus grave en nous la même loi que celle
qu’il a tirée du cœur adorable de son Père.268
Pour tout ce processus il y a un moment privilégié : la com-
munion comme sacrement de la formation de Jésus en nous.
« Nous supplions Jésus, réel et vraiment présent dans notre
poitrine d’imprimer en notre cœur et en ceux de nos frères une
participation et une image parfaite de la sainteté, douceur, hu-
milité, pureté, dévotion, patience, sagesse, obéissance, fidélité,
vieille, miséricorde, amour, charité et autres attitudes qui rè-
gnent dans ce Cœur de Jésus et Marie ».269
Dans les dernières pages de Vie et Royaume, Jean Eudes
nous imprime dans l’âme, le désir de l’image de Jésus. « Le
projet amoureux de Jésus, au Baptême, est de former en moi
un portrait vivant de Lui même, de sa naissance et de sa vie et
de me permettre d’être par la grâce ce que Lui est par nature,
c’est à dire, Fils de Dieu, Dieu et autre Christ par participation
et ressemblance ».270 « Pour que nous soyons une image par-
faite de Jésus, comme Il est une image parfaite de son Père, il
nous vide de nous-même et de toutes les choses, il nous anéan-
tit totalement pour nous remplir de lui même et se former et
s’établir en nous, il nous rend participants de l’amour filial
qu’il a pour son Père, il nous fait vivre de sa vie sainte et digne
de Dieu, il nous faits Dieu par anticipation, il nous revêt de lui
même et de ses qualités, perfections, vertus, et dispositions et
nous transforme en Lui pour être d’autres Lui sur la terre et
qu’ainsi en nouas ce soit Lui qui soit vu seulement : sa vie, son
humilité, sa douceur, sa charité, son amour, son esprit et ses au-
tres vertus et qualités ».271 Les textes cités nous font compren-

267 Le Cœur Admirable, 7, 394.


268 La Dévotion au très Saint Cœur 8, 457.
269 La Dévotion au très Saint Cœur 8, 491.
270 V.R. O.C. I, 509.
271 V.R. O.C. I, 510.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 151

dre qu’il ne s’agit pas d’une quelconque image : il y a un mo-


dèle, un exemple et une règle.

11.3.3 Le « modèle » de la formation de Jésus est Lui-même


avec sa très sainte Mère
Notre modèle, notre exemple et notre règle dans la forma-
tion de Jésus est le très aimable Cœur de Jésus et Marie.272
Dans le processus qui consiste à graver l’image et la ressem-
blance du Cœur miséricordieux de Jésus et Marie, Jean Eudes
donne un profil complet des attitudes du chrétien en qui s’est
formé Jésus, attitudes acquises et exercées « par grâce » : ex-
traire du cœur toute sorte d’amertume, d’aigreur et d’aversion
envers ses frères ; conserver précautionneusement la charité,
la douceur et la bienveillance; s’abstenir de juger et de
condamner rapidement ; prendre soin de ne pas contrister ou
incommoder qui que ce soit ; préférer les intérêts et satisfac-
tions des autres plutôt que les siens propres ; éviter les contro-
verses comme ennemi de la paix et de la mansuétude ; s’effor-
cer de plaire à son prochain pour son édification (cf. Rm 15,
2) ; penser, juger et parler bien de tous, se rendre accessible,
bons, affables, généreux et bienheureux pour tous, selon ses
capacités ; assister tout le monde avec empressement et joie
dans les nécessités corporelles comme spirituelles, spéciale-
ment les pauvres, les veuves, les orphelins, les affligés et les
étrangers, comme nous le recommande la Parole de Dieu ; faire
profession d’aimer ceux qui nous détestent, de bénir ceux
qui nous maudissent, de faire du bien à ceux qui nous font du
mal pour vaincre la malice par la bonté ; essayer de faire tout
le bien possible pour chacun ; faire tout par amour pour notre
très bon Sauveur, de qui l’on dit qu’il « est passé faisant le
bien » (Ac 10, 38), manifestant sa bonté envers tous.273 Soyons
offrande d’amour, d’humilité, d’obéissance et de charité pour
que la joie, la perfection et la gloire de nos cœurs consistent
à agir de telle sorte que nous soyons images vivantes du très

272 Le Cœur Admirable, 6, 424.


273 Le Cœur Admirable, 6, 434.
152 Cahier eudiste n° 25 - 2017

saint Cœur de Jésus et Marie. Nous contemplons ce cœur,


comme un miroir, pour voir nos taches, les laver et imprimer
son image.274
Un modèle très particulier de la formation de Jésus, à partir
de la contemplation même de l’Incarnation, est Marie, chair de
notre modèle et sang de notre sang. Pour Jean Eudes en Ga 4,
19 il s’agit d’une génération spirituelle « pour que sa généra-
tion temporelle ait plus de relation et conformité avec sa géné-
ration éternelle et que sa bienheureuse Mère ait plus de res-
semblance avec son divin Père et que le Cœur de la Mère soit
une image vivante et un saint écho du Cœur du Père ». Cela
rend possible notre imitation de Marie.275 Marie est notre mo-
dèle par son don au Père et au Fils et pour sa collaboration
avec l’Esprit Saint pour former Jésus.276 Contempler Marie
comme paradigme c’est l’accepter comme le modèle que nous
offre Jésus, pour voir et pratiquer les mêmes attitudes en ceux
qui sont en train de le former en eux.277 L’imitation des attitu-
des de Marie, en plus d’être la parfaite dévotion dit Saint Au-
gustin,278 nous permet de nous centrer sur Jésus qui est en
train de se former, « par ce que le Cœur de Marie est la très
parfaite image et le portrait parfait du très divin cœur de Jé-
sus » en qui il y a « toute la félicité, la perfection et la gloire de
nos cœurs ».279
Voilà les attitudes de Marie que nous allons imprimer en
nous : sa sainteté, sa douceur et sa mansuétude, son humilité,
sa pureté d’esprit et de corps, sa dévotion, sa sagesse et sa pru-
dence, sa patience, son obéissance, sa vigilance, sa fidélité, son
amour, sa charité (vraie, sincère, franche et cordiale), son inno-
cence, sa simplicité, sa modestie et toutes ses autres vertus. La

274 Le Cœur Admirable, 8, 129.


275 Le Cœur Admirable, 7, 130-131.
276 V.R. O.C. I, 272; Le Cœur Admirable, 7.430.
277 Règles et Constitutions de la Congrégation de Jésus et Marie. 9, 109-
140.
278 Civit. Lib. 8, cap. 17.
279 Le Cœur Admirable, 8, 109, La Dévotion au très Saint Cœur 8, 424.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 153

réponse de Marie nous sera donnée et nous consacrera à Jésus


pour être comme Lui.280 En même temps, nous nous donnons
à Marie qui a reçu le pouvoir de former Jésus et de le faire naî-
tre et vivre en nos cœurs.281 Formation, naissance et vie en
nous est réalisation et consommation du mystère pascal.282

11.3.4 L’anéantissement mystique et la contemplation comme


« espaces » appropriés de la formation de Jésus
L’anéantissement eudiste, comme la contemplation est l’état
mystique propre de celui qui est en train de former Jésus, à
l’imitation du Seigneur qui s’est anéanti (cf. Ph 2, 7) et de sa
Très sainte Mère. L’Incarnation implique tout un abaissement,
un anéantissement, une humiliation, une kénose, un dépouille-
ment (cf. Ph 2, 6-8), cela a été réalisé en Marie et aura à se réa-
liser en nous pour former Jésus. Jean Eudes nous propose la
prière d’anéantissement mystique. En elle, nous trouvons tout
un itinéraire :
- Dans cet anéantissement, nous entrons dans le même état
que Jésus anéanti et nous adorons son amour si grand et puis-
sant envers le Père et envers nous, qui l’a amené à cet état.
- Nous nous abandonnons au pouvoir de ce divin amour
pour être anéantis totalement.
- Nous supplions le tout puissant et très bon Jésus, qu’avec
son pouvoir et sa bonté infinie, il nous anéantisse pour s’établir
en nous.
- Nous vivons le processus du renoncement total à nous
même, à l’amour propre, à la volonté propre, à l’esprit propre,
à l’orgueil et à toute les passions sentiments et inclinations avec
l’objectif d’établir et faire régner en eux Jésus avec son saint
amour sa sacrée volonté, son divin Esprit, sa très profonde hu-
milité et toutes ses vertus, sentiments et inclinations.
- Encore plus, nous demandons à Jésus que dans notre in-

280 Le Cœur Admirable, 8. 112, La Dévotion au très Saint Cœur 8, 424.


460. Lettres, 10, 108; L’Enfance Admirable, 5, 50, 99s.
281 Le Cœur Admirable, 6, 148.
282 Le Cœur Admirable, 6, 154.
154 Cahier eudiste n° 25 - 2017

time, tout soit anéanti, dans le sens où le Seigneur occupe no-


tre place et celle de toutes les créatures.
- Avec Jésus qui se forme et s’établit en nous, nous voyons,
estimons, désirons, cherchons et aimons seulement Lui; nous
ne parlons que de Lui et nous faisons tout pour Lui.
- Ainsi Jésus est tout en tout, aime et glorifie son Père et
Lui même en nous et avec un amour et une gloire dignes de
ceux du Père et de son Fils.283
Si nous omettons l’anéantissement, la formation de Jésus
n’est pas possible. A l’imitation de Marie intimement liée à Jé-
sus, il faut porter la spiritualité (mystique) de l’Incarnation à
ses plus grandes conséquences. C’est un fait unique et original
de saint Jean Eudes. C’est l’incarnation vécue depuis l’intérieur
avec toutes les implications que possède la vie du chrétien et
ses relations avec la Très Sainte Trinité, avec les personnes,
avec le monde.
C’est important de comprendre l’attitude de contemplation
pour former Jésus en nous comme le fait saint Jean Eudes pour
ne pas nous perdre dans des concepts que lui-même connaît et
met de côté.284 La contemplation la plus pure, excellente,
agréable à Dieu consiste à être centrés et plongés dans le mys-
tère avec toute humilité, regardant toujours fixement, en tout
temps et lieu, en tout ce qui succède, l’adorable Volonté pour
la suivre en tout et partout avec un cœur profond et élevé
« grand et rempli d’amour » (2 Mc 1, 3). Cœur profond parce
qu’il vit dans l’abîme de son néant et cœur élevé parce qu’il a
été lié indéfectiblement à la très sainte volonté de Dieu. Ainsi
la contemplation serait un état d’illumination et d’union intime
avec Dieu, pendant que nous dormons : « Je dors mais mon
cœur veille ».285
Suivant l’exemple de Marie, l’attitude de la contemplation
nous place en situation d’esclaves, d’humbles, de pauvres, de

283 V.R. O.C. I, 275s.


284 Le Cœur Admirable, 6, 205ss.
285 Le Cœur Admirable, 6, 213-215 ; cf. 7, 202).
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 155

disciples, de pèlerins, d’orants (cf. Lumen Gentium n° 63 et


65). Dans cet état de contemplation, Jésus se forme en nous, va
« établissant en nous la sainteté de sa vie et de ses habitudes »
comme une réponse aux obstacles qui empêchent de continuer
la formation de Jésus, de porter et glorifier Dieu en nos corps
et de sanctifier Jésus en nos cœurs. (cf. Ga 4, 19 ; 1 Co 6, 20 ; 1
P 3, 15).286

11.3.5 Tout culmine avec l’anéantissement de Jésus en nous


Comme nous l’avons vu, Jean Eudes est très explicite dans
cet « établissement » de Jésus comme point culminant de sa
formation en nous et en ce que cela pourrait signifier : s’asseoir,
construire, édifier, fixer, fonder, installer, placer, déposer, créer,
implanter, disposer, habiter, être fait, prendre naissance, être
instauré, et aussi l’image imprimée et gravée. Ainsi seraient les
attitudes pendant le processus : pénétrer à l’intérieur de Jésus
puisque l’unique lieu digne de Lui c’est Lui même ; l’aimer
comme l’unique amour digne de Lui, lui qui s’aime lui même ;
nous anéantir en tout ce que nous sommes et faire en sorte
qu’il nous anéantisse, s’établisse en nous et implante son divin
amour ; Après avoir communié, faisons en sorte que Jésus soit
reçu en lui-même avec l’amour qu’il faut.287 A son tour, il
s’agit d’une attitude humble par laquelle nous supplions le Sei-
gneur de nous établir en ses sentiments et attitudes.288
Pour Jean Eudes, une attitude très importante afin que Jé-
sus s’établisse en nous est l’humilité, qui implique toujours le
renoncement et l’adhésion. La reconnaissance de notre néant
naît de la reconnaissance sincère de notre captivité, de notre
péché, de notre inutilité, de notre incapacité et indignité pour
servir Dieu, de notre insuffisance pour le bien et l’urgente né-
cessité que nous avons de Jésus Christ et de sa grâce. C’est un
rien qui réclame à grands cris notre Libérateur en invoquant
son pouvoir et sa miséricorde. À partir de ce rien, nous avons

286 V.R. O.C. I, 91.


287 V.R. O.C. I, 140.
288 V.R. O.C. I, 211.
156 Cahier eudiste n° 25 - 2017

l’expérience douloureuse de notre captivité et de notre impuis-


sance pour certaines vertus, et encore plus pour établir Jésus
en nous. C’est un rien qui est arrivé aux limites de la misère in-
digente, ayant absolument besoin de la grâce « de l’Esprit, de
la force renouvelée et du pouvoir du Christ », pour renoncer
au péché qui a tout hypothéqué y compris nous-mêmes, et
avoir le pouvoir et la liberté de laisser de l’espace à Jésus pour
qu’il s’établisse en nous et nous prenne comme sa propriété
privée puisqu’il nous a acquis au prix de son sang et de sa
mort. Par son immense miséricorde, il restera seulement l’es-
pace qui convient pour qu’Il se forme et s’établisse en nous, ne
cherchant pas notre intérêt ou satisfaction mais son contente-
ment et sa gloire.289
Est-ce que ce sera possible ? Peut-être que cela semblera
facile pour certains ou pure rhétorique, mais pour d’autres
puisse cela nous arriver jusqu’à l’âme et s’exercer toute la vie, –
formidable ! –, puisque pour saint Jean Eudes c’est le devoir
de tout baptisé, abandonné consciemment au pouvoir misé-
ricordieux du Seigneur et à l’intercession de sa très sainte
Mère.290

11.4 Notre projet est de former dans les autres le même Jésus
qui se forme en nous

C’est tellement merveilleux ce que fait l’Esprit Saint en


nous, comment ne pas le désirer pour les autres et travailler à
cela de toute son âme ? Jean Eudes, nous identifie, nous évan-
gélisateurs, à des « formateurs de Jésus ». C’est notre mission
en même temps que nous vivons au plus intime le mystère de
Jésus. Ainsi que Marie, « Dieu le Père l’a faite participante de
sa paternité divine et lui a donné le pouvoir de former Jésus,
ainsi il a aussi communiqué aux Prêtres la même paternité et
leur a donné un pouvoir de former Jésus dans l’Eucharistie et
dans les cœurs des fidèles ». À la ressemblance de Marie, les

289 V.R. O.C. I, 227-233.


290 V.R. O.C. I, 275.
II. Approche de théologie spirituelle eudiste 157

prêtres associés par l’Esprit Saint au baptême et à l’Eucharistie,


poursuivent et continuent le mystère de l’Incarnation, en for-
mant Jésus.291 Il est donc clair, que nous sommes appelés à
former, à ressusciter, dans les personnes le même Jésus qui a
été formé en nous, à l’imitation de Marie.292 « Le Père divin
vous associe à son admirable paternité. Par cette divine vertu, il
donne naissance depuis toute éternité, en son adorable sein, à
son Verbe éternel et par elle la bienheureuse Vierge fut revêtue
pour le former en son sein virginal : La puissance du très haut te
couvrira de son ombre (Lc 1, 35) ; Je dis que cette même vertu
vous est communiquée quand vous êtes entrés en sacerdoce
pour recevoir le pouvoir de produire en la sainte eucharistie le
fils unique de la Vierge, comme aussi pour le former et pour le
faire naître dans les âmes chrétiennes : Que Christ se forme en
vous. (Ga 4, 19) ».293
En même temps que nous formons Jésus en nous, nous
nous engageons à le former en les autres et nous serons traités
comme les proches et les mères de Jésus (Cf. Mt 12, 50) : « Em-
ployons-nous par notre exemple, nos prières et nos instruc-
tions à former et faire naître le Fils de Dieu dans les cœurs de
nos proches et Lui nous traitera et aimera en la terre et au ciel
comme ses proches et ses mères ».294
Nous pouvons conclure avec cette prière programmatique :
« Oh grand Jésus, je proclame solennellement devant le ciel et
la terre que je désire seulement vivre pour travailler continuel-
lement à te former, te sanctifier, et te faire vivre et régner en
mon âme et en toutes les âmes que tu m’enverras pour cela ; je
te supplie avec tout mon cœur, d’agir de telle sorte que tout
mon soin, mes pensées, mes paroles, mes travaux et œuvres
soient employés et consacrés à cette fin ».295

291 Le Mémorial, 3,216. cf. Le Bon Confesseur, 4.153 ; Le Cœur Admi-


rable, 6, 74, 154, 356, 389 ; 8. 215,331.
292 Lettres, 10, 511.
293 Le Bon Confesseur. 4. 152.
294 L’Enfance Admirable, 5.407.
295 V.R. O.C. I, 82.
158 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Grâces et bénédictions pour cette lecture et béni soit votre


cœur parce que Jésus se forme en lui.
Amen avec Jésus et Marie.
159

III. APPROCHE DE THÉOLOGIE SPIRITUELLE


ET PASTORALE

« Nous avons une part toute particulière en chaque mystère


du Fils de Dieu, d’autant que ce même Fils de Dieu, en chaque
mystère qu’il a opéré, a eu quelque pensée, quelque dessein et
quelque amour particulier au regard de chacun de nous. Il a eu
dessein de nous communiquer quelques grâces et de nous faire
quelques faveurs spéciales, tant en la terre qu’au ciel, par cha-
que mystère qu’il a opéré ». (O.C. I, 329)
160 Cahier eudiste n° 25 - 2017

LA « FORMATION DE JÉSUS EN NOUS » À LA LUMIÈRE


DE LA THÉOLOGIE SPIRITUELLE CONTEMPORAINE

P. Gilles OUELLET, cjm

Le « dynamisme spirituel » du Grand Siècle

« Le grand historien de la spiritualité Louis Cognet évite de


parler d’« école française ». Dans ses Origines de la spiritualité
française au XVII e siècle (1949), il insiste sur l’importance de
Bérulle, dont la spiritualité « est à l’origine de tout un courant,
le plus considérable peut-être, des idées religieuses du XVII e
siècle ». Il explique, plus loin : Bérulle est « le père du courant
christologique, qui va déterminer l’aspect le plus original de la
spiritualité française en sa période classique ». Si la dimension
christologique est présente dans d’autres spiritualités de l’épo-
que, on peut noter des idées nouvelles : le mystère de l’Incarna-
tion comme fondement d’une piété chrétienne, centrée sur la
personne du Verbe incarné, et un vocabulaire typique (état,
adhérence, élévation, intérieur, etc.), qui se transmettent peu à
peu à tout le monde, en perdant d’ailleurs de leur force. Co-
gnet parle de « spiritualité bérullienne » ou de « bérullisme ».
[…] Sensible à toutes les nuances, il ne voit pas d’«École fran-
çaise», mais une spiritualité française à l’époque classique, dont
toute une partie est influencée par les idées de Bérulle. Bien
plus tard, en 1965, dans L’Essor de la spiritualité moderne :
1500-1650, son chapitre sur « l’école spirituelle française » se
borne à étudier le contexte spirituel de la seconde moitié du
XVIe siècle. Puis vient un chapitre sur « le courant bérullien »,
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 161

qui distingue «les gardiens du bérullisme : le Carmel, Bour-


going et Gibieuf », « l’évolution du bérullisme : Condren et Sé-
guenot » et « les adaptations du bérullisme : saint Vincent de
Paul, M. Olier, saint Jean Eudes ».296
Quand on souhaite apporter un éclairage « théologique »,
éclairer une « dynamique spirituelle » issue de la culture d’un
siècle qui a peu de ressemblance avec la nôtre et qui invite les
baptisés et les ministres à « former Jésus en nous » pour deve-
nir saints, que pouvons-nous espérer découvrir ?
Sans nier l’héritage dont nous pouvons faire mémoire avec
joie, nous sommes également appelés à prendre la mesure de la
distance des trois siècles qui nous séparent d’aujourd’hui, tout
en identifiant les semences qui peuvent encore porter fruit.

L’approche de notre fondateur

Dès l’an 1648, Jean Eudes avait achevé un petit opuscule


intitulé Règle du Seigneur Jésus et Règle de la Sainte Vierge Ma-
rie, Mère de Dieu, communément appelés plus tard Les Règles
latines. Ce n’est que 10 ans plus tard qu’il y ajouta les Constitu-
tions de la Congrégation de Jésus et Marie. En imitant le style
des anciennes règles monastiques, il propose des points de re-
père évangéliques pour animer, dans sa congrégation, la vie
chrétienne et sacerdotale communautaire. Ce qui retient l’atten-
tion dans les deux titres de ces Règles : La Règle du Seigneur Jé-
sus, qui expose les fondements de cette Congrégation et les de-
voirs de ses membres en qualité de chrétiens et de clercs et La
Règle de la Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu où les enfants de
cette congrégation sont initiés aux vertus chrétiennes et sacerdo-
tales.
Les Eudistes y trouvent exposées, dans leurs grandes lignes,
les obligations résultant de leur baptême, de leur sacerdoce, et
des exigences de la vie commune à laquelle ils se sont assujettis

296Y. Krumenacker, L’école française de spiritualité, Des mystiques, des


fondateurs, des courants et leurs interprètes, Cerf, 1998, p. 27-28.
162 Cahier eudiste n° 25 - 2017

pour mieux remplir leurs devoirs. On l’a dit avec raison, ces
Règles, à quelques détails près, conviennent à toutes les com-
munautés ecclésiastiques et même à tous les prêtres, puisqu’el-
les contiennent la fleur des enseignements évangéliques tou-
chant la vie chrétienne et sacerdotale.
Le troisième chapitre de ces Règles s’intitule : A quoi sont
obligés les enfants de cette congrégation en qualités de chrétiens
qui, dans le saint baptême ont promis de suivre le Christ. S’en-
chaînent alors dans ce chapitre les sections suivantes : Le chré-
tien doit adhérer au Christ comme un membre à son chef ; le
chrétien doit revêtir le Christ et porter son image ; le chrétien
doit demeurer dans le Christ, et porter en Lui du fruit ; le chré-
tien doit vivre avec le Christ, vivre pour le Christ, vivre dans le
Christ, du Christ et de la vie du Christ ; le chrétien doit vivre
de la vie du Christ ressuscité ; le chrétien doit vivre et se laisser
conduite par l’Esprit du Christ, et tout faire en son nom et
dans son Esprit ; le chrétien doit revêtir les mœurs et les vertus
du Christ vivant au ciel. Et ce n’est que dans le chapitre IV que
notre fondateur aborde les obligations de ses enfants dans leurs
fonctions de prêtres et de clercs, obligations des supérieurs, des
missionnaires, des prédicateurs, des confesseurs.
C’est donc au nom des engagements du baptême et du ser-
vice ecclésial que Jean Eudes, au dix-septième siècle, interpelle
les gens de son temps à réveiller leur réponse à l’appel voca-
tionnel. Dans un tout autre contexte ecclésial, comment ré-
sonne aujourd’hui cette interpellation ?

Les défis de la culture contemporaine

A l’occasion de l’Assemblée générale qui a eu lieu au Mexi-


que,297 le rapport du Supérieur général et ceux de chacun des
provinciaux évoquaient quelques obstacles constatés dans les
comportements des personnes de diverses générations et de di-
verses cultures. Certains de ces traits marquent des change-

297 Du 2 au 15 janvier 2017.


III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 163

ments contrastés avec la culture religieuse du dix-septième et


peuvent rendre plus difficile la réalisation du « former Jésus en
nous » : on pourrait les rassembler sous le titre de « facettes de
la fragilité humaine ». Ont été évoqués les problèmes reliés à
l’affectivité, au célibat sacerdotal, à l’usage des biens matériels,
l’esprit d’obéissance, la disponibilité pour la mission. Dans son
exhortation apostolique Amoris Laetitia,298 le pape François
s’adressant aux familles fait un peu les mêmes constats :
« … Il faut également considérer le danger croissant que re-
présente un individualisme exacerbé qui dénature les liens fa-
miliaux et qui finit par considérer chaque membre de la famille
comme une île, en faisant prévaloir dans certains cas, l’idée
d’un sujet qui se construit selon ses propres désirs élevés au
rang d’absolu ». « Les tensions induites par une culture indivi-
dualiste exacerbée, culture de la possession et de la jouissance,
engendrent au sein des familles des dynamiques de souffrance
et d’agressivité ».299
Jean Vanier, le fondateur de l’Arche en France, lieu d’ac-
cueil des personnes handicapées, invite chacun des bénévoles
acceptant de vivre dans la communauté avec les plus mal en
point à tenter de devenir des « bergers de l’être ». Berger de
l’être de l’ « aidant », pour une meilleure qualité de présence;
berger de l’être de l’ « aidé » pour un support plus efficace.
A partir de ces quelques références, on peut déjà se laisser
interpeler sur la qualité des relations humaines dans nos com-
munautés de vie : depuis la communauté désignée pour l’accueil
initial, jusqu’à la dernière résidence prévue pour les confrères
ainés et requérant la même présence attentive et reconnaissante
à cette étape de leur vie. Les rôles des supérieurs locaux et pro-
vinciaux qui comportent dans leurs responsabilités des contacts
assidus auprès de leurs frères doivent aussi porter cette couleur
de « bergers de l’être » auprès des fragilités humaines.

298 Edition Médiaspaul, Canada, no 33, p. 24-25.


299 On pourrait écrire la même chose pour décrire certains phénomènes
à l’intérieur de nos communautés.
164 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Sans doute, « former Jésus – et je me permets de préciser


« en nous » et « dans les autres », voilà le défi permanent de
chaque chrétien, et de chaque eudiste tel que formulé déjà
dans Vie et Royaume.
Le pape François nous indique lui aussi quelques accents
prioritaires pour nous inviter à entrer dans un processus de
conversion : « L’Église devra initier ses membres – prêtres, per-
sonnes consacrées et laïcs – à cet « art de l’accompagnement »,
pour que tous apprennent à ôter leurs sandales devant la terre
sacrée de l’autre (cf. Ex 3,5). Nous devons donner à notre che-
min le rythme salutaire de la proximité, avec un regard respec-
tueux et plein de compassion mais qui en même temps guérit,
libère et encourage à mûrir dans la vie chrétienne ».300
Quelles sont les pierres d’attente dans les diverses cultures
d’aujourd’hui : Europe, Amérique du Nord, Amérique latine,
Afrique, Asie ? Quelles pistes peuvent nous offrir les recher-
ches anthropologiques d’aujourd’hui ?

Quelques apports de théologiens francophones

Première attitude : l’ouverture

Permettez-moi de vous partager une parabole moderne qui


m’a fait cheminer dans ces dernières années. De mémoire, je
l’ai recueilli dans les écrits d’un moine de l’Abbaye St-André
de Bruges : la parabole des enfants qui jouent à la cachette.
Vous connaissez le jeu : un groupe d’enfants part se cacher et
un autre groupe se met à les chercher. Les enfants plus âgés,
jouent très sérieusement, respectent le règlement, puisqu’il
s’agit de se cacher, ils trouvent des manières assez ingénieuses
pour disparaitre, pour qu’on mette le plus de temps à la re-
cherche, et que parfois ceux qui cherchent finissent pas décla-
rer forfait. Les tout petits vont avoir une toute autre façon de
se comporter. Ils vont se trouver des espaces où ils ne seront

300 La Joie de l’Évangile, n° 169.


III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 165

pas très invisibles; et si la recherche semble prendre un peu de


temps, ils vont probablement sortir pour voir si vous êtes tou-
jours en train de les chercher, parce que, eux, ils ne jouent pas
à la cachette pour rester cachés, comme les grands, mais ils
jouent à la cachette pour se faire trouver.
On peut alors se poser une grave question de théologie spiri-
tuelle : même si nous sommes de bons connaisseurs de la tradi-
tion eudiste, et que nous pensons avoir ainsi des atouts pour
« former Jésus en nous », dans nos vies personnelles, nous
avons tous des espaces secrets où nous sommes encore enfants
et nous jouons à la cachette. Dans notre vie spirituelle, com-
ment jouons-nous à la cachette avec Dieu ? Pour rester cachés
ou pour vous faire trouver ? Peut-être en ce temps de l’Église
faut-il se mettre, avec encore plus d’intensité, à la recherche de
la brebis perdue, de la drachme perdue ou du fils perdu à l’in-
térieur de nous-mêmes, afin de permettre à Jésus de « se for-
mer en nous » ?

Le Dieu des mystiques301

Le Père Charles-André Bernard, jésuite, a médité et ensei-


gné toute sa vie la théologie spirituelle à l’Institut de spiritualité
de l’Université grégorienne de Rome. 302 Il est décédé

301 Il ne me semble pas que, dans le réseau eudiste, on ait fait grande
mention de ces publications importantes. Plus de 2412 pages d’analyse de
parcours mystiques catholiques. Est-il possible que la génération actuelle
soit toujours porteuse des craintes qui ont été manifestées contre la mystique
à la fin du XVIIe siècle ? A ma connaissance, seul le Père Paul Milcent a osé,
dans un bref article, s’attaquer à cette question : Vie mystique de saint Jean
Eudes. Qu’en sait-on ?, in Cahiers Eudistes, n° 19, p. 7 sq.
302 Le projet spirituel, Presses de l’Université Grégorienne, Rome, 328 p
(1978) ; Théologie symbolique, Téqui, Paris, 400 p (1978) ; Théologie affec-
tive, coll. “Cogitatio fidei 127”, Cerf, Paris, 462 p. (1984) Traité de théologie
spirituelle, Cerf, Paris, 492 p. (1986); Le Dieu des mystiques : Les voies de
l’intériorité, Cerf, Paris, 787 p. (1994) ; Le Dieu des mystiques 2 : La confor-
mation au Christ, Cerf, Paris, 734 p. (1998) ; Le Dieu des mystiques 3 : Mys-
tique et action, Cerf, Paris, 468 p. (2000). Ses éditeurs rapportent qu’il a cité
les paroles du théologien catholique Karl Rahner, prédisant que le chrétien
166 Cahier eudiste n° 25 - 2017

en l’année 2000.
Dans ses dernières années d’enseignement, il s’est attaqué
à un sujet peu touché par la majorité des théologiens : l’expé-
rience mystique des martyrs, des saints, des spirituels catholi-
ques. Pour parler mystique, il est impossible de partir d’une
théorie générale impossible à énoncer, ni d’une définition préa-
lable de la mystique chrétienne présentant une valeur norma-
tive. Le Père Bernard s’est donc attaché à donner la primauté
à l’analyse “expérientielle” permettant de dégager le caractère
dynamique des diverses voies mystiques. Dans le deuxième
tome de « Le Dieu des mystiques », il accorde une large place
(pp. 319-383) à des auteurs cités par saint Jean Eudes dans ses
écrits (Ludolphe de Saxe, Ignace de Loyola, Henri Suso,
Maître Eckhart) dans un chapitre portant comme titre Le
Christ évangélique, un chemin mystique. Le chapitre suivant,
Le Cœur du Christ, regroupe les expériences de sainte Ger-
trude d’Helfta, saint Jean Eudes et sainte Marguerite-Marie
Alacoque. Là encore, une étude substantielle (pp. 385-553).
Et enfin, un dernier regroupement de maitres de l’École bérul-
lienne (Bérulle, Condren, Olier) sous le titre Théologie et mysti-
que. (p. 555-623) L’auteur souligne l’imprévisibilité de la vie
et la singularité de la démarche mystique chrétienne, initiative
du Dieu personnel atteint et connu avant tout à travers
l’amour.
A l’époque de Jean Eudes, Pascal ajoutait : « C’est le cœur
qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce qu’est la foi : Dieu sen-
sible au cœur, non à la raison ». C’est à cette connaissance ex-
périentielle de Dieu à laquelle s’attache le Père Bernard. Il a
médité et enseigné les grands auteurs chrétiens de spiritualité.
Il s’agit, d’abord, de retrouver les points forts de l’expérience
de Dieu dont nous parlent les mystiques, de saint Paul et Ori-
gène à saint Bonaventure ou saint Jean de la Croix et beaucoup

de l’avenir, ou serait « mystique », ou ne pourrait pas être chrétien car la spi-


ritualité de l’avenir ne s’appuiera pas sur des convictions ou des environne-
ments religieux largement diffus, mais sur l’expérience de Dieu et la déci-
sion personnelle.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 167

d’autres. Le lecteur est d’abord invité à tourner son regard vers


cette connaissance du cœur, affective, mais structurée, et beau-
coup plus homogène qu’on le suppose souvent. Loin d’être
une expérience inarticulée, la mystique constitue aussi une
doctrine pour la foi vive.
Cette large enquête phénoménologique se poursuit par la
description des principaux types de vie mystique chrétienne.
L’auteur y présente les grandes personnalités qui ont centré
leurs recherches de l’union à Dieu sur la conformation au
Christ. Ainsi s’enrichit singulièrement le sens de la mystique
chrétienne à travers des figures célèbres : les martyrs, saint Ber-
nard, saint François et tant d’autres auteurs médiévaux, jusqu’à
l’École française et Thérèse de Jésus. Une telle présentation –
non pas histoire de la mystique mais description systématique
de grands types qui coexistent et se complètent – n’avait jamais
été entreprise.
Et le Père Bernard ira plus loin dans un troisième tome qui
renouvelle en particulier l’approche d’Ignace de Loyola et
d’autres grandes figures comme l’apôtre Paul, Grégoire le
Grand, la dominicaine Catherine de Sienne ou la carmélite
Thérèse d’Avila, Marie de l’Incarnation (ursuline canadienne),
qui donnent à la mystique une dimension étonnamment mo-
derne. La recherche spirituelle la plus fervente peut aller de
pair avec une vie apostolique engagée, à la suite du Verbe in-
carné. Enfin, dans un ouvrage posthume portant le titre La
Théologie mystique, l’auteur finalise sa recherche de plusieurs
années. Les trois premiers volumes sont des études phénomé-
nologiques, comme nous l’avons indiqué ; la Théologie mysti-
que se présente au contraire comme un traité comparable à son
traité de Théologie spirituelle publié en 1986.

Le premier noyau mystique chrétien

Dans son premier tome, le Père Bernard tente d’illustrer à


partir de l’expérience personnelle de saint Paul quelques élé-
ments fondamentaux du noyau mystique chrétien.
168 Cahier eudiste n° 25 - 2017

La lettre de Paul aux Éphésiens (I, 5)303 proclame que le


Père a déterminé d’avance « que nous serions pour lui des fils
adoptifs par Jésus-Christ » ; et dans sa lettre aux Romains
(16,25) Paul ajoute que ce dessein divin n’a pas été révélé
d’emblée mais qu’il est « resté enveloppé de silence aux siècles
éternels ».
Quand Dieu épouse l’humanité en Jésus, le Fils introduit
dans la sphère divine toute la réalité humaine et avec elle le
cosmos qu’elle résume. Ainsi, lorsque le mouvement de l’Incar-
nation sera achevé, la réalité humaine et cosmique sera transfi-
gurée dans le Christ. Un grand mouvement prend donc origine
en Dieu, et l’Esprit le connaît car il est intérieur à Dieu : « L’Es-
prit en effet sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu. Qui
donc entre les hommes sait ce qui concerne l’homme, sinon
l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, nul ne connaît ce
qui concerne Dieu, sinon l’Esprit de Dieu » (1 Co 2,10-11). En
se plaçant du côté de l’origine divine, l’attitude de Paul est fon-
cièrement contemplative et réceptive. Avant tout développe-
ment historique, Paul se plait donc à concevoir en Dieu un
amour bienveillant qui va se manifester. Le Père a donc déter-
miné que « nous reproduirions l’image de son Fils (Rm 8,29) ou
encore, dans la formule d’Éphésiens « que nous serions pour
Lui des fils adoptifs par Jésus-Christ » (Ep 1,5).
Inséparable de la Révélation du Mystère caché au cœur du
Père apparait la figure du Christ : « Il nous a bénis par toutes
sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ
(Ep 1,4). Au fil de ses lettres, Paul énumère ces bénédictions :
l’élection, la prédestination à l’adoption dans le Christ, la ré-
demption, la révélation, la récapitulation. Tout cela s’accomplit
dans le Christ. S’il est un aspect de la vie du chrétien dont saint
Paul peut témoigner personnellement, c’est bien du don de

303 Nous savons que l’authenticité de cette lettre est très discutée au-
jourd’hui. Elle serait née dans une école de disciples de Paul. Ceux-ci, dans
le dernier tiers du premier siècle poursuivirent son œuv.r.e et appliquèrent
ses intuitions profondes à des problèmes nouveaux.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 169

l’Esprit accordé au Baptême. Dans le contexte de l’Église pri-


mitive la manifestation de l’Esprit constituait le signe substan-
tiel de la nouveauté chrétienne. Le premier domaine dans le-
quel se manifeste la puissance de l’Esprit est celui de la
connaissance intérieure. Pour Paul, l’Esprit habite en nos
cœurs pour les transformer. En quelque sorte, il est le Dieu
sans visage. Il meut de l’intérieur. Il suscite une connaissance.
Former Jésus en nous, c’est être capable de se laisser trans-
former, à la manière dont Paul nous fait part de son expérience
personnelle.

L’Incarnation comme dynamisme spirituel

À la fois dans la première tradition bérullienne et l’analyse


phénoménologique contemporaine du Père Bernard, on dé-
couvre une grande richesse pour notre croissance spirituelle
dans la contemplation du grand mystère du dessein de Dieu
pour nous. Il faut insister sur l’importance de l’Incarnation
dans la pensée de Bérulle.304 Bérulle pense « que l’homme, qui
est à l’image de Dieu par lequel il est fait, est encore à l’image de
l’Homme-Dieu par lequel il est refait ».305 Pour lui, l’Incarna-
tion apparaît également comme une rédemption, redonnant
ainsi à l’histoire humaine un rôle fondamental dans la question
du salut. Inspiré par les Pères grecs, Bérulle s’avance encore un
peu plus loin dans sa manière de comprendre l’Incarnation : il
y inclut ce dessein premier de la divinisation de l’homme. Cela
l’amène à s’approcher de la thèse scotiste d’une Incarnation in-
cluse dans le plan divin, indépendamment du péché.
« … Me semble-t-il que Dieu qui voit les choses futures
dans les présentes, voyait en cet œuvre de la Création celui de
l’Incarnation, et se plaisait à penser au second Adam en for-

304 Voir R. Cadoux, « Le sacrement de l’Incarnation. L’exemplarisme


dans les Grandeurs de Jésus du cardinal de Bérulle », mémoire de maîtrise
dactylographié, Université catholique de Lyon, 1993, cité dans Krume-
nacker, op. cit. p. 165.
305 Grandeurs de Jésus, XI, O.C., p. 425.
170 Cahier eudiste n° 25 - 2017

mant le premier […]. Aussi y a-t-il un grand rapport entre


l’œuvre de la création de l’homme et celui de l’Incarnation du
Verbe, comme entre deux excellentes œuvres, l’un suprême en
l’ordre de la nature, l’autre suprême en l’ordre de la grâce ».306
Tous les spirituels ont envisagé le mystère de l’Incarnation, non
pas seulement comme une réalité de grâce donnée au Christ
pour les hommes, ni uniquement comme une sorte de répara-
tion juridique de la faute du premier homme, mais bien davan-
tage encore comme un ferment, une sorte de levier, qui entraî-
nerait l’humanité vers un état dépassant de beaucoup ce
qu’Adam avait pu connaître au paradis terrestre.
Il serait faux de nous représenter la spiritualité chrétienne
comme uniquement orientée vers un passé que l’on chercherait
à retrouver. Il serait faux également de la voir orientée vers un
avenir qui n’aurait aucun rapport avec les défis de l’humanité
d’aujourd’hui. Le Christ lui-même nous a dit que nous étions,
non seulement créatures et amis de Dieu, mais aussi et réelle-
ment, bien que par adoption, ses fils. Personne n’a jamais pré-
senté le thème de l’imitation du Christ comme une imitation
matérielle pure et simple, ce qui serait une absurdité. Comment
donc pouvons-nous entrer dans ce mystère du Christ ? C’est la
question, et l’on rencontre deux manières de la résoudre.

A. La contemplation du « mystère » en Dieu

En s’incarnant, et par le privilège de l’union hypostatique,


le Verbe nous a ouvert un certain type d’adoption, qui doit être
réalisé dans la vie chrétienne. Voyons un peu l’anthropologie
de Bérulle.
Il voit l’homme comme indigent de Dieu ; l’homme fait fi-
gure d’un être inachevé. Soumis à la servitude du péché, il se
donne à voir également comme un être blessé. On se trouve de-
vant un portrait très contrasté. Les expressions contradictoires
se pressent : grandeurs et perfections, grand miracle, image de

306 Grandeurs de Jésus, XI, O.C., t. VII, p. 246.


III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 171

Dieu, mélange le plus parfait et le plus admirable qui soit en la


nature, chef-d’œuvre, centre du monde, Dieu visible en la terre,
excellence, capacité, plénitude. Mais aussi, comme en contraste :
néant, impuissance, fumier, rebut, boue, fange, indigence, dé-
pendance, servitude, petitesse, misère, bassesse, imperfection.
Finalement quoi retenir du regard de Bérulle sur l’homme ?
Doit-on retenir l’exaltation héritée des enthousiasmes humanis-
tes et renaissants ou plutôt la dévalorisation radicale, qui an-
nonce les noirceurs du jansénisme et du rigorisme gallican ? De
plus, l’anthropologie bérullienne s’articule autour d’un certain
nombre de binômes : néant et capacité, dépendance et relation,
adhérence et anéantissement, servitude et libération. Bérulle
constate : « L’homme est composé de pièces toutes différentes. Il
est miracle d’une part et de l’autre néant. Il est spirituel d’une
part et corporel de l’autre. C’est un ange, c’est un animal ; c’est
un néant, c’est un miracle ; c’est un centre, c’est un monde, c’est
un Dieu. C’est un néant environné de Dieu, indigent de Dieu,
capable de Dieu et rempli de Dieu s’il veut ».307
Bérulle, d’un crayon vigoureux, dessine l’horizon de
l’homme et sa destinée, en même temps qu’il en souligne les li-
mites. L’homme est un miracle, il n’en demeure pas moins un
être de fragilité. « Rempli de Dieu, s’il veut ». Dans ces quel-
ques mots, se trouve vraisemblablement esquissée la réponse
au dilemme précédent. Rempli de Dieu : l’homme est destiné à
rencontrer Dieu.
Après le miracle de l’homme, celui de l’Homme-Dieu. L’an-
thropologie de Bérulle se renouvelle et s’épanouit sur le regis-
tre d’une christologie triomphante. Ses propos sur l’homme
prennent sens à la lumière du mystère de l’Incarnation. Aux
yeux de Bérulle, l’Incarnation se donne à voir comme un mys-
tère absolument singulier, qui révèle au cœur du monde la radi-

307 Œuvres de piété 168, O.C. Cerf, t. IV, p. 10. Commentant ce beau
texte, Henri de Lubac a évoqué « cette sorte de déhanchement, cette mysté-
rieuse claudication, qui n’est pas seulement celle du péché, mais plus radica-
lement celle d’une créature faite de rien, qui, étrangement, touche à Dieu ».
Voir Le Mystère du surnaturel, Paris, Aubier, 1965, p. 149.
172 Cahier eudiste n° 25 - 2017

cale nouveauté de Dieu dans son histoire avec les hommes.


L’Incarnation fonde l’ordre de l’union hypostatique :
« Mais, en l’ordre de l’union hypostatique qui est le su-
prême entre les ordres, la lumière de la foi nous apprend qu’il
y a un seul sujet. [...] Jésus, donc, entre seul dans cet ordre inef-
fable et il n’y a aucun homme ni aucun ange qui doive y être as-
socié. [...] En lui, Dieu a voulu arrêter le cours de ses œuvres,
comme en son chef-d’œuvre ». Et Bérulle exalte la souveraineté
de l’Homme-Dieu : « Il est, lui seul, un monde et un grand
monde. Il est lui seul un plus grand monde que tous ces trois
mondes ensemble de nature, de grâce, de gloire ».

B. La vie intérieure du Christ, modèle du chrétien

Il existe une seconde méthode très employée, même par les


auteurs qui utilisent la première, et en particulier par Bérulle.
Elle consiste à scruter, non plus les données théologico-philo-
sophiques du mystère de l’Incarnation, mais sa réalisation his-
torique concrète, à considérer le Christ comme une réalité his-
torique dans sa totalité, et à étudier son comportement à tra-
vers sa vie terrestre, en essayant d’analyser ses différentes atti-
tudes intérieures, en donnant une valeur significative à chacun
des états de cette vie que le Christ a menée sur la terre. On est
entraîné, à ce moment-là, et presque tous les auteurs, y compris
notre fondateur, qui ont adopté cette méthode l’ont été, à de
longs développements sur cette vie, extérieure et intérieure, du
Christ. On trouve, dès la littérature patristique, des médita-
tions sur la vie intérieure du Christ ; il y en a beaucoup chez les
Pères Grecs, et elles abondent chez saint Augustin, surtout
dans ses Traités sur saint Jean et dans quantité de ses sermons.
Au Moyen Âge, la dévotion profonde que l’on a envers
l’Humanité du Christ se développe encore davantage. L’un des
modèles de ce genre est le fameux Ludolphe de Saxe, que l’on
appelle Ludolphe le Chartreux, et qui est, à mon avis, injuste-
ment oublié. Il nous a laissé un traité de la Vie du Christ, tra-
duit en français au XVIIe siècle, et que tout le monde, ou à peu
près, a lu à cette époque. Elle a inspiré à peu près tous nos au-
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 173

teurs. Elle est composée d’une série d’admirables méditations


de grande valeur.308 Quantité de thèmes de Bérulle, que l’on
croit originaux, procèdent directement de Ludolphe le Char-
treux.309 Il existe là une source trop peu connue, et qui mérite
d’être étudiée de plus près. Bérulle lui-même a du reste essayé
de reprendre la voie tracée par Ludolphe. Dans la dernière
partie de son existence, c’est-à-dire après 1623, il commença à
son tour une Vie de Jésus, qui promettait d’être un monument
extrêmement important, puisqu’il n’en put faire paraître qu’un
seul volume, de quelque trois cents pages, et que ce volume
n’arrive pas encore à la naissance du Christ mais demeure à sa
vie dans le sein de Marie. Ce volume n’en est pas moins admi-
rable, et il est indispensable de l’avoir lu pour connaître le der-
nier état de la pensée de Bérulle. Dans ce document capital se
trouvent des pages merveilleuses, où il est dit très clairement
comment la vie intérieure du Christ, prise en chacune des cir-
constances concrètes de son existence, devient modèle et type
des habitudes chrétiennes. À ce moment, les considérations
d’ordre théologique s’effacent quelque peu devant une analyse
du comportement psychologique du Christ.
Depuis les redécouvertes de Bremond, on s’est beaucoup
attardé à l’analyse des textes de nos spirituels, leurs relations, le
contexte intellectuel de l’époque, quelques analyses psycholo-
giques, mais peu de chercheurs se sont attardés véritablement
au comment de la « formation de Jésus en nous », au dévelop-
pement des chemins d’intériorité qui nous sont offerts par les
auteurs contemporains.

Besoin actuel d’une anthropologie spirituelle

Dans la revue de théologie suisse ayant comme titre La


chair et le Souffle,310 une femme médecin, spécialisée en réédu-

308 Voir C. André Bernard, Le Dieu des mystiques, t. 2, p. 327.


309 Cognet, Les problèmes de la vie spirituelle, Cerf, 1967, p. 58.
310 Michèle Trellu, La spiritualité de l’enfant trisomique, in La Chair et
le souffle, Vol. 4, n° 1, 2009, p. 26.
174 Cahier eudiste n° 25 - 2017

cation auprès d’enfants handicapés nous rapporte une expé-


rience qui l’a marquée avec un enfant trisomique. Dans une
salle de l’hôpital où elle tentait d’intervenir auprès d’un enfant
trisomique en crise, « alors que j’étais en train de mobiliser
trop vigoureusement un de ses compagnons très handicapé, un
autre enfant me grondait : « Fais attention, toi, il y a quelqu’un
là-dedans ».
Cette recommandation lumineuse a résonné comme un
écho à la phrase de saint Paul : « nous portons un trésor dans
des vases d’argile. (2 Cor 4,7) ». Chaque personne porte en elle
un témoignage unique, reflète un des visages de Dieu.

Réussir notre « Incarnation »

Le premier verset, du premier chapitre du premier livre, de


la Bible identifie deux réalités qui nous apparaissent aux anti-
podes mais qui se révèlent encore aujourd’hui indissociables :
le souffle divin et le chaos terrestre. « En un commencement où
Dieu a créé/crée le ciel et la terre, la terre était tohu-bohu, une
ténèbre sur les faces de l’abîme, mais le souffle de Dieu planait
sur les faces des eaux et Dieu dit : Que la lumière soit ! ».311
Avec une certaine urgence, Dieu commence par mettre de l’or-
dre dans le tohu-bohu originel, celui de notre naissance indivi-
duelle et celui du monde dans lequel nous arrivons. Lytta Bas-
set nous signale que s’il s’agit d’UN commencement, c’est qu’il
peut y en avoir de nombreux autres. Il ne s’agit probablement
pas d’un commencement absolu, qui aurait eu lieu une fois
pour toutes à un moment de l’histoire. A chaque heure, à cha-
que jour, dans chacune de nos existences individuelles et de
nos réalités collectives, Dieu est Celui qui commence et par
Qui commence du neuf.
Comment ? Pas autrement qu’à partir des chaos terrestres,
de ceux que nous connaissons bien, qui nous entourent – de

311 Traduction de Lytta Basset, Oser la bienveillance, Albin Michel,


2014, p. 215.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 175

la confusion qui règne dans nos familles biologiques, dans


nos structures socio-politiques, dans les comportements per-
turbés des individus, de nos groupes communautaires, de nos
peuples. A partir de ces tohu-bohus intérieurs et relationnels
qui génèrent mensonge, violence, désagrégation de nos identi-
tés.
Pour le peuple d’Israël, Dieu est celui qui fait sortir du
tohu-bohu un monde habitable. La première expérience fonda-
mentale de ce Peuple a été une expérience de libération ; et le
Peuple n’a eu aucune peine à faire le lien entre le Libérateur et
le Créateur. Il me plait de citer deux des auteurs éclairants uti-
lisés par Lytta Basset dans sa recherche.
« Selon le bibliste Paul Beauchamp, le tohu s’applique qua-
siment toujours à la terre. C’est un « état de la terre où la vie
est impossible », sans chemin, désertique, plongée dans l’obs-
curité. […] C’est « l’absence de ce qui oriente et met en rela-
tion dans l’espace : chemins, lumière, constellations ».312
De son côté, la philosophe juive, Catherine Chalier met en
évidence le lien entre la ténèbre et le tohu-bohu. Nous aurions
tort, dit-elle, de réduire cet « état » à un vide ou à un néant ; sa
proposition est plutôt de penser à « une matière brute,
confuse, agitée de mouvements violents et aveugles », les ténè-
bres « s’imposent nécessairement là où aucune distinction ne
s’esquisse ou s’impose, ne se voit ou ne se dit … .313 Et Lytta
Basset d’ajouter : Comment ne pas penser à certaines de nos si-
tuations interpersonnelles ou collectives, où règne la plus
épaisse confusion ?
De Gn 1, on peut retenir que le Créateur donne l’impulsion
de faire sortir du chaos. Il semble être question, dans ce texte,
de l’expérience humaine, universelle, d’un tohu-bohu, où rien
ne peut vraiment commencer sans l’initiative de l’AUTRE. Plus
les rédacteurs de la Bible ont médité sur leur expérience avec

312 Lytta Basset, idem, p. 218.


313 Catherine Chalier, La nuit, le jour. Au diapason de la création, Paris,
Seuil, 2009, p. 30.
176 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Celui qui les a fait sortir d’Égypte, plus ils ont vu en Lui Celui
qui, de tout temps, fait sortir les humains de leurs chaos indivi-
duels et collectifs en « créant », c’est-à-dire en séparant, nom-
mant, différenciant les êtres et les choses de façon à ce que leur
monde devienne habitable.

Sortir de soi, un combat spirituel au quotidien

Parce que la menace est constante de retomber dans l’indis-


tinction, le chaos et le mutisme, Jésus recommandait à ses
contemporains de « veiller et prier pour ne pas aller-dans, au-
dedans de la tentation/séduction » (Mt 26,41). Parce que nous
sommes convaincus d’être créés à l’image de Dieu, nous nous
sentons traversés par son pouvoir créateur et capables comme
lui d’opérer des « séparations successives » d’avec le monde du
confus, de l’indifférencié. Et si, dans le récit, ces séparations se
déroulent sur plusieurs jours, c’est assurément pour nous indi-
quer qu’il s’agit d’un processus qui prend du temps.314 Il faut
une certaine humilité pour accepter de partir de là où l’on est,
aussi bas soit-on tombé. Aussi perdus, confus, aveuglés soyons-
nous, il nous est offert chaque jour de poser la parole ou l’acte li-
bre qui nous sort momentanément de notre enfermement. C’est
en cela que nous « ressemblons » au Créateur, que nous som-
mes « à son image ».
Le théologien français, Bernard Sesboué, jésuite, affirme
dans un de ses récents livres : « Au début de l’ère chrétienne,
Clément d’Alexandrie percevait notre création « à l’image et
selon la ressemblance de Dieu », non comme une réalité histo-
rique, mais comme une prophétie, une préfiguration en vue
d’autre chose. Quand on aperçoit que Dieu, depuis la nuit des
temps, maitrise les forces de division et de confusion, on en-
tend mieux son besoin de notre « oui » pour que chaque jour
s’accomplisse encore cette victoire, y compris jusqu’au plus pro-

314
On n’est pas loin d’un critère qui fonde le besoin de « formation per-
manente ».
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 177

fond de notre intériorité. 315 « capax Dei » selon l’expression


des Pères de l’Église, c’est donc être capable de devenir l’être
humain entrevu dans la prophétie, l’humain capable de la rela-
tion avec l’autre humain et avec l’Autre-origine. Souvent on est
venu au monde, mais on n’est pas encore né, c’est-à-dire né au
monde des autres, au monde de la différence.
L’Incarnation est la parole la plus déroutante : Dieu qui se
tient « dans un corps et dans une chair », que la chair, la
mienne, celle de tout autre humain « devienne révélation ». On
pourrait dire qu’à chaque naissance humaine, Dieu s’incarne
dans notre monde ; chaque fois que nous naissons à ce monde
de la relation, nous nous retrouvons comme au dernier matin
de la Genèse. L’homme n’est pas seulement un « donné », il est
un « devenir ». Je me souviens de cette histoire juive : un père
de famille disait à ses enfants, quand je serai mort, on ne me
demandera pas pourquoi je n’ai pas été Abraham ? on me de-
mandera pourquoi n’as-tu pas été Gilles ?
La réalité de base de nos existences personnelles nous
amène à découvrir que l’initiative du dialogue n’est pas de
nous. Ce qui peut nous attirer dans la personne de Jésus, c’est
qu’il n’exige ni reconnaissance de faute ni liste de péché ; il se
contente d’offrir, inlassablement, l’accueil inconditionnel du
Père. Manière lumineuse de saluer notre entière liberté de
choix : liberté d’écouter, de parler, de répondre … ou de nous
taire, de nous fermer à la voix de l’Autre. tre capable de Dieu,
c’est donc être ou (re)devenir peu à peu capable d’alliance, de
partenariat.
Il est intéressant de nous arrêter à ces expressions de la Ge-
nèse : créé à « l’Image de Dieu », selon sa Ressemblance. Les
Pères de l’Église, si attentifs à l’emploi des mots dans l’Écri-
ture, étaient donc portés à conclure : l’homme a été créé
d’abord à l’image pour devenir ensuite à la ressemblance

315 Bernard Sesboué, L’homme, merveille de Dieu, Salvator, Paris, 2015,


p. 285.
178 Cahier eudiste n° 25 - 2017

(comme le dit 1 Jn 3,2 : nous lui serons semblables). Les deux


mots ne s’opposent pas, ils s’utilisent dans la séquence d’un
commencement et d’un achèvement. Le Père Sesboué écrit :
« après avoir donné l’homme à lui-même, Dieu se donne à
lui ».316 L’homme est donc fait par Dieu sous forme d’avoir à de-
venir ce qu’il est. L’image à la ressemblance de laquelle
l’homme a été fait est celle du Sauveur : « Ce ne peut être que
notre Sauveur : il est le premier-né de toute créature » ; « nous
devons donc avoir sans cesse devant nos yeux cette image de
Dieu, pour pouvoir être remodelés à sa ressemblance ».317 Ber-
nard Sesboué ajoute : « la perspective est dynamique : l’homme
doit passer de l’image à la ressemblance, qui représente son sa-
lut. L’image est la marque de cet appel ».318 La révélation de
Dieu sur Dieu et la révélation de Dieu sur l’homme vont totale-
ment de pair et cette révélation s’accomplit dans l’acte de l’In-
carnation, c’est-à-dire dans l’initiative inouïe de Dieu de venir
partager la condition même de l’homme. […]
L’abaissement du Christ venant chez nous est au contraire
une élévation de notre dignité et la révélation de notre vocation
à vivre en amis de Dieu. Tout le comportement du Christ est
devenu un agir d’homme, mais d’un homme parfait accomplis-
sant totalement le vœu créateur de son Père. Il établit entre son
Père et nous une solidarité et une communion nouvelle. Il nous
a montré comment l’amour de Dieu pour nous pouvait s’expri-
mer avec toute la tendresse d’un homme. … Cette révélation de
l’homme à lui-même, qui est aussi son salut, ne pouvait se faire
que par un acte de réconciliation entre Dieu et l’homme de-
venu pécheur.
Jésus nous sauve d’abord, parce que dans sa manière d’exis-
ter et de se comporter, il est un homme dont les réactions les
plus spontanées sonnent juste. C’est pourquoi tout témoin de sa
vie peut avoir envie de parler et d’agir comme lui, parce que Jé-

316 B. Sesboué, L’homme, merveille de Dieu, Salvator, Paris, 2015, p. 79.


317 Origène, Homélies sur la Genèse, I,13,35 – Sources chrétiennes 7bis,
p. 57-59.
318 Sesboué, idem, p. 84.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 179

sus lui révèle en sa personne le meilleur de l’homme. Ce que


chacun ressent en lui comme une possibilité lointaine et inac-
cessible, Jésus le révèle en lui comme accompli. Il annonce le
Royaume de Dieu ; les Pères dans la foi estimaient que le
Royaume devenait proche tout simplement parce que Jésus
était là.
Le salut de l’homme est rendu présent par la parole de cet
homme qui a parlé comme nul autre ne l’avait fait, qui agit en
sauveur des malades dans leurs corps comme dans leurs per-
sonnes spirituelles invitées à la foi, qui s’approche des pécheurs
et mange avec eux. Chacun de ses gestes est l’origine de ce que
l’Église instituera dans ses futurs sacrements. Jésus sauve et gué-
rit toutes les misères de l’humanité en partageant notre ma-
nière de vivre.
Une première constatation qui ressort des témoignages
évangéliques : pendant son ministère, Jésus dialogue avec tout
le monde. Entre lui et le monde courant de son temps, il n’y a
aucun écran protecteur. Il se laisse approcher par tous les pu-
blics : ceux qui s’ouvrent à la foi, comme ceux qui l’agressent, le
critiquent ou même veulent sa mort. Il est un homme de son
temps, il fait référence aux prescriptions religieuses comme aux
coutumes de la vie courante, celles de la campagne où il a été
élevé.
Jésus ne se contente pas de parler : il agit. Il a un corps qui
se laisse toucher et n’a pas peur de toucher pour guérir. Quand
on observe sa vie, on constate : une parole et un geste. C’est
déjà la structure de tous les sacrements que nous connaissons :
Jésus est ainsi le premier sacrement de Dieu pour notre salut.
« Tout ce qu’a fait Jésus, écrit saint Jérôme, ce sont nos sacre-
ments […] Le Sauveur, qu’il marche, qu’il s’assoie, qu’il
mange, qu’il dorme, ce sont nos sacrements ».
Puis, dans un moment solennel à la fin de sa vie, Jésus pose
aussi le geste du lavement des pieds ; lui, le Maître et le Sei-
gneur, leur donne l’exemple de ce qu’ils doivent faire couram-
ment les uns pour les autres : « Ce que j’ai fait pour vous, fai-
tes-le vous aussi », Cet ordre de répéter ce geste vient nous po-
180 Cahier eudiste n° 25 - 2017

ser la question : pourquoi le lavement des pieds n’est-t-il pas


devenu, comme la Cène, un sacrement de l’Église ? Jésus y a
posé le geste, a donné la parole et indiqué le devoir de le répéter.
La réponse à cette question est dans la nature du geste lui-
même. L’Eucharistie est un symbole vrai du sacrifice du sacri-
fice du Christ. Ici, nous ne sommes pas dans le symbole, mais
dans la chose elle-même. Jésus ne demande pas de célébrer
mais de réaliser tous les jours, comme il l’a fait lui-même, le ser-
vice fraternel. Acceptons-nous de parcourir le chemin pour
passer de l’image à la ressemblance, reconnaissons-nous cet ap-
pel à devenir, dans nos personnes, le sacrement visible de Jésus
Incarné ?
Permettez-moi, en guise de conclusion, de vous partager
cette réflexion de Maurice Zundel, prêtre suisse invité au Vati-
can par Paul VI pour prêcher la retraite du personnel, qui ré-
sume bien ma pensée :319 « A quoi sert-il que Jésus-Christ soit
né à Bethléem s’Il ne naît pas au-dedans de nous-mêmes. Il
n’est pas venu à Bethléem pour qu’à travers toute l’histoire se
perpétue une image de cet événement ; il est venu à Bethléem
pour établir sa demeure au plus intime de nous-mêmes, afin
que chacun de nous devienne le sanctuaire du Dieu vivant.
[…] Le vrai lieu de la naissance de Jésus, c’est notre cœur, et le
seul moyen de rencontrer Dieu c’est de nous recueillir jusqu’à
ce que nous atteignions, dans le silence le plus profond,
jusqu’au plus intime de nous-mêmes ».

319 M. Zundel, Quel Dieu et quel homme ? Ed. St-Augustin (Suisse),


1972. Pour moi, il est le spirituel contemporain qui exprime le mieux plu-
sieurs des grands thèmes de la tradition bérullienne.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 181

RÉSONNANCES À L’EXPOSÉ DU P. GILLES OUELLET

P. Carlos ALVAREZ GUTIERREZ, cjm

1- Tandis que je lisais sa méditation, je pensais à deux phra-


ses qui ont marqué la pensée et la vie de Saint Jean Eudes. La
première, de son maître Bérulle : « L’homme est un néant capa-
ble de Dieu ». La deuxième, de Jésus à Ste Catherine de Sienne
dans une de ses révélations : « Fais-toi capacité et je me ferai
torrent ». Nous avons beaucoup insisté sur le « rien » que nous
sommes et peu sur notre capacité de laisser Dieu habiter en
nous. Souvenons-nous de Paul en 2 Co 4, 7 : « Ce trésor, nous
le portons en des vases d’argile pour que cet excès de puis-
sance soit de Dieu et ne vienne pas de nous ».
Est-ce que nous laissons l’Esprit de Jésus travailler à former
Jésus en nous comme l’a fait Marie ? C’est un processus d’en-
gendrement long et difficile, mais le laissons-nous agir, ou nous
opposons-nous à lui ?

2- le P. Gilles Ouellet a dit : « Le mystère de l’Incarnation


est absolument singulier : il révèle au cœur du monde la radi-
cale nouveauté de Dieu dans son histoire avec les hommes ».
Jésus est l’homme nouveau (le nouvel Adam dira Paul) qui crée
des hommes et des femmes nouveaux. C’est surtout l’idée de
l’Evangile de Marc, mais c’est la merveilleuse réalité que nous
pouvons vivre chaque jour. Dieu se fait homme en Jésus et
l’homme devient Dieu en Jésus. Jésus est, ainsi, le centre, le
cœur, le moment fondamental de la nouvelle création, c’est
pourquoi il est « serviteur et offrande ». Serviteur de Dieu et
182 Cahier eudiste n° 25 - 2017

serviteur des hommes, offrande vivante et sacrifice agréable à


Dieu, acte d’amour total.
Sommes-nous conscients d’être en train de participer à
l’œuvre de la nouvelle création en nous et dans le monde ? Jé-
sus est-il notre tout, le centre, le cœur et le trésor de notre vie ?
Sommes-nous offrande vivante pour la gloire du Père ?
Le P. Alvaro DUARTE parlait de la centralité de la gloire
du Père dans l’œuvre de Jésus et dans l’agir de saint Jean Eu-
des. Mais, si nous lisons bien les œuvres de saint Jean Eudes,
j’y ajoute une idée qui revient toujours dans son œuvre : « Tout
faire par amour et pour la gloire de Dieu ».
Est-ce que ce sont les deux critères de notre agir, ou recher-
chons-nous la gloire humaine et notre vie devient-elle une lutte
pour le pouvoir ? Manipulons-nous nos communautés dans
cette lutte de pouvoir ?

3- Le pape François (Evangelii Gaudium §71) a une ré-


flexion sur le mystère de l’Incarnation qui me paraît fondamen-
tale et opportune. Depuis que la Parole de Dieu a décidé de
prendre notre nature humaine et qu’elle s’est incarnée en Ma-
rie, tout a été rempli de Dieu. Pour cela, dans le monde actuel
avec tous ses problèmes, bien plus que d’essayer de créer des
signes qui rendent Dieu présent, ce que nous devons faire c’est
découvrir les signes de sa présence parmi nous. Et ces signes
sont la solidarité, l’amour, le service, la générosité et tant d’au-
tres valeurs vécues entre les hommes.
Est-ce que nous nous laissons aller au découragement et au
pessimisme, ou sommes-nous capables de découvrir au-
jourd’hui les signes concrets de la présence toujours nouvelle
du Seigneur parmi nous ?

4- Il me semble important enfin, de revenir à la lecture et


l’étude de ce que l’on appelle les Règles latines qui ont été
écrites pour nous avant les Constitutions. Saint Jean Eudes s’y
manifeste comme un « Maître spirituel » comme saint Benoît,
saint Augustin, saint Ignace ou saint François d’Assise. La Rè-
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 183

gle du Seigneur Jésus et la Règle de la Vierge Marie sont un tré-


sor dont, nous les eudistes, nous ne tirons pas toujours profit.
Elles nous offrent un chemin ou un itinéraire pour “former Jé-
sus en nous”.
a- D’abord au moyen d’un double mouvement de renonce-
ment et d’adhésion.
Le renoncement est une expérience clairement biblique.
Dans le Nouveau Testament il est exprimé par plusieurs ver-
bes : dire adieu à l’injustice et au péché (apotasso) – renoncer –
affronter- se dépouiller – crucifier – s’anéantir soi-même.
b- Le renoncement mène à l’adhésion et celle-ci à suivre Jé-
sus.
Le chapitre III de la Règle du Seigneur Jésus nous offre un
chemin de libération et de transformation que l’on peut expri-
mer ainsi :
Adhérer à Jésus et s’attacher à lui (kollao) jusqu’à se souder
à lui en formant une unité intime et totale.
Se revêtir du Christ et porter son image jusqu’à devenir
« icône vivante de sa présence » au milieu du monde.
Demeurer en Christ et donner du fruit en lui, comme les
sarments dans la vie.
Vivre avec le Christ, pour le Christ, du Christ, et de la vie
du Christ.
Mener une vie pascale.
Vivre et agir dans l’Esprit du Christ et faire toute chose en
son nom et dans l’Esprit du Christ comme le dit Paul en Ga 5.
Vivre déjà ici une vie céleste (Col 3).
Ne pourrions-nous pas suivre ce chemin dans notre vie spi-
rituelle et en tirer profit également dans le service d’accompa-
gnement de nos frères dans notre travail pastoral ? Ce chemin
n’est-il pas celui du disciple tel que nous le demande au-
jourd’hui l’Église ? N’y découvrons-nous pas un enseignement
d’actualité qui fait de la spiritualité eudiste un cadeau pour le
chrétien d’aujourd’hui ?
184 Cahier eudiste n° 25 - 2017

LA FORMATION DE JÉSUS EN NOUS.


PERSPECTIVE PASTORALE ET MISSIONNAIRE

P. Carlos TRIANA, cjm

“O grand Jésus, avec protestation solennelle, en la face


du ciel et de la terre, je ne veux plus vivre que pour tra-
vailler continuellement à vous former, sanctifier, faire vi-
vre et régner dans mon âme et dans toutes les âmes qu’il
vous plaira m’adresser pour cela”. Saint Jean Eudes320

INTRODUCTION

“L’ouvrage le plus saint et le plus grand de la sainte Église


(est) [...] qu’elle le forme (Jésus) dans le cœur de ses
enfants” 321
On m’a demandé d’orienter ma réflexion sur « la formation
de Jésus en nous » dans une perspective pastorale et mission-
naire. C’est pour moi un privilège de le faire, bien que je ne sa-
che pas si je vais répondre aux attentes. La réflexion nous
conduit, en premier lieu, à nous souvenir que le missionnaire
saint Jean Eudes relie vie chrétienne et formation de Jésus.
Puisque la vie du chrétien c’est de vivre la vie de Jésus, il nous
faut former Jésus en nous ; la formation de Jésus c’est pour vi-
vre sa vie.
Ensuite, nous redécouvrirons comment cette conception de

320 O.C. I, 81.


321 O.C. I, 272.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 185

la vie chrétienne comme communion, qu’enseigne saint Jean


Eudes, puise ses racines dans la mine spirituelle de Pierre de
Bérulle, et comment elle requiert la formation de Jésus en
nous. À ce sujet, nous insisterons sur cette donnée fondamen-
tale : les membres de l’Ecole Française firent de cette spiritua-
lité la grande source de leur engagement apostolique.
Nous terminerons en rappelant ce sur quoi saint Jean Eu-
des insiste tant : la mission de l’Église dans toutes ses fonctions
c’est de former Jésus, et par conséquent, ce doit être la mission
la plus importante de tous les baptisés, des prêtres et des eudis-
tes.
Tout au long de cette réflexion mais surtout à la fin, nous
indiquerons quelques pistes pour l’apostolat eudiste qui est de
former Jésus dans les personnes et les communautés.
Commençons par prier : « Seigneur, je veux des yeux pour te
contempler, des oreilles pour t’écouter et obéir à ta parole. Je
veux une langue pour te bénir et parler de toi ; un cœur pour t’ai-
mer ; une mémoire pour me souvenir de toi ; une intelligence
pour te connaître ; des mains pour te servir ; des pieds pour te
chercher et te suivre ; de la volonté pour faire ce que tu me com-
mandes ».322

I - Être chrétien c’est vivre la vie du Christ

Pour saint Jean Eudes c’est clair. Le sacrement du baptême


nous fait membres du Corps mystique du Christ. Les baptisés
sont les membres et Notre Seigneur Jésus Christ est la tête. Et,
dans une logique rigoureuse, les membres ne peuvent pas vivre
une vie différente de celle de la tête. C’est pourquoi, être chré-
tien c’est vivre la vie du Christ. Être chrétien c’est continuer et
compléter la vie de Jésus. Mieux encore, c’est laisser Jésus vivre
et régner en nous pour qu’il continue et complète sa vie en nous.
« Dans le baptême, selon St Augustin, St Thomas et le caté-
chisme du Concile de Trente, nous faisons le vœu et la pro-
fession solennelle de renoncer à Satan et à ses œuvres et

322 OE 578.
186 Cahier eudiste n° 25 - 2017

d’adhérer au Christ comme les membres à leur tête, de nous


consacrer entièrement à lui et de demeurer en lui. Ceci équi-
vaut à adhérer à sa dévotion, à ses dispositions et intentions,
à ses lois et à ses normes, à son esprit, sa vie, ses qualités et
vertus, à tout ce qu’il a fait et à tout ce qu’il a souffert. Ce
vœu du baptême et cette profession d’adhérer à Jésus Christ
et de demeurer en lui est, selon St Augustin, le plus grand de
nos vœux. En un mot, le christianisme c’est faire profession
de la vie de Jésus comme dit St Grégoire de Nysse. Et St Ber-
nard nous assure que notre Seigneur ne considère pas profes-
ses de sa religion ceux qui ne vivent pas de sa vie. C‘est dans
ce but que nous faisons dans le baptême profession de Jésus
Christ, de sa vie, de sa dévotion, de ses dispositions et inten-
tions…
Finalement, nous faisons profession de vivre sur la terre et
au ciel uniquement pour être Jésus, pour l’aimer et l’honorer
dans tous les états et mystères de sa vie et dans tout ce qu’il
est en lui-même et en dehors de lui-même ».323
Saint Jean Eudes a donc découvert que la vie chrétienne
consiste à vivre la vie du Christ notre tête, vivre le Christ, avec
le Christ, en Christ, pour le Christ, du Christ 324 ou, comme il le
dit littéralement : le chrétien continue et complète la vie de Jé-
sus, car la vie que Jésus a déjà vécue dans son corps physique il
reste à la continuer et compléter dans son corps mystique car :
« les mystères de Jésus ne sont pas encore dans leur entière per-
fection et accomplissement. D’autant que, combien qu’ils soient
parfaits et accomplis en la personne de Jésus, ils ne sont pas
néanmoins encore accomplis et parfaits en nous qui sommes ses
membres, ni en son Église qui est son corps mystique ».325 Dans
la personne du Christ son œuvre salvatrice est complète, mais
dans son Corps mystique qui est l’Église, c’est-à-dire nous,
cette œuvre n’est pas encore arrivée à sa perfection et elle
continuera à se faire jusqu’à la fin des temps.

323 OE, p. 199-200.


324 O.C. IX, 87.
325 O.C. I, 310.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 187

Et pour le justifier il nous explique :


« Notre-Seigneur Jésus a deux sortes de corps et deux sortes
de vie. Son premier corps est son corps personnel, qu’il a pris de
la très sainte Vierge ; et sa première vie est la vie qu’il a eue en ce
même corps, pendant qu’il était sur la terre. Son second corps,
c’est son corps mystique, à savoir l’Église, [...] et sa seconde vie
est la vie qu’il a dans ce corps et dans tous les vrais chrétiens, qui
sont membres de ce corps. La vie passible et temporelle que Jésus
à eue dans son corps personnel [...] il veut continuer cette même
vie dans son corps mystique, jusqu’à la consommation des
siècles ».326
Ce que saint Jean Eudes désire c’est que nous les chrétiens
nous nous identifiions au Christ, que nous arrivions à être Jé-
sus marchant dans ce monde. En résumé, la vie chrétienne c’est
de communier au Christ, être un avec lui, à tel point que son
Cœur soit notre cœur et son Esprit notre esprit. Mais dans
saint Jean Eudes il s’agit de communier à sa vie la plus pro-
fonde : l’amour de son Père et de sa communauté.
Si nous comprenons les choses ainsi, le christianisme ce
n’est pas un ensemble d’observances à accomplir, ni un code
moral à respecter, c’est une vie qui nous identifie au Christ
parce qu’il continue à vivre sa vie en nous : « comme je suis en
mon Père, vivant de la vie de mon Père, laquelle il me va com-
muniquant : aussi vous êtes en moi vivant de ma vie, et je suis en
vous, vous communiquant cette même vie, et ainsi je vis en vous,
et vous vivrez avec moi et en moi ».327
Le christianisme c’est vivre de la vie de Jésus :
« De sorte que quand un chrétien fait oraison, il continue et
accomplit l’oraison que Jésus-Christ a faite en la terre ;
lorsqu’il travaille, il continue et accomplit la vie laborieuse
de Jésus-Christ [...] et ainsi de toutes les autres actions qui
sont faites chrétiennement. [...] Vous voyez par là ce que
c’est que la vie chrétienne ; que c’est une continuation et ac-
complissement de la vie de Jésus ; que toutes nos actions doi-

326 O.C. I, 164-165.


327 O.C. 1, 162.
188 Cahier eudiste n° 25 - 2017

vent être une continuation des actions de Jésus ; que nous


devons être comme autant de Jésus en la terre, pour y conti-
nuer sa vie et ses œuvres ».328
C’est le Seigneur Jésus Christ lui-même qui veut que : « vo-
tre esprit et votre cœur, toutes vos pensées, désirs et affections
soient en lui, et que toutes vos actions soient faites en lui et pour
lui, que ce doit être votre principal et unique soin ; que toutes vos
pensées, paroles et actions doivent tendre à cette fin [...] lui pro-
testant que vous les voulez faire pour sa pure gloire ».329
C’est donc la volonté du Seigneur de vivre et régner en
nous et c’est pour cela que saint Jean Eudes prie ainsi :
« J’adore le dessein et le désir très grand et très ardent que
vous avez de vivre et de régner dans mon âme et dans toutes les
âmes chrétiennes [...] Je ne veux plus vivre que pour travailler
continuellement à vous former, sanctifier, faire vivre et régner
dans mon âme et dans toutes les âmes qu’il vous plaira m’adres-
ser pour cela ».330

II - Les chrétiens appelés à vivre centrés sur le Christ

Saint Jean Eudes a été profondément bouleversé par, entre


autres, ces textes de la Parole de Dieu que l’on répétait dans la
spiritualité Bérullienne :
« Le Christ doit être tout en toutes choses », « Le Christ est
la tête de son Corps, l’Église », « Ce n’est plus moi qui vis,
mais le Christ qui vit en moi », « Pour moi vivre c’est le
Christ », « J’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce
que le Christ soit formé en vous ».
Tous ces textes pauliniens lui firent comprendre que la vie
chrétienne consiste à se centrer sur la personne de Notre Sei-
gneur Jésus Christ. Mais se centrer sur le Christ d’une manière
spéciale, car chaque école de spiritualité le fait à sa manière, en
insistant sur tel ou tel aspect du Seigneur Jésus et sur une

328 O.C. I, 165.


329 O.C. I, 114.
330 O.C. I, 114.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 189

forme propre de s’unir à lui, de le suivre et de vivre ses mystè-


res. Influencé par l’Ecole Française de Spiritualité saint Jean
Eudes a compris :
Que la vie chrétienne ne consiste pas tant à imiter Jésus.
Considérer le Seigneur Jésus principalement comme modèle de
notre vie que nous sommes appelés à reproduire de notre
mieux. Agir comme Jésus, essayer d’être et d’œuvrer comme Jé-
sus, prier comme Jésus, être humble comme Jésus, obéissant
comme Jésus. Saint Jean Eudes nous présente souvent Jésus
comme le prototype à imiter, mais pour lui cette imitation est
beaucoup plus que le fait de copier un modèle extérieur. C’est
ce que l’on appelle un christocentrisme d’imitation.
Que la vie chrétienne ce n’est pas laisser qu’un agent ex-
terne ou le pouvoir de la grâce nous incitent à faire tout pour le
Christ ou agir en tout pour le Christ. C’est quand nous deman-
dons au Seigneur qu’il œuvre et qu’il produise en nous la
prière, l’humilité, l’obéissance par le pouvoir de sa grâce et les
mérites de son œuvre salvatrice. C’est ce que l’on appelle le
christocentrisme actif.
Que la vie chrétienne consiste surtout à vivre de la vie
même du Christ notre tête : « Comme les membres sont animés
de l’esprit de leur chef et vivants de sa vie, aussi nous devons être
animés de l’esprit de Jésus, vivre de sa vie, marcher dans ses
voies, être revêtus de ses sentiments et inclinations, faire toutes
nos actions dans les dispositions et intentions dans lesquelles il
faisait le siennes ; en un mot, continuer et accomplir la vie, la re-
ligion et la dévotion qu’il a exercée sur la terre ».331
Il s’agit de laisser l’Esprit Saint former Jésus en nous. C’est
ce que l’on appelle « le christocentrisme mystique ». Le Christ
n’est pas seulement le modèle, le but et le moteur invisible de
notre vie spirituelle ; lui et nous ne formons qu’une seule per-
sonne mystique. Il s’agit alors que Jésus agisse en nous : « Ce
n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).
C’est quand nous demandons au Seigneur qu’il vive en nous
ses mystères, qu’il prolonge sa vie en nous, qu’il fasse tout en

331 O.C. I, 161.


190 Cahier eudiste n° 25 - 2017

nous. Je ne me propose pas d’imiter sa manière d’être pasteur,


ni qu’il me donne sa grâce pour être un bon pasteur ; je lui de-
mande d’être le bon pasteur de ses brebis en moi. Saint Jean
Eudes a vécu ce christocentrisme mystique et il l’a exprimé
quand il a fait toutes ses actions uni au Christ et à ses mystères,
par exemple quand il dit en de nombreuses occasions :
« Je vous offre telle action en union avec les mêmes inten-
tions avec lesquelles vous les avez faites quand vous étiez sur
la terre ».
« Oh Jésus, je me donne à vous pour faire cette action, ou
pour supporter cette affliction en union avec la parfaite dé-
votion avec laquelle vous avez accompli toutes vos actions et
supporté toutes vos afflictions ».
Ces différentes formes de christocentrisme chez saint Jean
Eudes ne s’excluent pas, elles sont complémentaires. Car dans
ses œuvres il nous demande d’imiter notre modèle et prototype
qu’est le Christ, d’agir mus par lui, et surtout de le laisser œu-
vrer en nous « Jésus aimez votre Père pour moi ».

III - Pour vivre la vie du Christ il faut former Jésus

Alors, si la vie chrétienne c’est vivre la vie du Christ, notre


Tête, la logique s’impose. Il faut former Jésus en nous, il faut le
laisser vivre et régner en nous, imprimer en nous ses disposi-
tions intimes, ses sentiments, pour que notre vie soit sa vie.
Pour que Jésus continue à être vivant dans la vie du chrétien,
agisse en lui et à travers lui, nous devons former Jésus en nous.
« Le mystère des mystères et l’œuvre des œuvres, c’est la
formation de Jésus, qui nous est indiquée en ces paroles de
saint Paul : “Mes petits enfants, vous que j’enfante à nou-
veau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en
vous” (Ga 4, 19) [...] C’est l’ouvrage le plus saint et le plus
grand de la sainte Église, laquelle n’a point d’occupation
plus éminente que lorsqu’elle le produit en une certaine et
admirable manière, par la bouche de ses prêtres, dans la di-
vine Eucharistie, et qu’elle le forme dans les cœurs de ses en-
fants, n’ayant point d’autre but en toutes ses fonctions que
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 191

de former Jésus dans les âmes de tous les chrétiens.


Aussi ce doit être notre désir, notre soin et notre occupation
principale, que de former Jésus en nous, c’est-à-dire, de le
faire vivre et régner en nous, et d’y faire vivre et régner son
esprit, sa dévotion, ses vertus, ses sentiments, ses inclina-
tions et dispositions. C’est à cette fin que doivent tendre
tous nos exercices de piété. C’est l’œuvre que Dieu nous met
entre les mains, afin que nous y travaillions continuel-
lement ».332
Pour saint Jean Eudes : « Ce doit être notre désir, notre
soin et notre occupation principale, que de former Jésus en
nous ».333 Pour lui, la grande œuvre de l’évangélisation, la
grande œuvre chrétienne, c’est de travailler pour que Jésus se
forme dans les chrétiens, dans l’Église, dans le monde, de sorte
que nous puissions vivre sa vie, la reproduire, la continuer, la
compléter.
Cette formation c’est tout un processus, une œuvre inache-
vée, toujours en croissance, dont le but consiste à arriver à ce
que Jésus vive et règne dans nos cœurs, pour pouvoir vivre en
authentiques chrétiens. Selon saint Jean Eudes, ce n’est que
lorsque Jésus vivra et règnera le plus parfaitement dans nos
cœurs, que nous pourrons vivre sa vie. Ce sera Lui-même qui
viendra vivre sa vie en nous. Lui-même nous guidera et nous
conduira, il deviendra le Cœur de notre cœur, son Esprit Saint
habitera en nous, il sera l’Esprit de notre esprit et il nous gui-
dera en tout. Nous pourrons dire alors avec St Paul : « Ce n’est
plus moi qui vis, mais c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20)
Une fois Jésus formé en nous, nous serons des personnes
selon le Cœur de Dieu, des personnes qui continuent et com-
plètent la vie que Jésus a vécue sur la terre. Nous serons des
pasteurs selon le Cœur de Dieu : des personnes qui continuent
et complètent la vie de Jésus bon pasteur. Nous serons des pré-
dicateurs selon le Cœur de Dieu : des personnes qui continuent
le ministère prophétique de Dieu. Nous serons des serviteurs

332 OE 202.
333 O.C. I, 272.
192 Cahier eudiste n° 25 - 2017

selon le Cœur de Dieu : des personnes qui continuent et com-


plètent le Christ serviteur. Nous serons des maîtres selon le
Cœur de Dieu : des personnes qui continuent et complètent la
vie de Jésus directeur et maître des disciples. N’oublions pas
que le Cœur de Dieu c’est Jésus. C’est pourquoi être quelqu’un
selon le Cœur de Dieu, c’est être Jésus œuvrant en nous.

IV - Clés pour former Jésus en nous

Saint Jean Eudes nous donne quelques clés pour former Jé-
sus en nous.
Remplir notre entendement et notre esprit de Jésus, pour
découvrir Jésus dans le monde et le contempler dans toutes
choses : « Il est l’être des choses qui sont, la vie des choses vivan-
tes, la beauté des choses belles, la puissance des puissants, la sa-
gesse des sages, la vertu des vertueux, la sainteté des saints ».334
Remplir notre cœur de Jésus : « Nous devons nous accoutu-
mer à élever souvent notre cœur vers lui par amour, [...] à faire
toutes nos actions pour son pur amour ».335 Former Jésus en
nous, c’est en termes nettement eudistes, arriver à avoir avec
Jésus un seul et même cœur. C’est former le Cœur du Christ
dans notre vie pour qu’il soit le Cœur de notre cœur.
Renoncer à tout ce qui nous éloigne de lui : « Si nous dési-
rons que Jésus vive et règne parfaitement en nous, il faut faire
mourir et anéantir toutes les créatures dans nos esprits et dans
nos cœurs, et ne les regarder ni aimer plus en elles-mêmes, mais
en Jésus et Jésus en elles ».336 Nous devons renoncer à tout ce
qui ne sera pas Jésus... Nous dépouiller de ce qui nous éloigne
de Jésus ou lutter de manière frontale contre tout ce qui s’op-
pose au Seigneur Jésus, tout ce qui veut nous éloigner de lui,
en un mot lutter de front contre le Mal.
Demander le secours divin et nous donner à l’Esprit :
« Parce que ce grand œuvre de la formation de Jésus en nous sur-

334 O.C. I, 273.


335 O.C. I, 274.
336 O.C. I, 274.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 193

passe incomparablement nos forces, le quatrième et principal


moyen est d’avoir recours à la puissance de la grâce divine [...]
donnons-nous à la puissance du Père éternel, [...] le suppliant
qu’il nous anéantisse entièrement, pour faire vivre et régner son
Fils en nous. […] Offrons-nous aussi au Saint-Esprit pour la
même intention et lui faisons la même prière ».337

V - La formation de Jésus dans l’École Française338

À une époque où la vie chrétienne en général était très su-


perficielle, où les chrétiens ne savaient pas ce que signifiait leur
baptême, d’où saint Jean Eudes a-t-il tiré cette spiritualité si
profonde de la communion au Christ ? Il est évident que Dieu
a peu à peu formé pour l’Église dans ce maître de vie chré-
tienne, de multiples manières et tout au long de sa vie, ce che-
min spirituel. Mais je dois dire et démontrer que l’influence la
plus notoire qu’il a reçue pour arriver à ces convictions a été
celle de Bérulle, ou l’Ecole Française de spiritualité, « école de
vie intérieure, de haute spiritualité » (Henri Brémond), fondée
tout spécialement sur le dogme de l’Incarnation. « C’est un
courant christologique, caractérisé par l’esprit de religion, le
christocentrisme mystique, la souveraineté de la Mère de Dieu
et l’exaltation du sacerdoce ». (Paul Cochois)
Si nous voulons donc comprendre le chemin spirituel que
Dieu nous offre à travers saint Jean Eudes, nous devons essayer
de comprendre d’où vient sa doctrine sur la vie chrétienne
comme communion au Christ et la nécessité de former Jésus en
nous pour vivre sa vie. Je ne veux pas m’arrêter sur les textes
scripturaires qui ont conduit saint Jean Eudes à comprendre la
vie chrétienne comme la vie du Christ, notre Tête. Nous les
connaissons bien, ils se trouvent spécialement dans St Jean et
St Paul et nous les trouvons en détails dans les Règles du Sei-

337 O.C. I, 275.


338 Cette partie s’inspire de l’ouvrage de « Aux sources de la spiritualité
française du XVIIe siècle » par Dom J. HUIJBEN, O.S.B. Voir La Vie Spiri-
tuelle, Supplément, décembre 1930, pp. [113-139].
194 Cahier eudiste n° 25 - 2017

gneur Jésus. Je veux plutôt souligner que cette doctrine a pris


corps chez Bérulle. C’est une source fraîche à laquelle boit
saint Jean Eudes. Il parle non pas tant de former Jésus que
d’adhérer aux états et mystères de Jésus, d’entrer dans les dis-
positions et sentiments du Verbe Incarné quand il a accompli
ses actions pour les continuer en nous.
Un des membres de cette école, M. Olier dans un examen
adressé à ses disciples sur les vertus chrétiennes et sacerdotales
leur dit :
« Après avoir lu à genoux un passage de l’Evangile, avoir
adoré Jésus et invoqué le secours de son Esprit Saint, nous
nous poserons les questions suivantes :
1. Ai-je marché tout le jour en la présence de Jésus-Christ
notre Seigneur, portant partout son intérieur devant les yeux
pour l’adorer et le former en moi ? 2. Ai-je été fidèle à me
recueillir au commencement de chaque action ? 3. Ai-je vécu
selon la foi, regardant toutes choses dans les sentiments et
l’estime qu’en a faits Jésus-Christ ? 4. Ai-je fait paraître Jé-
sus-Christ dans ma conduite ? Ai-je fait paraître sa douceur,
son humilité, sa patience, sa charité, sou obéissance, son sup-
port du prochain. Ai-je, entre autres vertus, pratiqué celle
des clercs, qui est la modestie ? 5. Ai-je vécu dans l’esprit de
servitude envers Jésus-Christ et ses membres ? 6. Ai-je aussi
vécu dans l’esprit d’hostie ? 7. Ai-je failli contre l’amour de
la croix ? 339
Un de ses biographes nous raconte que dès ses années
d’étudiant, Bérulle a profondément ressenti la souveraineté de
Dieu, la dépendance des créatures, la grandeur de Dieu et le
rien de la créature, même s’il considère l’homme comme un
« rien capable de Dieu ».
Dans le Traité de l’abnégation, il disait :
« L’âme se remette toute en la main de Dieu, afin qu’en tou-
tes choses ce soit non elle, mais lui qui dispose d’elle pour
tout ce qu’il lui plaira, que ce soit Dieu qui opère tout en

339 Olier, « Examen sur les vertus chrétiennes et ecclésiastiques », Œu-


vres Complètes, Migne, col. 1245-1246 (p. 618 version numérisée).
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 195

elle, d’une nouvelle manière, qu’elle n’opère plus ni en elle-


même, ni par elle-même... mais que ce soit Dieu qui l’appli-
que à tout ».340
« Nous nous devons entièrement dépouiller de tout usage et
disposition de nous-même; il faut Dieu seul dispose et use de
nous, nous mène, nous conduise et nous applique à tout ce
qui est de sa volonté, et que, quant à nous, nous anéantis-
sions entièrement la conduite de notre nature, nous soumet-
tant tout à Dieu ».341
Que ce soit lui [c’est-à-dire Dieu] qui nous mène et nous ap-
plique, et non pas nous-mêmes : que ce soit lui qui com-
mande en nous, qui use de nous, qui opère en nous, et que
ce ne soit pas nous qui en usions, et que l’âme n’entreprenne
pas de commander ou de disposer de soi-même, ni d’agir en
elle-même ou par elle-même ». « Suivant la voie d’abnéga-
tion dont j’ai parlé ci-dessus… je m’appliquerai à l’exercice
(de la méditation), mais en sorte que ce soit Dieu et la
Sainte Vierge ou les Anges ou les Saints qui appliquent mon
esprit aux pensées et aux affections, et qu’il n’y ait rien du
mien ».342
Tous les acteurs de notre sanctification, Dieu, la Sainte
Vierge, les Anges, les Saints, sont énumérés, et ce qui est sur-
prenant, c’est qu’il ne mentionne pas Notre Seigneur Jésus
Christ. Nous sommes dans la période théocentrique de P. de
Bérulle.
Il passe les années 1602 et 1603 à préparer l’installation des
Carmélites à Paris. Lui-même début 1604 se rend en Espagne.
Durant son séjour dans le pays de sainte Thérèse d’Avila il
continue à correspondre avec Mme Acarie. Dans les sept let-
tres conservées de cette période (mars-août 1604), il parle très
souvent de Dieu et de l’Esprit Saint et plus souvent encore de
la Vierge Marie, mais jamais de Notre Seigneur Jésus Christ.
Pour caractériser le théocentrisme du premier Bérulle, si-

340 Œuvres Complètes de Bérulle, Migne, col. 1296.


341 Ibid. col. 1292.
342 Ibid., col. 1297.
196 Cahier eudiste n° 25 - 2017

gnalons une importante lettre du 8 mars 1605, dans laquelle la


sœur Anne de Jésus, carmélite, à peu près quatre mois après
son arrivée à Paris, fait part à ses sœurs d’Espagne de ses im-
pressions sur sa vie en commun avec les dix-huit premières
postulantes françaises venant de la « Congrégation de Sainte
Geneviève » groupe religieux formé en novembre 1602 par
Mme Acarie, dans l’objectif d’être une pépinière pour le futur
monastère des Carmélites, dont le directeur était Bérulle :
Elles sont étonnées elles-mêmes, écrit-elle, des progrès qu’el-
les font, dès qu’elles ont pris l’habit, l’Esprit les renouvelant
en une manière d’oraison différente. Je veille à ce qu’elles
considèrent et imitent Notre-Seigneur Jésus-Christ, car ici on
se souvient peu de lui. Tout se ramène pour elles à une sim-
ple vue de Dieu : Je ne sais comment cela se peut faire. De-
puis le temps où le glorieux saint Denys, auteur de la Théo-
logie Mystique, vivait ici, tous s’appliquent à cette simple
vue, par suspension ou contemplation, plutôt que par imita-
tion. Etrangère manière de procéder : je ne la comprends
pas, pas plus que leur manière de parler, car on ne peut pas
la lire. Mais Dieu nous fait cette grâce que, sans que nous
connaissions leur langue, ni elles la nôtre, nous nous enten-
dons parfaitement et vivons dans une paix parfaite.343
On peut dire que jusqu’en 1604 on ne trouve pas la moin-
dre trace du christocentrisme. Comment est-il arrivé jusqu’à
lui ? A travers la méditation de St Jean et de St Paul, et spécia-
lement celle du corps mystique du Christ trouvée chez St Tho-
mas d’Aquin.
Il se trouve qu’au 13ème siècle le dogme du Christ mystique
était très vivant chez les grands théologiens, en particulier St
Thomas d’Aquin qui écrit par exemple : « Dans le Christ s’est
trouvée la grâce non seulement comme elle est chez chaque
homme en particulier, mais aussi comme elle est dans la tête de
toute l’Église. A celle-ci tous sont unis comme les membres à la

343 Lettre du 8 mars 1605. M. Bremond a inséré le passage cité dans son
Hist. littéraire du sentiment religieux en France, t. II, p. 310.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 197

tête et ils forment avec elle, mystiquement une personne. C’est


ainsi que les mérites du Christ touchent tous les hommes dès
qu’ils sont membres de l’Église ».344 « Tête et membres sont une
sorte de personne mystique, et, par conséquent, la satisfaction du
Christ appartient à tous les fidèles ».345 « Le Christ et ses mem-
bres sont une seule personne mystique ». 346 « Le Christ et
l’Église sont une personne mystique, dont la tête est le Christ, et
le corps tous les justes ».347 « Il est bon que se réalise dans le
membre incorporé ce qui se produit dans la tête ».348
Souvenons-nous aussi de cette déclaration formelle de Bé-
rulle : « Sur la question de l’Incarnation et de la grâce, et sur tout
le reste, nous suivons le plus possible l’école de St Thomas ».349
Il est incontestable que la doctrine de saint Thomas
d’Aquin a joué un rôle, et un rôle considérable, dans l’élabora-
tion du christocentrisme bérullien. Mais selon les spécialistes,
les deux principaux canaux à travers lesquels le christocen-
trisme de Bérulle a réussi à prendre forme sont, d’une part, les
écrits de Ste Gertrude et de Ste Mathilde et la “Grande vie de
Jésus” de Ludolphe le Chartreux.
La spiritualité des religieuses d’Hefta est totalement domi-
née par l’idée de l’union avec la Sainte Humanité du Sauveur.
A ce propos, M. Olier écrit dans une de ses lettres : « Dieu a
voulu se servir de Ste Gertrude pour lui exprimer son désir
qu’elle s’unisse à l’intérieur de son Fils, ce qui à l’époque était
très peu connu. Je sûr qu’elle fut entièrement instruite, à la lu-
mière de la foi, sur la vie intérieure de Jésus avec laquelle il faut
être en tout en communion ».350
Et sainte Mechtilde nous présente Jésus lui parlant dans
une de ses révélations mystiques de cette façon :

344 Somme Théologique IIIª, q. 19, a. 4.


345 ST IIIª, q. 48, a. 2, ad I.
346 De Veritate, q. 29, a. 7, ad II.
347 Commentaire de la lettre aux Colossiens, I, 24, lect. 6.
348 Somme Théologique IIIª, q. 69, a. 3.
349 Oeuvres complètes de Bérulle, éd. Migne, col. 1501.
350 Lettres spirituelles de M. Olier, Lettre CLVI (éd. Paris, 1862, t, 11,
p. 83-85).
198 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« Il faut ensuite qu’il me soit uni en chacune de ses actions.


Ainsi, par exemple, quand il a à manger ou qu’il doit se li-
vrer au sommeil, qu’il dise en son cœur : Seigneur, en union
de cet amour qui vous a fait créer pour moi cette commodité,
et avec lequel vous avez usé vous-même de ces choses sur
terre, je les prends pour votre éternelle louange et pour le
besoin de mon corps. Ou bien, quand il a à faire quelque
chose, qu’il dise : Seigneur, en union de cet amour qui vous a
fait travailler de vos mains, et qui vous fait opérer encore
sans relâche dans mon âme et m’enjoindre en ce moment la
présente tâche, je veux m’en acquitter à votre gloire dans
l’intérêt de tous. Et puisque vous avez dit : Sans moi vous ne
pouvez rien faire, je vous prie d’unir mon travail à votre très
parfaite opération et de l’y parfaire, comme une goutte d’eau
tombant dans un grand fleuve fait tout ce que le fleuve fait
lui-même. Enfin il faut que l’union se fasse dans l’accord des
volontés : tout ce que je veux, que l’homme le veuille pareil-
lement, dans la prospérité comme dans l’adversité. Ainsi
qu’un alliage précieux après sa fusion au feu ne se sépare
plus, ainsi cet homme devient par l’amour un même esprit
avec moi, ce qui est le comble de la perfection et de la vertu
en cette vie ».351
Chez les religieuses d’Hefta, Bérulle a trouvé le christocen-
trisme actif : tout faire en union avec le Christ. Mais ce christo-
centrisme actif n’est pas toute la spiritualité bérullienne. Il est
arrivé plus loin, comme nous l’avons dit, il est arrivé à ce que
nous appelions le christocentrisme mystique.
Dans la “Grande Vie de Jésus” de Ludolphe le Chartreux,
Bérulle a trouvé un passage où Ludolphe expose « les six ma-
nières de considérer la Passion du Seigneur » : « Il y a, dit l’au-
teur, six manières de considérer la Passion du Sauveur, suivant
qu’on la contemple pour l’imiter, pour y compatir, pour l’admirer,

351Sainte Mechtilde, Liber specialis gratiae, Pars III. c. 27 (éd. Paris,


1877, pp. 230-231). Cf. ibid., c. 14, 31, 34, 36, 45, etc. Chez sainte Gertrude
la même idée revient constamment.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 199

pour s’en réjouir, pour s’identifier au Christ, ou pour se reposer


en lui. (…)
Cinquièmement, considérons la Passion du Christ de façon à
arriver à la parfaite transformation et identification au
Christ Jésus. Pour cela il faut que, non content de faire de
Jésus crucifié l’objet de son imitation, de sa compassion, de
son admiration et de sa joie, l’homme se fasse en quelque
sorte un a lui, de façon à l’avoir continuellement devant les
yeux, à toute heure et en tout lieu. Mais s’il veut que l’iden-
tification soit complète, il faudra que, sans plus se préoccu-
per d’autre chose, s’oubliant lui-même et tout le créé, il
passe tout entier dans l’objet contemplé, au point de ne plus
voir et sentir en lui-même que le Christ crucifié, bafoué, cou-
vert d’opprobres et livré à la souffrance pour nous ».352
Tout ce qui a été dit antérieurement a certainement in-
fluencé Bérulle pour qu’il centre peu à peu sa vie chrétienne
sur le Seigneur Jésus Christ, qu’il appelle, le Verbe Incarné, et
pour qu’il dise finalement que notre vie doit être vivre la vie du
Christ. Dans la citation suivante, nous allons être surpris de
voir que les textes de saint Jean Eudes sont proches de ceux de
son maître.
« Le premier de tous les mystères est celui de l’Incarnation,
auquel chacune de vos âmes doit être particulièrement dédiée...
Dans la vie (voyagère du Fils de Dieu), il y a la vie intérieure et la
vie extérieure. L’extérieure, c’est toutes les actions du Fils de
Dieu, ses souffrances, sa pauvreté et toutes autres choses sembla-
bles, que vous honorez par vos exercices extérieurs. L’autre partie
de la vie de Jésus est la vie intérieure qu’il avait sur la terre vers
Dieu son Père. C’est en cela que je désire que vous vous arrêtiez
davantage, étant obligées à une vie intérieure et retirée : c’est de
cette vie que vous devez vivre, ce doit être l’objet continuel de vos
âmes, qui doivent participer et adhérer à cette vie de Jésus-Christ,
et recevoir de lui participation aux pensées de sa bienheureuse
âme sur la terre... Il ne demande autre chose qu’à reposer son es-

352 Vita Jesu Christi, Pars Ia, c. 58, n. II (éd. Paris, 1878, t. V, pp. 10-11).
200 Cahier eudiste n° 25 - 2017

prit en vous, car il l’y a mis, non afin que le vôtre vive, mais le
sien seulement, et que vous soyez remplies et occupées de lui
seul... Il faut que vous preniez en lui une vie nouvelle, imitant sa
vie voyagère, afin qu’il vous rende dignes d’y participer, c’est à
dire que vous fassiez les actions des vertus avec participation de
l’esprit dans lequel Notre-Seigneur opérait les siennes... Soyez
donc adhérantes et participantes à cette vie du Fils de Dieu ».353
Les biographes de Bérulle sont d’accord pour dire que c’est
entre les années 1604 et 1609 que le concept de Verbe Incarné
est apparu chez lui. De ce concept, Jean Eudes apprendra que
la vie chrétienne est une communion avec le Christ, que nous
sommes appelés en tant que baptisés, membres du Christ Tête,
avec lequel nous formons une personne mystique, à vivre sa
vie, et pour cela à adhérer aux états du Verbe Incarné.
« Jésus est l’accomplissement de notre être, qui ne subsiste
qu’en lui, tout comme le corps ne subsiste que dans l’âme, et
le membre dans le corps, et les sarments dans la vigne, et la
part dans le tout. Nous faisons partie de Jésus, il est notre
tout, et tout notre bien consiste à demeurer en lui, comme le
sarment appartient à la vigne d’où il tire son fruit [...]
Comme Jésus est notre complément, nous devons nous unir
à lui, comme à Celui qui est au fond de notre être au moyen
de sa divinité et qui unit notre être à Dieu au moyen de son
humanité. Il est la vie de notre vie, la plénitude de notre “ca-
pacité” [...] ; dans cette recherche de Jésus, dans cette adhé-
sion à Jésus, dans cette profonde dépendance de Jésus est no-
tre vie, notre repos, notre force et notre pouvoir pour œu-
vrer, et c’est pourquoi nous ne devons agir qu’unis à lui, diri-
gés par lui et mus par son esprit”. Nous devons nous efforcer
à ce que Jésus vive en nous et qu’il fasse usage de tout ce
qu’il y a en nous ».354
À cette école donc, saint Jean Eudes a appris que la vie
chrétienne consiste à adhérer aux états et mystères du Verbe

353 Bérulle, Oeuvres, éd. Migne, col. 1309-1311.


354 Opuscule de piété 144, 1.2.3.7.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 201

Incarné, à nous unir aux dispositions et intentions avec les-


quelles le Verbe Incarné a vécu sa vie, pour agir de la même fa-
çon, parce que Bérulle dit : « Tous les mystères et états de Jésus
produisent des effets dans l’âme ». À cette école saint Jean Eu-
des a appris le christocentrisme mystique. Lisons deux textes,
un de Bérulle et l’autre de saint Jean Eudes et voyons leur res-
semblance :
« Jésus est le véritable centre du monde et le monde doit
être toujours en mouvement vers lui. Jésus est le soleil de
nos âmes dont elles reçoivent toutes les grâces, les lumières
et les influences. Et la terre de nos cœurs doit toujours être
en mouvement vers lui ».355
« O Jésus! ô bon Jésus! ô l’unique de mon cœur ! Quand
sera-ce que je vous aimerai parfaitement ? O mon divin so-
leil, illuminez les ténèbres de mon esprit, embrassez les froi-
dures de mon cœur ! O mon Dieu et mon tout, séparez-moi
de tout ce qui n’est point vous, pour m’unir tout à vous ! O
Jésus, vous êtes tout à moi : que je sois tout à vous pour ja-
mais ! O un nécessaire ! C’est cet un que je cherche, c’est cet
un que je désire, c’est cet un que je veux, c’est cet un qui
m’est nécessaire, mon Jésus, qui est toutes choses, et hors le-
quel tout n’est rien ».356
Dans cette école les oratoriens ont appris à vivre la vie du
Christ. Par exemple Condren, autre grand de l’École Française
de spiritualité, commence ainsi l’une de ses lettres à un mis-
sionnaire : « Je supplie Jésus Christ notre Seigneur de vivre en
vous la perfection de ses chemins, la plénitude de sa vertu et la
sainteté de son Esprit ».357 Dans une autre lettre il indique la
source biblique qui doit nous inciter à continuer et compléter
la vie de Jésus quand il parle d’entrer dans le mystère de la
mort et la passion du Seigneur pour l’adorer et le vivre en

355 Bérulle, Oeuvres, éd. Migne, col. 161.


356 O.C. I, 117-118.
357 Lettre à un missionnaire de l’Oratoire, citée in R. DEVILLE,
L’École Française de Spiritualité, DDB, Paris, 2008, p. 76-77.
202 Cahier eudiste n° 25 - 2017

nous : « Saint Paul dit dans la lettre aux éphésiens que Jésus
Christ se complète dans son Église et que nous, nous contribuons
à la perfection de Jésus Christ et à l’âge de sa plénitude et que la
plénitude de Dieu se complète en nous et dans la lettre aux Co-
lossiens il dit que lui complète dans son corps la passion du Fils
de Dieu ».358
Olier dans une lettre de 1651 dit à Mme de Saujon : « Jésus
continue sa vie intérieure en nous et nous sommes unis à lui. Ce
qu’il a commencé en lui, il le continue dans son Église ».359 Et
dans l’introduction à la vie et les vertus chrétiennes de 1657 il
explique :
« Le christianisme consiste en trois points : contempler Jé-
sus, s’unir à Jésus et œuvrer en Jésus. Le premier consiste à
l’adorer, le second à l’aimer, le troisième à le laisser faire sa
volonté en nous : c’est vouloir que sa divine volonté s’accom-
plisse en nous qui sommes ses membres, et nous devons être
unis à notre Tête, et que, nous ne devons rien faire sans Jé-
sus qui est notre vie, notre tout. Il remplit notre âme de son
Esprit, de sa vertu, de sa force et il fait en nous et pour nous
ce qu’il désire. Il est dans les pasteurs, Pasteur ; dans les prê-
tres, Prêtre ; dans les pénitents, Pénitent. (…) Notre Sei-
gneur a donné aux hommes son Esprit, qui est celui de Dieu
vivant en lui pour établir en eux les sentiments de son âme
[...] Il se répand en nous, s’insinue en nous, il embrasse no-
tre âme et la remplit des dispositions intérieures de son es-
prit, de sorte que son âme et la nôtre n’en forment qu’une,
qu’il anime avec un même esprit de respect, d’amour, de
louange et de sacrifice intérieur et extérieur de tout pour la
gloire de Dieu ».360
Enfin, nous pouvons dire que Bérulle, le chef de l’Ecole
Française de Spiritualité, comme l’appelle le P. Raymond De-
ville, a légué à l’Église cette spiritualité qui nous a amenés à vi-

358 Lettre citée in R. DEVILLE, op. cit. p. 80-81.


359 Lettre du 20 juillet 1651, citée in R. DEVILLE, op. cit. p. 97.
360 Cité par R. DEVILLE, op. cit. p. 106-108.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 203

vre la vie du Christ. Bérulle a appris à ses disciples à entrer


dans l’intérieur de Jésus et à être en communion avec lui, pour
vivre sa vie. C’est pourquoi nous pouvons dire que pour
l’École Française la vie chrétienne ne consiste pas en des prati-
ques extérieures, mais à vivre la vie de Jésus en nous. La vie
chrétienne ce n’est pas respecter des observances de régula-
tions ecclésiales, ni même une vie en conformité avec le modèle
Jésus, mais à vivre la vie même de Jésus ; la vie chrétienne est
adhésion, communion à la vie de Jésus, à ses états, à ses mystè-
res, à ses sentiments, à ses dispositions. Saint Jean Eudes le dira
clairement :
« Vous voyez par là ce que c’est que la vie chrétienne ; que
c’est une continuation et accomplissement de la vie de Jésus ;
que toutes nos actions doivent être une continuation des ac-
tions de Jésus ; que nous devons être comme autant de Jésus
en la terre, pour y continuer sa vie et ses œuvres, et pour
faire et souffrir tout ce que nous faisons et souffrons, sainte-
ment et divinement, dans l’esprit de Jésus, c’est-à-dire dans
les dispositions et intentions saintes et divines dans lesquel-
les ce même Jésus se comportait dans toutes ses actions et
souffrances ».361
Et pour vivre la vie Chrétienne ainsi comprise, nous l’avons
déjà dit, il faut que nous formions Jésus en nous et dans tous
les baptisés. C’est pourquoi « Ce doit être notre désir, notre
soin et notre occupation principale que de former Jésus en
nous».362

VI - Former Jésus, un engagement apostolique

Nous avons déjà réfléchi sur comment la “formation de Jé-


sus en nous” à laquelle nous incite saint Jean Eudes, puise ses
racines dans la spiritualité bérullienne. Nous avons vu com-
ment les grands représentants de l’École Française compren-

361 O.C. I, 166.


362 O.C. I, 272.
204 Cahier eudiste n° 25 - 2017

nent la vie chrétienne comme union au Christ, adhésion à ses


états et mystères, pour vivre sa vie, comme les membres vivent
la vie même de la Tête.
Maintenant nous allons montrer que tous ces auteurs spiri-
tuels avaient un grand esprit apostolique, étaient d’authenti-
ques mystiques, des héritiers de la spiritualité bérullienne et
des apôtres de la charité. Nous pouvons dire que cette spiritua-
lité est devenue source d’apostolat, et qu’ainsi ils ont contribué
de manière décisive à la réforme de l’Église catholique.
Parmi les actions apostoliques qu’ils ont entreprises pour
rénover l’Église de cette époque en France il y a :
1- La lutte contre les protestants qui sont aussi membres du
corps mystique du Christ. Les protestants étaient une réalité
très importante, un problème fondamental en France, avec les-
quels il y avait eu des guerres de religion. Dans cette lutte on
cherchait à convertir les protestants par différents moyens : au
moyen des missions où l’on exposait clairement la foi chré-
tienne, et on espérait qu’ils écouteraient les sermons et qu’ils
fussent touchés par la prédication. au moyen de la formation
offerte aux baptisés pour sortir de l’ignorance dans laquelle ils
se trouvaient et au moyen de sermons de controverse et du
dialogue humble et patient.
2- Le soin des pauvres autres membres importants du corps
mystique du Christ. Ils sont le sacrement du Sauveur, dira saint
Jean Eudes, des images du Christ. C’est pour eux que l’on
fonde les “hôpitaux” et que l’on prêche la nécessité de leur
faire la charité. Servir les pauvres c’était aussi les évangéliser,
les aider à résoudre leurs problèmes et cela impliquait aussi
leur apprendre à vivre chrétiennement. C’est l’époque où nais-
sent les Filles de la Charité de St Vincent de Paul et de St Jean
Eudes, pour promouvoir des initiatives de charité envers les
pauvres. Saint Jean Eudes se préoccupe des femmes en état de
perdition et demande instamment aux prêtres de « prendre leur
cause en main, conserver leurs intérêts, et les défendre contre
ceux qui les foulent et oppriment ». Il dit à la reine que l’un de
ses devoirs est de soulager les peines des pauvres (Sermon du 8
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 205

février 1661). Tous les agents de la réforme catholique venus


de l’Ecole Française, se sont beaucoup préoccupé des pauvres
et ont lancé un service apostolique en leur faveur. Cette prati-
que de la charité est basée sur la spiritualité bérullienne qui
conduit à agir comme le Christ et à voir dans le pauvre l’image
du Christ.
3- L’enseignement de la foi aux baptisés à travers le caté-
chisme. Saint Jean Eudes a écrit le catéchisme de la mission
et a essayé de faire que dans toutes les missions on donne des
enseignements sur la foi au moyen du catéchisme, de la prédi-
cation, des conférences et des controverses. Il a rappelé aux
pasteurs que catéchiser est une de leurs tâches principales,
car par le moyen du catéchisme, on enseigne de manière simple
ce qu’il faut faire et éviter pour rendre gloire à Dieu et être
sauvé, dit saint Jean Eudes. Vincent de Paul, Olier, saint Jean
Eudes se sont beaucoup intéressé à l’enseignement chrétien
pour les baptisés et spécialement pour les pauvres. En général
il s’agit de centrer le baptisés sur le Christ et les amener à vivre
sa vie.
4- La mise en marche des missions dont l’objectif était la
conversion et le salut des personnes. Le cœur des missions
c’était le ministère de la Parole (prédication, catéchisme,
controverses). On essayait de toucher l’affectivité des gens avec
la prédication de la Parole, l’exemple de la vie des missionnai-
res, les témoignages des possédés et des convertis, les signes
par lesquels s’exprimait la conversion, la fondation des confré-
ries qui continueraient la mission et la grande confession à la
fin de cette mission. Avec tous ces éléments on essayait de faire
que le temps de la mission fût un temps mémorable par son
impact et les fruits de conversion.
5- La formation du clergé. Il s’agissait au début de donner
une formation pratique à ceux qui étaient déjà prêtres, et sur-
tout une formation spirituelle, pour qu’ils vivent leur mission
comme de bons pasteurs selon le Cœur de Dieu. Peu de temps
après, on se consacra à former des jeunes pour le sacerdoce.
On fonda donc les séminaires, dans les missions on donnait des
206 Cahier eudiste n° 25 - 2017

conférences spéciales pour les prêtres et on publia quantité


d’œuvres pour les prêtres.
6- L’évangélisation avec l’image suggestive du Cœur. Saint
Jean Eudes, dans la ligne bérullienne de la vie chrétienne
comme intériorité, comme identification au Christ pour vivre
sa vie, a employé l’image suggestive du Cœur de Jésus et Marie
qui ne sont qu’un, et le langage du Cœur, la liturgie du Cœur,
disons la spiritualité et la pédagogie du Cœur pour atteindre
ses contemporains, pour avoir de l’impact dans ses missions et
écrits, et à partir de la vision du Cœur présenter la synthèse de
l’Evangile et de la vie chrétienne.
En conclusion : conversion des protestants, charité envers
les pauvres, instruction des chrétiens, missions dans les villages
et les villes, réforme du clergé, langage adapté au peuple, c’est
l’engagement apostolique de l’école de vie intérieure appelée
Ecole Française de Spiritualité à laquelle appartient saint Jean
Eudes. Avec cette spiritualité d’identification au Christ pour vi-
vre sa vie et avec un tel service pastoral, tous ces hommes ont
contribué de manière décisive à la réforme catholique du 17ème
siècle. On peut voir que cette école est non seulement un cou-
rant spirituel centré sur le Verbe Incarné, mais aussi que ses re-
présentants sont des hommes d’action. Ils unissent mission et
vie apostolique.
Olier note dans ses mémoires de 1642 :
« Il faut faire remarquer que Dieu veut rénover son Église et
lui faire grande miséricorde. Cela apparaît clairement avec
des signes visibles dans le monde. On voit les pauvres caté-
chisés, les ordres réformés, le clergé retrouver une splendeur
nouvelle. [...] Les laïcs vivent dans le monde leurs engage-
ments religieux. Cela montre un dessein particulier de Dieu
sur l’Église de ce temps ».
Dieu n’aurait-il pas pour nous aujourd’hui le même des-
sein ? Je crois que le grand travail pastoral de l’Église au-
jourd’hui peut s’enrichir profondément avec l’apport eudiste
de la formation de Jésus dans le cœur des personnes et des
communautés. Nous les Eudistes, nous devrions nous convain-
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 207

cre que former Jésus en nous et ensuite dans les autres, pour
continuer et compléter sa vie, est notre tâche principale. Ce fut
la grande tâche de saint Jean Eudes dans ses missions et ses
écrits. Telle doit être nous dit-il, la grande mission du prêtre et
de l’Église, c’est-à-dire des baptisés.
« La formation de Jésus c’est l’ouvrage le plus saint et le plus
grand de la Sainte Église […] n’ayant d’autre but en toutes
ses fonctions que de former Jésus dans l’âme de tous les
chrétiens ».363

VII - L’agent indispensable de la formation de Jésus

À l’école de Bérulle, saint Jean Eudes a appris que cette for-


mation de Jésus en nous est l’œuvre essentielle de l’Esprit
Saint : « Si le Seigneur ne construit la maison, en vain peinent
les bâtisseurs » (Ps 126, 1-2). C’est lui qui l’a formé en Marie, Il
le forme dans l’Église, Il le forme dans l’Eucharistie. Il le forme
dans ceux qui écoutent sa Parole, Il continue à le former dans
tous ceux qui s’ouvrent à la grâce de Dieu, Il peut aujourd’hui
le former dans chacun de nous.
Car si la vie chrétienne c’est vivre la vie de Jésus, celui qui
nous fait vivre la vie de Jésus c’est l’Esprit Saint. C’est ce qu’a
senti l’Ecole Française, qui nous demande de « nous donner à
l’Esprit », de « nous abandonner » à l’Esprit Saint. Bérulle dit
que l’Esprit Saint est ce qui nous unit à Jésus et demande : « Je
veux que l’Esprit de Jésus soit l’Esprit de mon esprit et la vie de
ma vie ». (Col 181) Olier nous exhorte : « Nous devons nous
abandonner totalement à l’Esprit Saint et le laisser agir en
nous ». Et saint Jean Eudes, héritier de cette spiritualité dira :
« N’étant qu’un avec le Fils de Dieu, comme les membres avec
leur chef, il s’en suit nécessairement que nous devons être animés
du même esprit [...] De sorte que le Saint-Esprit nous a été
donné pour être l’esprit de notre esprit, le cœur de notre cœur et
l’âme de notre âme ».364

363 O.C. I, 272.


364 O.C. II, 172.
208 Cahier eudiste n° 25 - 2017

Et Jean Eudes le montre encore avec une plus grande


force :
« Comme les membres sont animés de l’esprit de leur chef et
vivants de sa vie, aussi nous devons être animés de l’esprit de Jé-
sus, vivre de sa vie, marcher dans ses voies, être revêtus de ses
sentiments et inclinations, faire toutes nos actions dans les dispo-
sitions et intentions dans lesquelles il faisait le siennes”. Et par
conséquent : « La pratique des pratiques, le secret des secrets, la
dévotion des dévotions, c’est de n’avoir point d’attache à aucune
pratique ou exercice particulier de dévotion [...] mais de vous
donner dans tous vos exercices et actions au saint Esprit de Jésus,
afin qu’il ait plein pouvoir d’agir en vous selon ses désirs [...] et
de vous conduire par les voies qu’il lui plaira ».365
Enfin, l’Esprit Saint est le grand formateur de Jésus :
« Le Saint-Esprit nous a été donné pour être l’esprit de notre
esprit, le cœur de notre cœur et l’âme de notre âme, et pour être
toujours avec nous et dedans nous [...] Car il a formé dans les sa-
crées entrailles de la très sainte Vierge celui qui est notre Ré-
dempteur, notre Réparateur, et notre chef. Il l’a animé et conduit
dans tout ce qu’il a pensé, dit, fait et souffert, et dans le sacrifice
qu’il a offert de soi-même en la croix, pour nous faire chrétiens”.
(He 9, 14) Et après que Notre-Seigneur est monté au ciel, le
Saint-Esprit est venu en ce monde, pour y former et y établir le
corps de Jésus-Christ qui est son Église, et pour lui appliquer le
fruit de sa vie, de son sang, de sa passion et de sa mort. Car sans
cela ç’eût été en vain que Notre- Seigneur eût souffert et qu’il fût
mort. De plus, le Saint- Esprit vient en notre Baptême pour for-
mer Jésus-Christ en nous, et pour nous incorporer, nous faire naî-
tre et nous faire vivre en lui, pour nous appliquer les effets de son
sang et de sa mort, et pour nous animer, inspirer, pousser et
conduire, en tout ce que nous avons à penser, à dire, à faire et à
souffrir chrétiennement et pour Dieu. De sorte que nous ne pou-
vons pas prononcer le saint Nom de Jésus comme il faut, et nous

365 O.C. I, 452.


III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 209

ne sommes pas suffisants d’avoir une bonne pensée, que par le


Saint-Esprit (cf. 1 Co, 12-13) ».366
Nous pouvons dire également que la tâche principale de
l’Esprit Saint, c’est de former Jésus en Marie, dans l’Église,
dans l’Eucharistie et dans chaque baptisé.

VIII - Marie, modèle de la formation de Jésus

À l’école de Bérulle, Jean Eudes a aussi appris que Marie


est la première et la plus parfaite réalisation du christocen-
trisme. Elle est un rien capable de Dieu. Elle est modèle pour
l’Église et moyen pour arriver à l’union avec Jésus, qui est le
but de toute la spiritualité de l’École Française.
Si la vie chrétienne consiste à communier au Christ,
personne n’y est si bien arrivé que la très Sainte Vierge Marie.
Marie vit en Jésus et Jésus vit en elle. Elle n’œuvre pas
d’elle-même “c’est Jésus qui fait tout en elle” dira saint Jean
Eudes.
« O Jésus, Fils unique de Dieu, Fils unique de Marie, je vous
contemple et adore, comme vivant et régnant en votre très
sainte Mère, et comme celui qui êtes tout et qui faites tout
en elle. Car si, selon la parole apostolique, vous êtes tout et
faites tout en toutes choses (Ep 1, 23 ; 1 Co 12, 6) certes
vous êtes tout et faites tout en votre très sacrée Mère. Vous
êtes sa vie, son âme, son cœur, son esprit, son trésor. Vous
êtes en elle, la sanctifiant en la terre et la glorifiant au ciel.
Vous êtes en elle, y opérant choses plus grandes, et vous ren-
dant une plus grande gloire en elle et par elle, qu’en toutes
les autres créatures du ciel et de la terre. Vous êtes en elle, la
revêtant de vos qualités et perfections, de vos inclinations et
dispositions, y imprimant une image très parfaite de vous-
même, de tous vos états, mystères et vertus, et la rendant tel-

366 O.C. II, 172-173. 176-177.


210 Cahier eudiste n° 25 - 2017

lement semblable à vous, que qui voit Jésus, voit Marie, et


qui voit Marie, voit Jésus ».367
Dans les prières suivantes de Condren (la première) et de
M. Olier (la deuxième), l’École Française montre en résumé,
comment Marie est le modèle de vie en Christ, et nous y trou-
vons le même ressenti que celui de notre Père Eudes :
Venez Seigneur Jésus,
Et vivez en votre serviteur,
Dans la plénitude de votre vertu,
Dans la perfection de vos voies
Et dans la sainteté de votre Esprit,
Et dominez sur toute puissance ennemie en nous,
Dans la vertu de votre Esprit,
À la gloire de votre Père.
(Charles de Condren)
O Jésus vivant en Marie
Venez et vivez en vos serviteurs,
Dans votre Esprit de sainteté,
Dans la plénitude de votre force,
Dans la perfection de vos voies,
Dans la vérité de vos vertus,
Dans la communion de vos mystères ;
Dominez sur toute puissance ennemie en nous,
Dans votre Esprit,
À la gloire du Père.
(Jean-Jacques Olier, Mémoires II,120)
Jésus qui vivez en Marie,
En la beauté de vos vertus,
En l’éminence de vos pouvoirs,
En la splendeur de vos richesses éternelles et divines,
Donnez-nous part à cette sainteté qui l’applique unique-
ment à Dieu,
Communiez-nous au zèle qu’elle a pour son Église,

367 St Jean Eudes O.C. I, 432-433.


III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 211

Enfin revêtez-nous de vous universellement


Pour n’être rien en nous,
Pour vivre uniquement de votre Esprit comme elle,
À la gloire de votre Père. Amen
(Jean-Jacques Olier, Journée chrétienne, Paris, 1655)
L’idéal c’est que Jésus vive en nous comme il vit en Marie.
Chez Jean Eudes, ce christocentrisme marial se termine de ma-
nière originale et magnifique avec sa découverte du Cœur de
Marie. Le vrai Cœur de Marie c’est Jésus. Jésus vit et règne en
Marie de manière tellement réelle et totale que son Cœur est
un avec celui de son Fils. Vivre chrétiennement, à l’image de
Marie, c’est donc accueillir le Christ au plus profond de notre
être et nous donner à Lui pour qu’Il vive en nous. Ainsi donc,
dans le Cœur de Marie, saint Jean Eudes reconnaît la réalisa-
tion la plus parfaite du programme chrétien de vie. De sorte
que nous pouvons dire que la tâche la plus grande que Dieu a
donnée à Marie, a été de former Jésus en elle, et celle de le for-
mer et de le donner au monde.
« Et comme le Père éternel lui a donné le pouvoir, en la re-
vêtant de sa divine vertu par laquelle il donne naissance à
son Fils de toute éternité dans son sein adorable [...] aussi il
lui a donné puissance au même temps de le former et de le
faire naître dans les cœurs des enfants d’Adam, et de les ren-
dre par ce moyen membres de Jésus-Christ et enfants de
Dieu.368
Et par conséquent, Elle est le modèle de l’Église. Comme
Elle, par l’oeuvre de l’Esprit Saint, l’Église doit former Jésus en
elle, le donner et le former dans les autres.
Grâce à tout cela nous pouvons comprendre parfaitement
que pour saint Jean Eudes la tâche de la formation de Jésus est :
- la tâche suprême des baptisés
- la principale mission des prêtres
- la grande mission des instituts qu’il a fondés

368 O.C .VI, 148. 154.


212 Cahier eudiste n° 25 - 2017

IX - former Jésus : suprême mission des baptisés

Dans la préface de Vie et Royaume notre Père Jean Eudes


écrit :
« Jésus, Dieu et homme tout ensemble, étant tout en toutes
choses, selon ce divin oracle de son grand Apôtre (Col 3, 11)
et spécialement devant être tout dans les chrétiens, comme
le chef est tout dans ses membres, et l’esprit dans son corps,
notre soin et occupation principale doit être de travailler de
notre côté à le former et établir dedans nous, et à l’y faire vi-
vre et régner; afin qu’il soit notre vie, notre sanctification,
notre puissance, notre trésor, notre gloire et notre tout, ou
plutôt afin qu’il vive en nous, qu’il y soit sanctifié et glorifié,
et qu’il y établisse le royaume de son esprit, de son amour et
de ses autres vertus ».369
Pour saint Jean Eudes, nous les chrétiens nous avons une
tâche suprême : former Jésus pour qu’il vive en nous. Comme
chrétiens nous sommes appelés à faire que devienne réalité ce
que Jean Eudes nous enseigne : “ce doit être notre désir, notre
soin et notre occupation principale, que de former Jésus en
nous”.
Et il le dit en insistant de cette manière :
« Ce doit être notre désir, notre soin et notre occupation
principale, que de former Jésus en nous, c’est- à-dire, de le
faire vivre et régner en nous, et d’y faire vivre et régner son
esprit, sa dévotion, ses vertus, ses sentiments, ses inclina-
tions et dispositions. C’est à cette fin que doivent tendre
tous nos exercices de piété. C’est l’œuvre que Dieu nous met
entre les mains, afin que nous y travaillions continuel-
lement ».370
En formant Jésus en nous, nous ne dirons pas simplement
avec St Paul « En lui nous vivons, nous agissons, nous exis-

369 O.C. I, 89.


370 O.C. I, 272.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 213

tons », mais que c’est Lui qui vit en nous, agit en nous, existe,
continue et complète sa vie, et que « pour moi vivre c’est le
Christ ».

X - La mission principale du prêtre : Former Jésus

Le même Esprit qui a formé Jésus en Marie, est donné au


prêtre pour former Jésus dans l’Église et dans le monde.371 Le
prêtre, dans la pensée eudiste, est celui qui de manière spéciale
aide l’Esprit Saint à former Jésus dans les autres. Bien plutôt, le
Christ à travers son Esprit, se forme dans les personnes et l’Eu-
charistie au moyen du prêtre. Quelle sublime vocation dira
saint Jean Eudes !
« Comme son Père lui a donné un nom et un pouvoir qui est
au-dessous de tout nom et de tout pouvoir (Ph 2,9), aussi il
vous a donné un nom et une puissance qui surpasse incom-
parablement tous les noms et toutes les puissances qui sont
non seulement dans le siècle présent, mais aussi dans le siè-
cle à venir [...] Auquel est-ce des Chérubins ou des Séra-
phins qu’il a donné la grâce [...] de le former lui-même dans
les cœurs des hommes et dans la sainte Eucharistie ? ».372
« Je vous regarde et vous respecte comme les associés du
Père, du Fils et du Saint-Esprit, et en une manière la plus
haute et la plus admirable.[...] Car le Père éternel vous asso-
cie avec lui dans sa plus haute opération, [...] qui est sa di-
vine paternité, vous rendant en une certaine et admirable
manière les pères de ce même Fils, puisqu’il vous donne le
pouvoir de le former et de lui donner naissance dans les
âmes chrétiennes. Le Fils de Dieu vous associe avec lui dans
ses plus nobles perfections et dans ses plus divines actions
[...] et il vous donne pouvoir d’offrir avec lui à son Père le
même sacrifice qu’il lui a offert sur la croix, et qu’il lui offre
tous les jours sur nos autels, qui est la plus grande et la plus

371 cf. O.C. IV, 152.


372 O.C. III, 11.
214 Cahier eudiste n° 25 - 2017

sainte action qu’il ait jamais faite et qu’il fera jamais [...]
Le Saint-Esprit vous associe aussi avec lui en ce qu’il a opéré
et en ce qu’il opère tous les jours de plus grand et de plus ad-
mirable [...] détruire et anéantir en nous le vieil homme, et
pour y former et faire naître Jésus-Christ. Or n’est-ce pas vo-
tre emploi et votre occupation ordinaire que de travailler en
toutes les choses susdites ? N’êtes vous pas envoyés de Dieu
pour former son Fils Jésus dans les cœurs ? Et n’est-il pas
vrai que toutes les fonctions ecclésiastiques n’ont point de
moindre but que la formation et la naissance d’un Dieu de-
dans les âmes ? ».373
Le prêtre doit former Jésus en lui, laisser Jésus vivre et ré-
gner en lui, agir en lui, de sorte que le prêtre est un autre
Christ vivant et marchant sur la terre. Le prêtre est un envoyé
de Dieu pour former le Christ dans le cœur de l’homme et tou-
tes les fonctions ecclésiastiques n’ont d’autres finalités que la
formation et la naissance de Dieu dans les âmes.374
Pour les prêtres « ce doit être notre désir, notre soin et no-
tre occupation principale que de former Jésus ».375

XI - Former Jésus : la grande mission de l’Eudiste

Le P. Higinio Lopera dit avec force et conviction : « La for-


mation de Jésus est la méthode originale que saint Jean Eudes a
proposée pour lui-même et pour les chrétiens, et spécialement
pour les membres de la Congrégation de Jésus et Marie, appe-
lés à être missionnaires de la divine Miséricorde et évangélisa-
teurs-formateurs ».
Jean Eudes avec cette méthode cherche la qualité de la vie
chrétienne et sacerdotale en allant, au-delà de la nécessaire imi-
tation du Christ, à l’union et à l’intimité, de telle sorte que nous

373 O.C. III, 15-16.


374 cf. O.C. III, 16.
375 O.C. I, 272.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 215

allons avoir les mêmes sentiments et attitudes que celles d’un


Seigneur qui s’est formé en nous, et qui vit et règne en nous-
mêmes. Le modèle à imiter n’est plus à l’extérieur, il est au-de-
dans de nous, “gravé, imprimé en nous”.
Cette méthode proposée depuis 1635 a été si efficace, que
Jean Eudes la pratiquera toute sa vie et qu’il la recommandera
constamment. C’est par conséquent un thème central de notre
spiritualité... C’est un excellent projet de vie que l’on peut sug-
gérer à tous. C’est un thème qui interroge notre vie person-
nelle, communautaire et évangélisatrice : savoir si nous for-
mons Jésus en nous-mêmes et dans nos communautés, et si
c’est une priorité dans notre activité évangélisatrice.
En effet, la formation de Jésus chez les Eudistes doit être la
grande tâche des formateurs eudistes. En avril-mai 1651, saint
Jean Eudes écrit au premier maître des novices M. Manoury
pour lui donner la clé de la formation :
« Vous aurez soin de le former dans l’esprit de Notre-Sei-
gneur, qui est un esprit de détachement et renoncement à
toutes choses et à soi-même ; un esprit de soumission et
d’abandon à la divine Volonté qui nous est manifestée par
les règles de l’Évangile et par les règlements de notre
Congrégation, [...] esprit de pur amour vers Dieu, [...] esprit
d’amour pour la croix de Jésus, c’est-à-dire, pour le mépris,
la pauvreté et les douleurs ; esprit de haine et d’horreur pour
toute sorte de péché, [...] esprit de charité fraternelle et cor-
diale pour le prochain, spécialement pour ceux de notre
Congrégation et pour les pauvres, [...] esprit d’amour, d’es-
time et de respect pour l’Église ».376
Et dans les constitutions il indique : « Enfin ils travailleront
de tout leur cœur à graver en leur intérieur et en leur extérieur
une image parfaite de la vie, des mœurs et des vertus du souve-
rain Prêtre Notre-Seigneur Jésus-Christ, et spécialement de sa di-
vine modestie qui est une des principales vertus qui doit reluire

376 O.C. X, 394-395.


216 Cahier eudiste n° 25 - 2017

dans un ecclésiastique ».377


En 1656 il écrit aux religieuses de Notre-Dame de Charité :
« Mes très chères Filles, vous n’avez en quelque manière
qu’une même vocation avec la Mère de Dieu. Car, comme Dieu
l’a choisie pour former son Fils en elle, et par elle, dans le coeur
des fidèles: aussi, il vous a appelées en la sainte Communauté où
vous êtes, pour faire vivre son Fils en vous, et pour le ressusciter
par vous dans les âmes pécheresses [...] Oh ! mes très chères
Soeurs, que votre vocation est sainte ! ».378
Comme Eudistes nous devons alors faire nôtre cette parole
de notre Père : « Ce doit être notre désir, notre soin, et notre
préoccupation principale que de former Jésus en nous ».379
Nos constitutions actuelles nous rappellent que nous som-
mes appelés à vivre la vie de Jésus et par conséquent à la for-
mer en nous et dans les autres :
3- Les Eudistes veulent continuer et accomplir la vie de Jé-
sus en eux.
5- À l’exemple de saint Jean Eudes, les Eudistes ne veulent
avoir d’autre esprit que l’esprit de Jésus souverain Prêtre, ado-
rateur du Père, sauveur des hommes, Tête de l’Église qui est
son corps et dont ils sont les membres.
9- C’est ainsi que les Eudistes cherchent à faire vivre et ré-
gner Jésus de plus en plus, et se donnent au service du Christ
et de son Église, « corde magno et animo volenti ».
12 Unis au Christ comme des membres à leur Chef, les Eu-
distes se rassemblent en communauté fraternelle, à la manière
des Apôtres, et mettent leur joie à le « faire vivre et régner » au
cœur du monde.
52- Jésus demande à ceux qu’il rassemble pour la mission
de mourir au péché afin de vivre de sa vie. Résolus à marcher à

377 O.C. IX, 359.


378 O.C. X, 511-512.
379 O.C. I, 272.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 217

sa suite, les Eudistes veulent donc:


● renoncer au péché et à tout ce qui peut s’opposer à l’Es-

prit de Jésus.
● se donner à lui pour partager ses sentiments et être ani-

més par son Esprit.


60- Appelés à la suite du Christ qui veut continuer en cha-
cun d’eux sa vie et sa mission, les Eudistes ne cessent de lui
rendre grâce de les envoyer ensemble, comme des frères, vers
sa vigne et sa moisson.

XII - Évangéliser aujourd’hui : former Jésus dans les


personnes et les communautés

Demandons-nous :
- La formation de Jésus dans le cœur des hommes et du
monde, peut-elle susciter un intérêt chez nos contempo-
rains ?
- La vie chrétienne comme continuation et accomplisse-
ment de la vie de Jésus, peut-elle apporter quelque chose à
la pastorale de l’Église aujourd’hui ?
- Comment cette thématique eudiste peut-elle nourrir l’es-
prit apostolique de l’Église ?
- Comment faire pour que ce chemin spirituel et pastoral
devienne le patrimoine de toute l’Église ?
La formation du Christ en nous a un but pastoral et évangé-
lisateur : former le Christ dans les autres. Saint Pie X dans
l’Exhortation Apostolique Haerent Animo du 4 août 1908 écri-
vit de manière visionnaire au sujet des prêtres : « Il faut former
le Christ dans tous ceux qui, de par leur ministère sont destinés à
former le Christ dans les autres ». (N° 4)
Les pistes qui suivent sont là pour faire de notre apostolat
eudiste un véritable art de la formation du Christ dans les per-
sonnes et les communautés.
218 Cahier eudiste n° 25 - 2017

L’art de la vie intérieure

La formation de Jésus en nous pour vivre sa vie, nous fait


comprendre que la vie chrétienne est avant tout vie intérieure
et non accomplissement extérieur d’observances religieuses ou
de pratiques de dévotion. Non, la vie chrétienne c’est se laisser
imprégner par l’Esprit Saint, de la vie du Christ, communier
aux sentiments du Seigneur Jésus, continuer et compléter sa
vie. Et cette union touche tout notre être, elle implique tout
notre être, l’existence entière, la vie dans sa totalité et non une
partie de la personne ou un peu de notre temps.
Le problème du christianisme aujourd’hui au Mexique, par
exemple, c’est de ne pas concevoir la vie chrétienne et sacerdo-
tale comme un engagement qui touche toute la personne, tout
le temps, comme si l’être chrétien et sacerdotal comportait cer-
taines responsabilités à certains moments, et seulement exté-
rieurement, en accomplissant des prescriptions religieuses.
Cette spiritualité de la formation de Jésus en nous, nous
amène à comprendre que la vie intérieure est le premier devoir
du chrétien, que le chrétien n’est pas quelqu’un qui accomplit
une fonction, mais qui vit une vie, celle du Christ. Et c’est pour
cela que notre occupation principale est de former Jésus en
nous et l’y faire vivre et régner. Tout cela doit beaucoup parler
à un christianisme latino-américain centré sur des dévotions et
pratiques de religiosité populaire. Cet art de vie intérieure im-
plique :
1- Redécouvrir l’Église comme Corps Mystique
L’Église plus qu’une institution est un mystère, c’est le
Corps mystique du Christ, appelé à vivre la vie même de sa
Tête. Tous : laïcs, prêtres, religieux nous sommes avant tout
l’Église, baptisés, membres du Corps mystique, appelés à être
saints, vivant de la vie même du Christ.
Après son ascension, Jésus n’est plus présent parmi nous.
Mais sa vie continue dans son Église. L’année liturgique est la
forme pédagogique de la manière dont l’Église continue les
états et mystères de Jésus, et dont elle adhère à sa propre vie.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 219

Pour saint Jean Eudes comprendre que par le baptême


nous sommes membres du Christ a été décisif et, par consé-
quent, il nous est interdit de vivre une autre vie que celle de
notre Tête. Mais par le baptême nous sommes membres les uns
des autres et c’est pourquoi la règle des règles dans nos rela-
tions avec nos frères, c’est la charité.
À partir du mystère du Corps mystique, saint Jean Eudes
comprend que le christianisme est fondé sur l’amour. Amour
de Dieu et charité envers le prochain. C’est l’aspect le plus pro-
fond de notre Tête : pur amour de Dieu et pour l’humanité, et
il l’a merveilleusement exprimé avec le langage du Cœur : « En-
tre nous avec Jésus et Marie, un seul Cœur », un même amour.

2- Faire que le Christ soit réellement Tête et fondement de tout


Saint Jean Eudes sous la mouvance de l’Esprit Saint a été
conduit à une tâche spécifique, centrale pour la nouvelle évan-
gélisation de son époque : la FORMATION DE JÉSUS dans le
coeur des personnes et des communautés. Il a travaillé en bon
ouvrier de l’évangile pour que Jésus prenne forme dans le cœur
des personnes et y habite. Il a travaillé pour que Jésus vive et
règne dans le cœur des hommes et dans les communautés.
Pour former le Christ dans le coeur des personnes, il a présenté
le Christ comme Fondement, Tête et Cœur du croyant.
Le Christ, fondement de la vie chrétienne : saint Jean Eudes
enseigne que le principal fondement de la vie chrétienne est
Notre Seigneur Jésus Christ : « On ne peut point mettre d’autre
fondement que celui qui est posé, c’est-à- dire Jésus-Christ (1 Co
3, 11). Mais je n’ignore pas aussi que cela ne veut dire autre
chose, sinon que Jésus-Christ est le premier et le principal fonde-
ment et la pierre angulaire, et qu’on n’en peut pas mettre d’autre
en sa place ».380 Il ne se réfère pas à un exemple lointain, abs-
trait, mythique, mais au Christ, pour ainsi dire au Christ réel,
évangélique et historique, celui qui est passé dans le monde en
faisant le bien et en délivrant les hommes du Mal (cf. Ac 10,

380 O.C. VI, 203.


220 Cahier eudiste n° 25 - 2017

38), et qui mystiquement se forme dans notre Cœur pour


continuer son œuvre salvatrice à travers nous.
Le Christ, tête des chrétiens : saint Jean Eudes a répété
maintes et maintes fois ce que l’Esprit Saint dit par St Paul et St
Jean : que le Christ est la tête, que l’Église est son corps mysti-
que et nous ses membres. Qu’il est la vigne et nous les sar-
ments, lui le tronc et nous les branches. Que le même sang doit
couler dans le corps et les membres, la même vie que celle qui
circule dans la tête. Que dans les branches doit circuler la
même sève, la même vie que celle qui circule dans le tronc. Que
par conséquent, il n’est pas permis d’avoir une vie différente de
celle de notre Tête, le Christ. Le Christ doit être notre vie.
Le Christ, cœur des croyants : saint Jean Eudes a enseigné
de manière répétée, avec la conviction qui vient de l’Esprit,
que le Christ nous a donné son Cœur. Que le Cœur du Christ
nous appartient. Que la promesse d’un Cœur nouveau se réa-
lise dans le Christ. Que nous ne devons plus nous laisser porter
par notre petit cœur, maladroit, égoïste et pécheur, mais que
nous devons fait tout avec le Cœur du Christ, qui est notre
nouveau Cœur. C’est pourquoi nous sommes appelés à avoir
les mêmes sentiments que le Christ Jésus (Ph 2, 5).
Que le croyant ait le Christ comme fondement, comme ro-
cher sur lequel reposer ou construire sa vie, que le croyant ait
le Christ pour Tête, comme la lumière qui le guide et le dirige,
comme la vie de sa vie, que le croyant ait le Christ comme
Cœur, c’est-à-dire que l’amour et de la miséricorde du Seigneur
pénètrent au plus profond de son être... ...alors la formation du
Christ dans cette personne sera achevée. Et elle pourra vivre
centrée sur le Christ, tournant autour du Christ comme les as-
tres tournent autour du soleil. Elle pourra vivre du Christ, par
Lui, et en Lui, avec le Christ et pour Lui, et elle pourra dire
avec St Paul : « Pour moi, vivre c’est le Christ ».
Or, la formation du Christ n’est jamais terminée, elle se
poursuit, elle s’obtient ; c’est un processus qui embrasse toute
la vie. C’est pourquoi l’évangélisation est une tâche continue de
formation du Christ dans le cœur du monde.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 221

C’est pourquoi nous sommes appelés, comme l’enseigne


saint Jean Eudes, à avoir le Christ comme centre de tout,
comme principe et fin, comme pierre angulaire de l’Église,
comme fondement de tout. Il n’est pas un maître qui unique-
ment m’enseigne, ni un médecin qui me guérit, ni un roi qu’il
faut servir, ni seulement un ami...il est tout cela, mais il est sur-
tout principe de vie, il doit être principe de vie pour que ce soit
lui qui prie en moi, aime en moi, serve en moi.

3- Comprendre l’Évangélisation comme la tâche de former


Jésus dans les personnes et les communautés
Les membres de l’École Française, parmi eux saint Jean
Eudes, comme nous l’avons dit plus haut, avec une spiritualité
mystique, de prière profonde et contemplation, identifiés au
Verbe incarné, cherchant à s’unir de plus en plus à lui, voulant
vivre la même vie que lui, en communiant à ses états et mystè-
res, et par conséquent donnés à l’Esprit de Jésus, ont été des
hommes profondément apostoliques, missionnaires, donnés à
la cause de Jésus avec un vrai zèle pour le salut des personnes.
Ils ont très bien articulé spiritualité mystique et travail apostoli-
que, vie intérieure et mission. Ils ont mis en marche une évan-
gélisation renouvelée centrée sur « vivre la vie du Christ », et
pour faire que les baptisés communient avec le Christ et for-
ment le Christ dans leurs vies.
L’Église de France du XVIIème siècle a été rénovée grâce à
« l’invasion mystique et missionnaire ». Ne serait-ce pas ce que
demande notre monde actuel, « une invasion mystique et mis-
sionnaire » ?
Évangéliser c’est donc imprégner le monde du Christ, de sa
doctrine, de sa Parole, de sa présence. Imprégner...féconder…
Dans la femme enceinte est en train de se former quelqu’un qui
détermine sa vie. Nous devons féconder le monde de Jésus, ai-
der l’Esprit Saint à faire que Jésus soit en gestation dans les
cultures, que sa Parole comme semence féconde la terre, que sa
vie ait une influence dans la vie des communautés.
L’évangélisation comme formation de Jésus doit amener les
communautés et les nouvelles générations à “ressentir” Jésus, à
222 Cahier eudiste n° 25 - 2017

éprouver quelque chose de lui, de sorte que cette expérience


du Christ dans la vie devienne source de vie, de sens, de beauté
pour leurs vies.

4- Répondre au défi d’humaniser l’homme


Tout ce sur quoi nous sommes en train de méditer sur la
formation de Jésus en nous pour que le Christ vive sa vie, la
continue et la complète en nous, de sorte que nous soyons
d’autres Jésus sur la terre, nous fait penser à la formule patristi-
que, qui a inspiré la mystique chrétienne tant en Orient qu’en
Occident, « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne
Dieu ».
Mais, la divinisation de l’homme : est-ce réellement ce que
nous cherchons aujourd’hui ? La divinisation de l’homme, est-
ce le grand défi de l’Église du XXIème siècle ? Notre problème
dans le monde actuel, ne serait-il pas l’humanisation de
l’homme, de l’économie, de la technologie, de la politique ? La
formation de Jésus dans l’homme le rendra-t-il plus humain ?
Je pense que oui, car rien n’humanise plus l’homme que le
Christ dans sa vie. Il est l’homme nouveau, l’homme total,
l’homme véritable, la voie royale de l’Église.
Le concile Vatican II nous a dit que le Christ donne à
l’homme sa véritable signification :
« En réalité, le mystère de l’homme ne s’éclaire vraiment que
dans le mystère du Verbe incarné [...] Nouvel Adam, le Christ
[...] il est l’Homme parfait qui a restauré dans la descendance
d’Adam la ressemblance divine [...] car, par son incarnation, le
Fils de Dieu s’est en quelque sorte uni lui-même à tout homme.
Il a travaillé avec des mains d’homme, il a pensé avec une intelli-
gence d’homme, il a agi avec une volonté d’homme, il a aimé
avec un cœur d’homme ».381

5- Apporter à un monde affamé de sens


Les chrétiens pendant longtemps ont crié : « Le Christ oui,

381 Gaudium et spes 22.


III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 223

l’Église aussi ». Puis les occidentaux ont changé ce cri en :


« L’Église non, le Christ oui ». Vers les années 70, le cri est de-
venu : « Le Christ non, Dieu oui ». Ensuite il s’est changé en :
« Dieu non, la religion oui ». Et plus tard on a entendu : « La
religion non, la spiritualité oui ».
Karl Rahner a prophétisé que « Le chrétien du futur ou
sera un mystique, c’est-à-dire une personne qui a expérimenté
quelque chose ou ne sera pas chrétien. Car la spiritualité du fu-
tur ne s’appuiera pas sur une conviction unanime, évidente et
publique, ni sur une ambiance religieuse généralisée, mais
préalablement sur l’expérience et la décision personnel-
les” ».382 Le nouveau cri est « Dieu oui, la religion non ». Cela
se voit dans le phénomène du « retour de Dieu » dans le sens
de la soif de spiritualité manifestée par les hommes d’au-
jourd’hui, dans la quantité de sectes et mouvements religieux,
ésotériques et occultistes, dans l’abondante littérature spiri-
tuelle, métaphysique, « religieuse », dans la prolifération de
rencontres de type spirituel, mystique.
Nous sommes dans une époque de Nouvelle Évangélisa-
tion, où le défi est de faire, avec l’aide de l’Esprit Saint, une
évangélisation telle que les hommes trouvent un sens à leur vie.
L’homme d’aujourd’hui et de toujours est à la recherche de
sens. Mais il le recherche où il n’est pas : dans des citernes fis-
surées comme le dit le prophète. Il faut donc que l’Église, et
nous les eudistes en son sein, nous offrions aux hommes une
source pure pour qu’ils trouvent un sens à la vie. Et ce sens
c’est le Christ qui le donne, uniquement le Christ.
C’est pourquoi nous sommes appelés à former le Christ
dans le cœur des personnes, avec un langage adapté, avec des
moyens et des méthodes nouveaux, avec ardeur, avec ferveur
pour que les hommes redisent “le Christ oui, l’Église aussi”. Et
ainsi revenir aux convictions de saint Jean Eudes sur le Corps

382 K. RAHNER, Schriften zur theologie vol. VII, Zur Theologie des
geistingen Lebens, Benziger, 1966, p. 22 / vii, Espiritualidad antigua y ac-
tual, in Escritos de teología, VII, 25.
224 Cahier eudiste n° 25 - 2017

mystique : le Christ est la Tête, nous sommes les membres, et


par conséquent nous devons vivre la vie de notre Tête, qui se
résume à l’amour, amour de Dieu, amour des hommes : c’est
sur lui que repose le sens de la vie.

6- Nous centrer sur la Parole


La conviction qui suit est très personnelle. Je perçois que
saint Jean Eudes place au même niveau trois réalités :
1- Il dit que la tâche la plus importante c’est la formation de
Jésus en nous : « Ce doit être notre désir, notre soin et notre oc-
cupation principale que de former Jésus en nous ».383
2- Il dit que la tâche la plus importante est de travailler au
salut des personnes : « La plus divine des œuvres divines c’est de
coopérer avec Dieu au salut des âmes », « (La grande) œuvre du
salut des âmes est, dit le grand saint Denys, la chose la plus di-
vine de toutes les choses divines ».384 « Coopérer avec Dieu au
salut des âmes est une chose toute divine, et c’est la chose la plus
divine de toutes les choses divines ».385
Il nous dit que la tâche la plus importante de l’Église c’est
de prêcher la Parole : « Prêcher est sa plus grande obliga-
tion » : praecipuum onus, dit l’Esprit Saint au Concile de
Trente.386
Je vois chez saint Jean Eudes l’ordre suivant : pour lui le
plus important c’est le salut des personnes. Le salut est la fina-
lité du travail apostolique de la formation de Jésus. Le moyen
le plus puissant pour arriver à former Jésus dans les personnes,
c’est prêcher la Parole :
« Au regard de la parole de Dieu, ils doivent avoir pour elle
une grande révérence, et regarder l’action qui se fait en assis-
tant à la prédication, non pas comme une œuvre commune

383 O.C. I, 272.


384 O.C. V, 51.
385 O.C. IV, 194.
386 Session 5, c 2 De Reformatione.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 225

et indifférente, mais comme une chose très grande, très im-


portante et très nécessaire, puisque on ne peut avoir long-
temps la foi sans la prédication (Rm 10, 17). Il leur faut
faire connaître qu’assister à la prédication est une action si
grande, que saint Augustin la compare à la sainte commu-
nion ».387
Saint Jean Eudes a été « un lion en chaire », un grand pré-
dicateur, catéchiste et maître de la Parole. Ses nombreuses mis-
sions n’étaient pas autre chose que porter la Parole aux com-
munautés. Cette Parole dont nos Constitutions disent : « La Pa-
role de Dieu a le pouvoir d’imprégner toutes les cultures et de
transformer les structures sociales. C’est donc au cœur des joies et
des espoirs, des souffrances et des angoisses des peuples où ils vi-
vent que les Eudistes annoncent la force de l’Évangile ». (n° 27)
« Ils annoncent courageusement la parole du salut à ceux qui ne
l’ont pas encore entendue; ils se préoccupent de ceux qui, après
l’avoir entendue, s’en sont éloignés; ils s’efforcent de rendre
évangélisatrices les communautés dont ils sont responsables ».
(n° 28)
Nous centrer sur la formation de Jésus à travers l’annonce
de la Parole, c’est vivre la mission eudiste en consonance avec
l’Église qui nous dit dans Presbyterorum ordinis 4 :
« Les prêtres, comme coopérateurs des évêques, dont donc
pour première fonction d’annoncer l’Evangile à toute la création.
(Mc 16, 15) (5), ils font naître et grandir le peuple de Dieu. C’est
la parole de salut qui éveille la foi dans le cœur des non-chré-
tiens, et qui la nourrit dans le cœur des chrétiens ; c’est elle qui
donne naissance et croissance à la communauté des chrétiens ;
comme le dit l’Apôtre: “La foi vient de ce qu’on entend, ce qu’on
entend vient par la parole du Christ” (Rm 10, 17) ».
« Les prêtres, se souvenant que « la foi naît de la prédication,
et la prédication, à son tour, se fonde sur la Parole du Christ »
(Ibid. 10, 17), emploieront toutes leurs énergies pour correspon-

387 O.C. IV, 89-90.


226 Cahier eudiste n° 25 - 2017

dre à cette mission qui est primordiale dans leur ministère. Ils
sont en effet non seulement des témoins mais aussi des messagers
et des propagateurs de la foi ».388
Cette primauté de la prédication de la Parole Jean-Paul II
l’énonce de la manière suivante : « Le prêtre est avant tout mi-
nistre de la Parole de Dieu. Il est consacré et envoyé pour annon-
cer à tous l’Évangile du Royaume ».389
Le document « Le prêtre maître de la Parole, ministre des
sacrements, guide de la communauté », 390 est catégorique
quand il nous rappelle que notre première tâche est la Parole :
« Comme la vie du Christ, celle du prêtre aussi doit être une
vie consacrée, en son nom, à l’annonce autorisée de la volonté ai-
mante du Père (cf. Jn 17, 4 ; He 10, 7-10). (…) D’un point de
vue pastoral, la première place dans l’ordre de l’action revient lo-
giquement à la fonction de prédication » (Ch. I, 2) « Les prêtres,
comme coopérateurs des évêques, ont pour premier devoir d’an-
noncer l’Evangile de Dieu à tous les hommes ». (Ch. II, 1)
La prédication par laquelle se produit la foi, devient alors le
plus important travail pastoral de l’Église, l’âme de l’Evangéli-
sation. Par elle, L’Esprit suscite et fortifie la foi et forme Jésus
dans les personnes et les communautés. L’annonce de la Parole
par divers moyens, devient la clé de la façon de procéder pour
l’évangélisation. Comment croire en celui que l’on n’a pas en-
tendu ? Comment l’entendre si on ne l’annonce pas ? La foi
naît de la prédication et la prédication se fait par la Parole du
Christ. (cf. Rm 10, 14-17)
Dans les missions saint Jean Eudes trouvait le meilleur es-

388 Directoire pour le ministère et la vie des prêtres, version révisée du


14 janvier 2013, n° 62.
389 Exhortation apostolique post-synodale Pastores dabo vobis, du 25
mars 1992, n° 26
390 Congrégation pour le Clergé. Le prêtre, maître de la parole, ministre
des sacrements et guide de la communauté en vue du troisième millénaire
chrétien, 19 mars 1999.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 227

pace pour proclamer la Parole de Dieu dans les sermons, les


controverses, la catéchèse et les conférences. Dans les missions
il trouvait l’environnement approprié pour travailler à la for-
mation de Jésus dans les personnes. Et le grand objectif des
missions était la conversion des personnes et leur salut.
En voyant les choses ainsi, nous comprenons mieux pour-
quoi saint Jean Eudes met au même niveau Prédication de la
Parole, Formation du Christ et Salut des personnes. Et nous
comprenons mieux pourquoi pour lui, le plus important c’était
les missions.
« Mon très cher Frère,
Je ne saurais vous dire les bénédictions que Dieu donne à
cette mission [...] Oh ! que c’est un grand bien que les mis-
sions ! Oh ! Qu’elles sont nécessaires ! Oh ! Que c’est un
grand mal que d’y mettre des obstacles ! [...] Que font à Pa-
ris tant de docteurs et tant de bacheliers, pendant que les
âmes périssent à milliers, faute de personnes qui leur ten-
dent la main pour les retirer de la perdition et les préserver
du feu éternel ? Certainement, si je me croyais, je m’en irais
à Paris crier dans la Sorbonne et dans les autres collèges : Au
feu, au feu, au feu de l’enfer qui embrase tout l’univers ! Ve-
nez, Messieurs les docteurs, venez, Messieurs les bacheliers,
venez, Messieurs les abbés, venez tous, Messieurs les ecclé-
siastiques, pour aider à l’éteindre ».391
En voyant les choses ainsi, nous comprenons bien plus clai-
rement ce que saint Jean Eudes enseignait rempli de convic-
tion :
« C’est l’ouvrage le plus saint et le plus grand de la sainte
Église, laquelle n’a point d’emploi plus relevé que
lorsqu’elle le produit en une certaine et admirable manière,
par la bouche de ses prêtres, dans la divine Eucharistie, et
qu’elle le forme dans les coeurs de ses enfants, n’ayant point

391 Lettre 39 à M. Blouet de Camilly à Paris. Sur le succès de la mission


de Vasteville, au diocèse de Coutances. Vasteville, 23 juillet 1659.
228 Cahier eudiste n° 25 - 2017

d’autre but en toutes ses fonctions que de former Jésus dans


les âmes de tous les chrétiens ».392

PRIÈRE

« O très puissant et très bon Jésus, employez vous-même vo-


tre puissance et votre bonté infinie pour m’anéantir, et pour vous
établir en moi, et pour anéantir en moi mon amour-propre, ma
propre volonté, mon propre esprit, mon orgueil et toutes mes pas-
sions, sentiments et inclinations, afin d’y établir et d’y faire ré-
gner votre saint amour, votre sacrée volonté, votre divin esprit,
votre très profonde humilité, et toutes vos vertus, sentiments et
inclinations. Anéantissez aussi toutes les créatures en moi, et
m’anéantissez moi-même dans l’esprit et dans le cœur de toutes
les créatures, et vous mettez en leur place et en la mienne, afin
qu’étant ainsi établi en toutes chose, on ne voie plus, on n’estime
plus, on ne désire plus, on ne recherche et on n’aime plus rien
que vous, on ne parle plus que de vous, on ne fasse plus rien que
pour vous; et que par ce moyen vous soyez tout et fassiez tout en
tous, et que vous aimiez et glorifiez votre Père et vous-même en
nous et pour nous, et d’un amour et d’une gloire digne de lui et
de vous ».393

392 O.C. I, 272.


393 O.C. I, 275-276.
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 229

« ET VOICI L’HEURE DE LA MISSION … »

Résonnances par le P. Franck Marrel AGBOWAI, cjm

Prolégomènes essentiels

Le thème général de cette 66ème Assemblée générale de la


CJM a donné lieu à une fouille remarquable de recherches et
de traités dont les experts – nous en avons bien les nôtres pro-
pres – ont été, dans leurs différents exposés, les uns aussi bien
que les autres, denses, pertinents et lumineux. C’est le lieu de
leur rendre hommage :
« Former Jésus en nous », est le mystère des mystères, l’œu-
vre des œuvres. Et seul l’Esprit Saint peut le réaliser en chaque
créature, en chaque être humain (homélie initiale P. Camilo B)
« Former Jésus en nous » est un impératif que Paul a as-
sumé en totalité (Gal 4, 12-20); et le zèle et la fougue qui le ca-
ractérisent n’en ont été que le canal intégral que sur le plan ec-
clésial, l’Église est fière de récupérer à travers le magistère,
dans la double perspective de la révolution de la tendresse et
de la culture de la rencontre (PP. Guillermo A et Mario B)
« Former Jésus en nous », vocabulaire privilégié de Saint
Jean Eudes et expression de notre patrimoine familial, qui
passe pour se réaliser par quatre fondements (la foi, le renonce-
ment, le dégagement et l’oraison) est véritablement le sanc-
tuaire de la spiritualité du chrétien. Une spiritualité christocen-
trique qui le porte successivement de la nature à la grâce et à la
gloire. Les sentiments, les dispositions intérieures et les inten-
tions en sont la scène d’effectuation (PP. Jean-Michel Amou-
riaux et Alvaro Duarte)
230 Cahier eudiste n° 25 - 2017

« Former Jésus en nous » nous renvoie, dans une perspec-


tive théologico-spirituelle dont on ne finira jamais d’épuiser le
trésor de découvertes, au mystère de l’incarnation qui révèle au
cœur du monde la radicale nouveauté de Dieu dans son his-
toire avec les hommes. C’est la découverte de cette nouveauté
que Jean Eudes exprime à travers les « Règles latines ». Ces
dernières nous portent harmonieusement dans le double mou-
vement du renoncement (renonciation) et de l’adhésion, lequel
signifie : suivre intégralement le Christ (PP. Gilles Ouellet et
Carlo Alvarez)
Ce parcours biblico-théologico-spirituel dont l’heureuse
harmonisation fut assurée par le P. Fidèle Onoro était néces-
saire pour nous instruire, nous préparer et nous introduire à la
dimension pastorale de l’action. Voici donc l’heure de la mis-
sion.

Dans le feu de l’action pastorale

Une revue historique de l’itinéraire de la formation de Jésus


porte le P. Carlos Triana à réaffirmer que pour Saint Jean Eu-
des, la formation de Jésus rime avec la vie chrétienne. On
forme Jésus en nous pour vivre de sa vie, mieux, pour laisser sa
vie transparaitre en la nôtre. Ce fut le gigantesque travail opéré
par les maîtres de l’école française de spiritualité dont le bref
parcours opéré ici rejoint de fort belle manière les exposés pré-
cédents.
Si Jésus est formé en nous, si sa vie transparaît en la nôtre,
si sa vie devient notre vie, alors la mission de l’Église est réali-
sée. C’est de façon absolue et suprême ce vise en intention et
nourrit en prière Jean Eudes : la mission la plus importante des
baptisés, des prêtres et des eudistes, la mission de l’Église en
toutes ses fonctions, c’est FORMER JESUS.
Et concrètement, de quoi s’agit-il ?
- Vivre non pas comme le Christ mais vivre le Christ, le re-
vêtir, l’incarner. Pour y arriver, il faut le former en soi à
travers ses états et ses mystères. En voici quelques clés :
acquérir l’esprit de Jésus et le contempler en tout ; avoir
III. Approche de théologie spirituelle et pastorale 231

un même cœur avec lui ; renoncer à nous-mêmes, renon-


cer à tout et ne regarder que Lui, n’aimer que Lui, n’ap-
partenir qu’à Lui ; Demander l’aide de Dieu et se donner
entièrement à l’esprit de Jésus qui est l’architecte par ex-
cellence de cette œuvre.
- Recourir au modèle parfait de la formation de Jésus qu’est
la Vierge Marie.
- Redécouvrir et vivre les exigences élémentaires et essen-
tielles du baptême
- Parvenir à incarner comme prêtres réellement à travers
l’Eucharistie ce que nous sommes : alter Christus.
- Réussir comme eudiste le grand challenge de la formation
de Jésus en nous : « Ce doit être notre désir, notre soin et
notre occupation principale que de former Jésus en
nous ». O.C. I, 272

QUELQUES INTERROGATIONS POUR NOTRE


PASTORALE D’AUJOURD’HUI

1- La qualité de notre vie et de nos relations porte t-elle as-


sez de lumière pour éclairer et induire à une formation
de Jésus ?
2- Les prédications, élaborations, recherches et travaux spi-
rituels de tous ordres intègrent-ils et convergent-ils vers
l’unique nécessaire : former Jésus ?
3- Quelle est la touche particulière eudiste, la graine ex-
quise des héritiers de Sain Jean Eudes que l’Église au-
jourd’hui a besoin d’enfouir dans son sol pour voir Jésus
formé en tous les baptisés ?
4- Quelle pastorale simple et pratique proposer pour « vul-
gariser » notre trésor : former Jésus ?
233

CONTREPOINT
234 Cahier eudiste n° 25 - 2017

LETTRE DE SAINT JEAN EUDES À SES FRÈRES AUJOURD’HUI

P. Alvaro TORRES FAJARDO, cjm


Présentation par le P. José Mario BACCI TRESPALACIOS, cjm

Je désire partager avec vous un nouveau texte préparé par


P. Álvaro Torres, cjm. Selon ses propres mots, ces derniers
jours, il s’est consacré à écrire quelque chose de sobre et de ro-
mancé : Jean Eudes raconte à nos contemporains comment la
congrégation est apparue et de quelle manière elle est née. Ra-
conter dans un langage simple les aspects fondamentaux d’une
réalité exige un bon niveau d’appropriation du sens de celle-ci.
Et cette habilité se perçoit au long des pages rédigées par P.
Álvaro. La grande densité de chaque phrase fait qu’il ne man-
que aucune information essentielle à propos de la naissance de
notre communauté et de l’esprit que le Seigneur y a imprimé.
Le récit coule de manière naturelle et ce qu’il implique tant au
niveau personnel que communautaire peut avoir pour nous,
lecteurs, force de conversion. Cela peut susciter un sentiment
de gratitude envers Dieu ; et nous faire expérimenter une joie
intérieure d’appartenir à cette “école de sainteté”.
Pour en venir au texte, je propose 2 clefs de lecture. Vous
pourrez en voir plus. Je propose celles-ci :
a. La fiction comme stratégie narrative. Le recours à l’ima-
ginaire permet d’imprimer à une histoire racontée bien après
son temps, une valeur pleinement actuelle. La lecture de ce
texte nous permet de comprendre la nouveauté permanente de
cette œuvre de Dieu qui approche de ses 374 ans. Nous recon-
Contrepoint 235

naissons que notre congrégation n’est pas une « pièce de mu-


sée » mais une “école de sainteté”, vivante et actuelle, dont les
membres désirent être ”évangélisateurs avec l’Esprit” (EG
259), c’est à dire ”évangélisateurs qui annoncent la bonne
Nouvelle non seulement en paroles mais surtout par une vie
transfigurée par la présence de Dieu”.
b. L’usage du pluriel comme outil littéraire : l’utilisation
d’un narrateur au pluriel est évident dans le texte. Spontané-
ment nous voyons là une stratégie paulinienne. Dans presque
toutes les introductions de ses lettres, le narrateur est un collec-
tif. Peut-être que la seule exception serait la lettre aux Ro-
mains. Dans la lettre aux Romains ch 16, l’apôtre inclut une
liste étendue de noms de collaborateurs et amis dans la mission
évangélisatrice. Paul sait que l’œuvre de Dieu ne se réalise pas
par le biais de personnes égocentriques, tournées vers elles-mê-
mes mais par des sujets qui se laissent former à son image ; des
personnes qui reçoivent une nouvelle identité en Christ ; et qui
vivent la mission comme une conséquence de ce nouvel être en
Lui (Gal 3, 26-28); des personnes qui, de plus, savent mettre en
avant la valeur communautaire de la vocation à la suite du
Christ.
Je souhaite à chacun une lecture savoureuse.

***

De saint Jean Eudes à ses confrères d’aujourd’hui


Lorsqu’avec mes frères nous avons initié notre famille sa-
cerdotale, nous nous sommes proposé de Servire Christo et ejus
Ecclesiae Corde magno et animo volenti, Servir le Christ et son
Église avec grand Cœur et beaucoup d’amour.
Nous ne partions pas de zéro. Nous étions des adultes ca-
pables d’engagements sérieux. Nous portions avec joie le signe
divin de notre baptême parce que Jésus, le Seigneur, avait pris
possession de notre cœur pour nous mener à la sainteté et nous
envoyer vers nos frères du monde comme témoins de son évan-
gile. Nous étions prêtres. Nous avions conscience de représen-
236 Cahier eudiste n° 25 - 2017

ter « Jésus prêtre » dans le monde dans lequel nous vivions,


avec toutes les exigences que cette mission impliquait. Nous
voulions transmettre par contagion à nos frères prêtres l’amour
passionné du sacerdoce qui nous habitait.
Nous ne voulions pas fonder un Ordre religieux. Nous pen-
sions que cela nous rapprocherait de nos frères, prêtres et laïcs.
Les limites et structures propres des ordres nous empêche-
raient de vivre en contact avec eux. Nous voulions vivre sim-
plement comme des frères ; proches des prêtres diocésains et
ouverts à eux. Nous n’avons pas pensé nous lier par des vœux
religieux. Il nous suffisait de vivre ce que les premiers cher-
cheurs du Christ Seigneur appelaient le vœu de Jésus-Christ,
de l’évangile, du baptême. Nous ne pouvions pas nous donner
de plus grand engagement que cela.
Nous nous sommes liés entre nous par une promesse de fi-
délité. Nous nous sommes appuyés sur la solide fidélité divine.
Notre obéissance allait beaucoup plus loin que les simples mé-
diations humaines. Notre appel premier était le service et le
don total au plan de salut de Dieu. Nous voulions tout expli-
quer et assumer à partir de là ; nous nous sommes mis au ser-
vice de la divine Volonté qui est ce en quoi consiste ce projet.
Notre pauvreté résidait dans un simple partage fraternel. Nous
avons commencé comme des pauvres, dans une maison louée.
On voulait qu’elle soit grande pour pouvoir y accueillir des
prêtres qui désiraient partager notre manière de vivre le sacer-
doce, pour se renouveler spirituellement et pastoralement. Nos
rentrées économiques ne pouvaient pas être facteur de divi-
sions ou d’odieuses différences. Nous nous engagions à mettre
en commun tout ce que nous recevions pour nos services mi-
nistériels, à le partager fraternellement, sans égoïsme, et dans
l’idée de partager nos besoins avec reconnaissance. Nous ne le
faisions pas par obligation mais par amour fraternel. Nous vou-
lions assumer un engagement chaste et pauvre dans la suite du
Christ de l’Évangile. Toute notre capacité à aimer était au ser-
vice de nos frères de l’intérieur et du dehors de notre commu-
nauté avec un don clair et généreux. L’amour fraternel qui
nous liait alimentait nos affects. Nos services apostoliques en-
Contrepoint 237

vers nos frères et soeurs consacraient notre nécessité d’aimer.


Unis comme des frères, avec l’aide des prêtres diocésains
que nous connaissions, associés à notre mission, nous conti-
nuions ce que nous faisions. Nous parcourions, yeux ouverts et
oreilles attentives, les villages et les villes, les champs et les ha-
meaux de notre belle Normandie. Nous étions témoins de la
pauvreté, de l’ignorance et du manque de clarté et d’engage-
ment dans la foi. Nous avons alors pensé qu’il était nécessaire
de n’ignorer aucun de ces domaines et nous nous livrions à une
évangélisation totale. Nous ne voulions pas être une charge
économique pour les pauvres lors de nos missions. La généro-
sité des protecteurs et amis finançait les dépenses nécessaires
de ces missions. Notre travail était de prêcher, catéchiser,
confesser. Confesser était l’objectif fondamental. Mener à la
conversion. Nous visitions aussi les malades et les prisonniers.
Nous luttions parfois pour voir libérer les campagnards injuste-
ment jetés en prison. Nous nous préoccupions aussi de réparer
les hôpitaux dévastés. Nous visitions les familles pour leur ap-
prendre à prier. La mission rejoignait tous les aspects de notre
vie, de la vie des fidèles. Nous célébrions de manière festive la
fin des missions comme une louange pour les grâces reçues.
Notre voix, au nom de Dieu, a été entendue jusque dans le pa-
lais du roi et dans les plus humbles paroisses comme mon cher
petit Ri.
Bien vite nous nous sommes rendu compte qu’il était néces-
saire d’avoir un soin spirituel et pastoral des prêtres. Allumer
en eux le feu de l’évangile qui sauve. Nous avons commencé à
les réunir durant les missions avec des exercices spéciaux pour
eux. Cette œuvre de formation nous a amenés à mettre par
écrit des textes sur le ministère de la parole, sur la pratique de
la confession et sur la grandeur et les devoirs du sacerdoce. La
formation de ceux qui étaient déjà ordonnés nous préoccupait,
leur vie sacerdotale et apostolique. Nous cherchions aussi à re-
joindre, orienter et préparer pour l’ordination ceux qui cher-
chaient un ministère sacerdotal.
Peu à peu, les séminaires sont apparus. Au début nous nous
238 Cahier eudiste n° 25 - 2017

sommes donné le travail de les construire avec l’apport des fi-


dèles et des amis et de les offrir aux évêques. Parfois, les évê-
ques eux-mêmes nous ont appelés pour nous confier leurs sé-
minaires. Tous nous travaillions aux exercices des missions et
aux exercices des séminaires. Nous étions inséparablement
évangélisateurs et formateurs pour tout le peuple de Dieu,
pour les prêtres, religieux, religieuses et les fidèles en général.
Nous désirions réveiller en tous les fidèles, hommes et femmes,
leur vocation à la sainteté et à l’apostolat.
Le Pape Clément X nous a autorisé à avoir auprès de cha-
cune des maisons de notre famille sacerdotale, un groupe de
laïcs, hommes et femmes, conscients de leur engagement pour
la sainteté et l’apostolat. Ils partageaient notre spiritualité et
notre mission évangélisatrice et formatrice. Nous nous inquié-
tions pour la qualité de notre évangélisation.
Nous cherchions dans la Parole de Dieu, spécialement dans
Saint Paul et Saint Jean, la moelle de notre enseignement et de
notre proposition : « Nous vivons la vie du Christ en nous ».
Nous désirions donner corps à cet engagement dans notre vie
quotidienne. Nous l’avons exprimé comme « la vie et le Règne
de Dieu dans les âmes chrétiennes ». Nous avons fait en sorte
que cela devienne la nourriture de notre prière quotidienne et
de nos enseignements pour rendre présent dans tout notre agir
quotidien les intentions et dispositions de Jésus. Nous avons
condensé cela dans des textes simples d’enseignement et de
prière. Et nous avons proposé de le vivre en nous, d’abord.
Nous avons cherché des expressions nouvelles : notre baptême
comme un acte d’alliance avec Dieu, que nous appelions
« contrat » et l’image du Cœur, comme amour du Père, du Fils,
de l’Esprit, de Marie, force vitale et sanctificatrice. Nous étions
conscients de la richesse et de la viabilité de notre proposition
mais aussi de notre condition humaine, incline au péché et à
l’infidélité. Quotidiennement, au point du jour nous le répé-
tions en communauté avec une prière propre que nous appe-
lions la profession d’humilité : nous ne sommes rien, nous
n’avons rien, nous ne pouvons rien… Nous sentions la néces-
saire présence de la Croix du Christ dans notre vie personnelle
Contrepoint 239

et dans notre projet. Nous devions lutter contre ceux qui s’op-
posaient à nous et nous en faisions nos bienfaiteurs pour les-
quels nous nous engagions à prier.
Marie avait une place spéciale dans notre vie de frères. Elle
était la Mère que nous donnait Jésus. Nous désirions qu’elle
soit toujours présente avec lui. Nous ne parlions jamais de la
mère sans le Fils ni du Fils sans la Mère. Son Cœur nous appar-
tenait. Nous étions conscients que notre appel à cette famille
sacerdotale et tout ce que nous faisions en elle était œuvre de
miséricorde. Nous désirions nous constituer comme mission-
naires de la divine miséricorde. Tout ce que nous faisions révé-
lait toujours le visage de la miséricorde de Dieu incarné en Jé-
sus Christ. Nous voulions « porter en notre cœur les angoisses
des affligés ».
Notre petite famille sacerdotale bien aimée a continué dans
le temps et continue son travail évangélisateur et formateur en
de nombreux lieux du monde. Ceux qui vivent déjà la Pâques
du Seigneur continuent d’être des frères dans la gloire. Nous
les assurons de notre affection fraternelle et de notre interces-
sion constante... Nous pensons que tant qu’il y aura des prê-
tres, et il y en aura toujours tant qu’il y aura l’Église, il y aura
de la place pour nous dans l’Église. Nous n’oublions pas le
fondamental et nous maintenons toujours comme règle pre-
mière de la vie fraternelle : la divine charité. Nous ne l’oublions
pas. Amen.
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