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G.

Lazard Bulletin de la Société de linguistique


de Paris, t. CVI (2011), fasc. 1, p. 39-94
doi:10.2143/BSL.106.1.2141865

HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE*

RÉSUMÉ. — Après avoir rappelé quelques principes d’une «∞∞linguistique


pure∞∞» inspirée de la tradition saussurienne, on entreprend, à leur
lumière, un examen critique de la pratique actuelle des deux principales
écoles du «∞∞courant dominant∞∞» d’influence américaine dans la recherche
linguistique∞∞: les formalistes et les fonctionalistes. On considère d’abord
les formalistes. On choisit quelques travaux qui paraissent effectivement
apporter du nouveau et l’on recherche dans quelle mesure le recours à
la formalisation contribue à ce progrès. Au terme de l’examen de deux
livres et de trois articles, il apparaît que l’utilisation d’un langage formel
n’est pour rien dans les découvertes réalisées∞∞: celles-ci résultent de
l’application des méthodes classiques d’analyse. La tentative de trans-
crire ces résultats en un langage formel n’est pas en soi illégitime, mais
semble bien ne rien y ajouter. L’expérience suggère que l’on peut douter
que la matière linguistique se prête à une mise en forme du type logico-
algébrique inauguré par Chomsky. On aborde ensuite l’examen de l’ac-
tivité des fonctionalistes et typologues. On considère successivement la
Basic Linguistic Theory prônée par Dixon, qui représente typiquement
la pratique de la plupart de ces linguistes, puis les arguments allégués
au cours d’une intéressante discussion entre typologues au sujet de l’état
de leur discipline. On constate que la méthode de description des lan-
gues et la recherche typologique, qui s’appuie sur ces descriptions, sont
assurément fécondes∞∞: elles ont produit des travaux très utiles et des
conclusions suggestives. Cependant, de l’aveu même des typologues,
cette activité est dépourvue de base théorique. En conséquence, ses résul-
tats restent entachés d’une part de subjectivité, c’est-à-dire d’incertitude.
On soutient que la conception saussurienne de la langue, qui a animé le
structuralisme européen, mais reste ignorée du courant actuellement
dominant, peut fournir à la typologie le soubassement théorique qui lui
manque, et lui donner les moyens d’aboutir à des conclusions vérita-
blement scientifiques, c’est-à-dire objectives, donc incontestables.

* Merci de tout cœur à Jack Feuillet, Lionel Galand, Ekkehard König, Alain Lema-
réchal, Claire Moyse-Faurie, qui ont bien voulu lire une version de cet article et me
faire bénéficier de leurs avis.

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1. Quelques principes

Unde exoriar, comme écrivait Ferdinand de Saussure∞∞? Par où com-


mencer∞∞? Pourquoi pas en formulant les principes qui me paraissent
les plus favorables au progrès de la linguistique, et les plus propres,
d’abord, à la tirer d’un certain brouillard théorique dans lequel, après
le vertige générativiste, elle s’agite aujourd’hui non sans fruit, mais
confusément, puis à l’acheminer vers le statut d’une véritable science,
c’est-à-dire d’une discipline qui aboutit à des conclusions précises,
objectives et susceptibles de donner lieu à des applications∞∞?
Ces principes sont ceux d’un structuralisme rigoureux, inspiré de
l’intuition saussurienne éclairée par l’épistémologue G. G. Granger.
Saussure a conçu une idée de la langue qui en fait un objet scientifique
pur, dégagé de la complexité de la réalité concrète. Granger a reconnu
dans cette conception une démarche qui se trouve à la base de la nais-
sance de toutes les sciences de la nature (v., en dernier lieu, Lazard
2009a et 2010).
1) Les phénomènes langagiers forment un ensemble très complexe.
Ils intéressent à la fois le fonctionnement psychique, l’activité céré-
brale et neurale, la vie sociale, les mouvements de l’histoire, etc. Cet
ensemble est trop complexe pour se prêter tel quel à un traitement
scientifique. On en extrait (abstrait) un objet, dit langue, consistant en
un système synchronique, posé par abstraction comme identique chez
tous les locuteurs en un moment donné. C’est un système fermé,
considéré en lui-même, indépendamment de toutes les déterminations
auxquelles il peut être ou avoir été soumis et des conditions dans
lesquelles il est mis en œuvre dans le discours. Le linguiste, en tant
que spécialiste de la langue, celui que j’appelle le «∞∞linguiste pur∞∞», n’a
pas à s’intéresser aux conditions psychiques, sociales, etc., de l’exercice
du langage. C’est dire que la «∞∞linguistique cognitive∞∞», si fort en vogue
aujourd’hui, n’est pas son affaire, ce qui, naturellement, n’exclut aucu-
nement que des psycholinguistes ou des spécialistes du discours s’oc-
cupent de cet aspect du langage (Lazard 2007a). Cette distinction entre
la langue et l’exercice du langage — Saussure dit∞∞: «∞∞la parole∞∞» — est
ce que Granger (1979, p. 202) a appelé «∞∞la grande idée saussurienne∞∞».
2) Les objets individuels auxquels le linguiste a affaire sont exclu-
sivement les unités du système. Ces unités, étant des signes, sont
doubles. Elles ont deux faces, l’une tournée vers la phonie, l’autre vers
la représentation du monde. L’union de ces deux faces est indisso-
luble, par définition du signe. Phonie et représentation du monde sont
considérées délibérément comme des substances amorphes, c’est-à-dire
dépourvues de toute structure propre et dont la seule détermination est

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le découpage résultant de leur association. Ce double découpage


donne naissance, d’un côté, aux unités phonologiques, de l’autre, aux
unités significatives (celles de la grammaire et du lexique). Il est arbi-
traire, en ce sens qu’il apparaît comme n’étant déterminé par rien∞∞: de
là résulte la diversité des langues. Ajoutons, pour être tout à fait clair,
que le côté phonique de la langue est à deux niveaux∞∞: les phonèmes
se groupent en séquences pour former la face phonique (dite signi-
fiant) des morphèmes grammaticaux et des lexèmes. Martinet, à juste
titre, a distingué les deux articulations selon lesquelles s’agencent les
unités linguistiques∞∞: la «∞∞première∞∞», celle des signes, et la «∞∞deu-
xième∞∞», celle des phonèmes. En revanche, rien ne suggère de diviser
en sous-unités le contenu sémantique (dit signifié) des unités significa-
tives. Il n’y a pas de symétrie entre les deux faces du signe linguistique.
3) Du fait de «∞∞l’arbitraire du signe∞∞», c’est-à-dire du caractère
arbitraire du découpage qui résulte de l’union des deux substances et
donne naissance aux signes, et de l’absence, posée a priori, d’autre
détermination que ce découpage, les unités ne s’identifient que par leurs
différences, différences des signifiants et différences des signifiés∞∞:
«∞∞Un système linguistique est une série de différences de sons combi-
née avec une série de différences d’idées∞∞» (Saussure 1960, p. 166∞∞;
v. aussi 2002, p. 29). L’identité d’une langue réside dans la manière
dont les deux substances sont découpées par leur association. Une
langue n’est pas autre chose que cette double configuration. En d’autres
termes, elle n’est que l’ensemble (indissoluble) de deux réseaux de
frontières. C’est en ce sens que, selon l’adage bien connu, elle est une
forme, non une substance. La tâche du linguiste est de décrire cette
forme.
4) Cette forme n’étant conditionnée par rien, rien n’autorise à
poser qu’il existe des traits communs ou des catégories communes à
toutes les langues ou à un groupe particulier de langues1. Chacune
constitue une forme spécifique et ses catégories sont en principe spé-
cifiques∞∞; il n’y a pas de catégories interlangues. Cette vérité s’ap-
plique en particulier aux catégories grammaticales traditionnelles,
comme nom, verbe, adjectif, sujet, objet, etc., qui sont encore couram-
ment utilisées par presque tous les linguistes dans la description de
langues quelconques. Ces catégories ont été élaborées par les gram-
mairiens des temps passés, à partir de l’examen du grec classique et

1. Ou, plus exactement, il n’y en a pas a priori. Mais il n’est pas exclu qu’on
trouve empiriquement des caractères communs à toutes les langues ou à certaines
langues∞∞: c’est ce que cherchent les typologues. La position saussurienne laisse le champ
libre à cette recherche.

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du latin, puis appliquées à l’analyse des langues européennes modernes,


puis à toute espèce de langue. Nous savons qu’elles ne sont pas entiè-
rement adéquates, mais elles rendent service, ce qui suggère qu’elles
ne sont pas entièrement inadéquates. Le résultat est que la recherche
linguistique reste en général entachée d’une certaine part d’incertitude
et d’approximation non mesurable, qui fait qu’on ne peut la considérer
comme véritablement scientifique. Une des tâches urgentes est certai-
nement de faire la critique de ces notions traditionnelles, de sorte
qu’on puisse finalement, s’il y a lieu, remplacer ces notions par
d’autres plus fines et qui soient appropriées aussi aux phénomènes que
ne connaissaient pas nos ancêtres.
5) Les règles de la description qui découlent de ce qui précède sont
celles du structuralisme classique. Le linguiste a pour objectif d’établir
les relations de chaque signe avec les autres. Des deux faces du signe,
seul le signifiant est observable objectivement d’emblée∞∞; le signifié,
lui, n’est saisissable que par une procédure délicate consistant à pré-
ciser les emplois en interrogeant les locuteurs et en considérant les
contextes dans lesquels apparaît le signifiant. Il doit donc toujours
suivre la voie sémasiologique, des formes aux sens, des signifiants
aux signifiés, c’est-à-dire s’appuyer strictement sur la structure et le
comportement des formes et n’analyser les contenus de sens que dans
un deuxième temps à partir de l’observation préalable des formes.
— D’autre part, comme les signes ne se définissent que différentiel-
lement, il ne doit prendre en compte que les éléments — phonétiques
dans la deuxième articulation, sémantiques dans la première — pour-
vus d’une valeur différentielle. Les autres, qu’il peut percevoir intui-
tivement, ne doivent pas intervenir dans la description linguistique au
sens strict. C’est le principe de pertinence, qui commande toute la
procédure.
6) La typologie appelle une démarche différente de celle de la des-
cription. Elle consiste à chercher, au sein de la variété indéfinie des
langues, des invariants. Cette entreprise n’est pas illégitime∞∞: autre
chose est d’exclure tout présupposé commun à toutes les langues,
autre chose de saisir des relations invariantes au terme d’une recherche
empirique. Sa méthode est la comparaison des langues. Ici se pose un
problème grave. Toute comparaison requiert une base de comparai-
son∞∞; où trouver des bases pour comparer les langues∞∞? On ne peut
recourir aux catégories linguistiques, puisque celles de chaque langue
lui sont propres. Ce que les langues ont en commun, c’est la capacité
d’exprimer approximativement le même contenu de sens. Le seul moyen
de les comparer est donc de faire appel à des représentations inévita-
blement intuitives, que j’ai appelés «∞∞cadres conceptuels intuitifs∞∞»

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(CCI)2. J’ai expliqué à plusieurs reprises dans quelles conditions cette


procédure est admissible (v., en dernier lieu, Lazard 2010b, et ci-des-
sous, §4.3). C’est d’ailleurs celle que les typologues suivent en fait,
sans la théoriser∞∞; et elle s’avère productive. Il convient de remarquer
ici qu’elle consiste à procéder, au départ, des sens aux formes, suivant
la voie onomasiologique, à la différence de la description des langues
individuelles.
7) La conception saussurienne de la langue nous donne encore une
indication précieuse sur la nature des invariants qu’on peut espérer
découvrir par la comparaison des langues. Si la langue n’est qu’un
ensemble de deux réseaux de frontières, dessinées au sein des deux
substances par leur association même, et si une langue particulière est
une disposition spécifique de ces frontières, les invariants doivent être
de même nature. En d’autres termes, comme les unités de la langue
n’existent que par la conjonction indissoluble de leurs deux faces et
comme cette conjonction se fait en général différemment dans des
langues différentes, des propriétés communes à des langues différentes
ne peuvent résider que dans la manière dont, dans un secteur donné,
s’associent les deux substances. Cette association indissoluble est le
critère qui distingue le linguistique du non-linguistique∞∞: les invariants
linguistiques doivent s’y conformer.
8) La linguistique pure, définie par ce qui précède, est donc dis-
tincte de toutes les autres disciplines qui s’appliquent aux phénomènes
langagiers. Elle se situe au centre de toutes, car on imagine mal que
les autres puissent se dispenser de quelque référence à ses résultats.
Il importe donc de préserver sa spécificité. On parle beaucoup
aujourd’hui d’interdisciplinarité, et l’on sait bien que parfois les
découvertes les plus intéressantes se font aux confins de plusieurs
domaines. Mais il me semble que, dans l’état actuel des sciences du
langage, il est plus urgent de délimiter les différentes disciplines et de
définir clairement leurs objectifs respectifs que de les rapprocher,
voire, comme il arrive, de les confondre. — Au sein de la linguistique
pure, la typologie est la voie royale, celle qui mène aux conclusions
les plus générales. S’appliquant à la diversité des langues, elle vise à
en dégager les invariants, c’est-à-dire les lois de la constitution des
systèmes linguistiques. C’est aussi dans la diversité des langues qu’on
trouve les plus sûrs critères d’objectivité. Un phénomène observé dans
une langue peut surprendre∞∞: il s’éclaire considérablement quand on

2. Je préfère aujourd’hui cette dénomination à celle de «∞∞cadres conceptuels arbi-


traires∞∞», que j’ai utilisée antérieurement.

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en trouve des analogues dans d’autres langues. Il gagne en généralité


et peut mener à la découverte d’une relation invariante. C’est par la
typologie que la linguistique peut se rapprocher d’une vraie science,
comme l’a bien vu Hjelmslev (v. la citation dans Lazard 2006a, p. 26).
9) Beaucoup de linguistes, ayant observé un phénomène linguistique,
éprouvent le désir d’en chercher l’explication. Que faut-il entendre par
là∞∞? Il convient de bien distinguer deux formes d’explication. L’une
consiste à rattacher un phénomène à un autre du même ordre, mais
plus général, dont il est un cas particulier∞∞: c’est l’explication interne.
Ce faisant, le linguiste ne quitte pas son domaine propre∞∞: la quête des
explications internes fait partie de ses tâches. L’autre forme consiste
à chercher l’explication dans des phénomènes d’un autre ordre, par
exemple, psychologiques, sociologiques ou autres∞∞: c’est l’explication
externe. Cette démarche entraîne le linguiste en dehors de son
domaine, la linguistique (pure)∞∞: elle relève d’une autre des sciences
du langage, psycholinguistique, sociolinguistique, linguistique appli-
quée, etc., ou plutôt de l’interdisciplinarité entre la linguistique et les
autres sciences du langage. Elle est, bien entendu, tout à fait légitime,
mais il importe que celui qui s’y engage ait conscience de changer de
terrain.
Ces principes, qui découlent des prémisses saussuriennes, telles que
je les comprends, peuvent, je le crois, acheminer la linguistique vers
le statut d’un véritable science. Dans le présent article, je ne veux les
prendre que comme définissant une position théorique, à partir de
laquelle je voudrais tenter d’apprécier, dans la mesure de mon infor-
mation, les pratiques courantes dans la linguistique d’aujourd’hui.
En linguistique comme en d’autres domaines, les Etats-Unis dominent
le théâtre mondial. Les linguistes y sont nombreux et actifs, leurs
publications sont abondantes et bien diffusées. Les chercheurs des autres
pays les connaissent bien, souvent mieux que celles de leurs compa-
triotes, et la plupart d’entre eux s’en inspirent. Dans ces conditions, il
est légitime de considérer principalement cette activité, qui forme
aujourd’hui ce qu’on peut appeler le «∞∞courant dominant∞∞» (mainstream)
de la recherche mondiale sur les langues.
On dit habituellement que ces linguistes se divisent, selon leur
orientation théorique, en deux groupes∞∞: les formalistes et les fonctio-
nalistes. Les formalistes sont, plus ou moins directement, les héritiers
de Chomsky∞∞: ils assignent à la linguistique la tâche de construire un
calcul qui rende compte des structures des langues. Les fonctionalistes
tirent leur nom de la thèse qui veut que les structures des langues
résultent en dernière analyse de la fonction communicative du lan-
gage∞∞; en fait on classe dans ce groupe tous ceux qui n’adhèrent pas

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au principe formaliste. Il convient d’examiner comment les diverses


écoles se situent dans le progrès de notre discipline. Commençons par
les formalistes.

2. La formalisation∞∞: une illusion∞∞?

2.1. Introduction

Il y a cinquante ans, dans l’enthousiasme des débuts de l’informa-


tique et l’émerveillement de sa puissance, Chomsky a cru qu’on pou-
vait engendrer — on dit∞∞: «∞∞générer∞∞» — toutes les phrases correctes,
et celles-là seules, d’une langue quelconque au moyen d’un pro-
gramme approprié. Il a fondé cette thèse sur l’idée qu’il existe dans le
cerveau de tout homme une «∞∞grammaire universelle∞∞», dont celle de
chaque langue n’est qu’une variété et qui constitue un «∞∞module∞∞»
distinct de tout le reste de l’activité psychique. Le programme construit
sur cette base était largement inspiré des caractéristiques grammaticales
de la langue anglaise. La démarche générative a connu, en Amérique
et dans le monde entier, une vogue prodigieuse, si bien qu’elle a rapi-
dement éclipsé toutes les autres formes de linguistique.
Cependant, elle a assez vite rencontré des difficultés et soulevé des
critiques. Des esprits pointilleux ont relevé son incapacité à rendre
compte de nombreux aspects des structures des langues, y compris
de la langue anglaise (v. notamment, parmi les ouvrages récents,
Matthews 2007). Chomsky lui-même a plusieurs fois modifié son
paradigme. Certains groupes continuent à mener leur recherche dans
la ligne de ses travaux, s’inspirant de la théorie des principes et para-
digmes et du programme minimaliste. Les plus intéressants sont ceux
qui allient cet effort de formalisation à la comparaison typologique.
Leur objectif est la découverte de caractéristiques générales de la
structure des langues, exprimées en langage formalisé. J’en dirai un
mot à la fin de cet article (§4.6).
D’autre part, beaucoup de ceux qui suivaient Chomsky se sont
engagés dans des voies différentes, quoique voulues toujours géné-
ratives. On a vu naître ainsi de nombreuses théories, dites «∞∞gram-
maires∞∞», qui prétendent formaliser les faits de langue. La plupart ont
abandonné l’idée que le langage constitue un module autonome au
sein de l’activité cérébrale, ainsi que celle de niveaux multiples dans
le processus génératif. Les plus vivaces aujourd’hui sont peut-être les
«∞∞grammaires d’unification∞∞», ainsi nommées parce que, au dévelop-
pement de formules d’allure algébrique et à la représentation sous
forme «∞∞d’arbres∞∞», elles substituent la formation d’unités complexes

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par la combinaison réglée («∞∞unification∞∞») de «∞∞structures (ou matrices)


de traits∞∞» (v. notamment Abeillé 2007, en particulier p. 25).
Je voudrais, dans ce qui suit, examiner quelques produits récents de
cette forme de linguistique, afin de démêler quel rôle joue la formali-
sation dans l’activité de recherche et dans quelle mesure elle contribue
à son succès. J’ai choisi quelques ouvrages de bonne qualité, c’est-
à-dire tels qu’ils m’ont paru apporter une contribution réelle à la
connaissance des faits de langue, de sorte qu’il est possible de mesu-
rer dans ce progrès la part qui revient à la formalisation.

2.2. Levin et Rappaport Hovav


Je commencerai par le livre de Beth Levin and Malka Rappaport
Hovav, Argument Realization, Cambridge 2005, qui traite d’un
domaine qui m’est familier, celui de l’actance. Les auteurs, dans un
ouvrage antérieur, se sont déclarées adeptes de la théorie chomskyenne
dite «∞∞Government and Binding∞∞». On y lit en effet∞∞: «∞∞For example,
… from a GB perspective — the approach we use in this book — an
unergative verb takes a D-structure subject and no object∞∞» (Levin &
Rappaport Hovav 1995, p. 3). Cependant, dans le livre qui nous inté-
resse, on trouve la déclaration suivante∞∞: «∞∞As we stressed at the outset,
we do not present results meant to be embedded in any particular
theory of grammar, and we have tried to abstract away from issues
which divide linguists of different theoretical persuasions∞∞» (Levin and
Rappaport Hovav 2005, p. 237). Quoi qu’il en soit, le titre même de
leur livre implique une perspective générative. Il signifie que les auteurs
ne regardent pas les actants — elles disent∞∞: «∞∞les arguments∞∞» —
simplement comme des données à observer et décrire, mais comme
«∞∞réalisés∞∞», c’est-à-dire produits, par un jeu de règles syntaxiques et
lexicales au moyen d’un algorithme. Elles se situent d’ailleurs explici-
tement dans le mouvement de la linguistique générative. Elles dédient
leur ouvrage à la mémoire de Ken Hale, «∞∞who was a major force in
bringing the issues discussed in this book to the attention of the gene-
rative linguistics community∞∞» (ibid., p. VIII). À propos des problèmes
rencontrés, elles se réfèrent souvent aux solutions proposées par diffé-
rents modèles génératifs. Elles sont si profondément nourries de ce
mode de pensée et si conscientes de se ranger dans cette mouvance
que, lorsqu’elles se rapportent à des études d’orientation différente,
«∞∞cognitiviste∞∞» ou «∞∞fonctionaliste∞∞» — il s’agit de travaux de Croft —,
elles jugent nécessaire d’afficher un scrupule prudent∞∞: «∞∞It is unclear
to us whether there is a conceptual affinity between the causal approach
to event conceptualization and the theoretical underpinnings of these
frameworks∞∞; we leave this question open∞∞» (ibid., p. 117).

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Mais voyons le corps de l’ouvrage. Partant des différences de


construction observées en anglais entre break «∞∞casser∞∞» et hit «∞∞frap-
per∞∞» (Fillmore 1970) et de faits analogues en d’autres langues, les
auteurs notent∞∞: «∞∞The fact that classes of verbs with similar meanings
show characteristic argument realization patterns suggests that these
patterns can be attributed to the semantic properties of each class∞∞»
(p. 2). Plus précisément, elles énoncent cinq questions auxquelles il
s’agit de répondre pour établir «∞∞a complete theory of argument reali-
zation∞∞»∞∞: «∞∞I) Which facets of the meanings of verbs are relevant for
the mapping from lexical semantics to syntax∞∞? II) What is the nature
of a lexical representation that encompasses these components of
meaning∞∞? That is, what are the primitives of this representation and
the principles for combining these primitives into representations of
specific verb meaning∞∞? III) What is the nature of the algorithm which
derives the syntactic expression of arguments∞∞? IV) To what extent do
nonsemantic factors such as information structure and heaviness
govern argument realization∞∞? V) To what extent are the semantic
determinants of argument realization lexical and to what extent can
some of them be shown to be nonlexical∞∞?∞∞»
Autrement dit, ce qu’on cherche dans cette perspective générative,
c’est∞∞: 1) à déceler les propriétés sémantiques des verbes, 2) à les
analyser et à leur donner forme, 3) à décrire les règles (l’algorithme)
de dérivation du sémantique au syntaxique, 4) à rechercher les carac-
téristiques non sémantiques qui peuvent aussi intervenir dans le pro-
cessus, et 5) à discerner dans quelle mesure les facteurs déterminants
relèvent du lexique ou d’un autre domaine.
Traduit en termes structuralistes, c’est-à-dire débarrassé du souci
des règles génératives, ce questionnaire signifierait qu’il s’agit d’ob-
server en détail les actants et leurs constructions, d’en chercher les
corrélats dans le sémantisme du verbe et des actants, de prendre aussi
en compte les autres facteurs susceptibles de s’avérer pertinents (visée
communicative, poids relatif des termes en présence) et de décrire
précisément les relations entre ces divers éléments.
Ce livre est une revue critique méticuleuse de toutes les théories qui
ont été élaborées dans le cadre de la linguistique américaine au sujet
de ce qui y est appelé argument realization, c’est-à-dire de ce que nous
nommons les «∞∞relations actancielles∞∞». Les auteurs ont une connais-
sance intime de cette vaste littérature, à laquelle elles ont elles-mêmes
contribué par des travaux sur les classes de verbes. Les théories
qu’elles examinent se rangent pour la plupart dans la ligne de la lin-
guistique générative, mais elles sont diverses. Beaucoup d’entre elles
«∞∞have been built on the assumption that the syntactic realization of
arguments […] is largely predictable from the meaning of their verb.

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Such theories take many facets of the syntactic structure of a sentence


to be projections of the lexical properties of its predicator∞∞» (p. 7).
Levin et Rappaport Hovav nous disent que leur propre livre «∞∞is gui-
ded by the assumption that the behavior of a verb, particularly with
respect to the expression and interpretation of its arguments, is to a
large extent determined by its meaning∞∞» (p. 1). Elles reprochent aux
syntacticiens de faire appel à des principes (génératifs) tels que le
«∞∞principe de projection∞∞» et d’autres «∞∞without seriously considering
the lexical representations on which they are meant to operate and
without taking into account the full range of empirical generalizations
concerning argument realizations which these representations are
meant to help account for∞∞» (p. 7-8). Elles ont le mérite, tout au long
de leur ouvrage, de confronter les théories aux faits et de relever leurs
insuffisances. Nous avons montré, disent-elles à la fin du premier
chapitre, «∞∞that argument realization involves much more than the
commonly assumed agent-subject, patient-object associations∞∞» (p. 33).
Dans ces discussions, elles s’appuient presque toujours sur les don-
nées de la langue anglaise, mais allèguent de temps en temps des faits
d’autres langues empruntés aux travaux qu’elles examinent.
Les chapitres suivants passent en revue divers aspects du problème.
Le deuxième chapitre aborde la question des listes de rôles séman-
tiques. Les auteurs notent que les traitements dont elle a fait l’objet
«∞∞have received abundant and typically well-merited criticisms∞∞» (p. 38).
Ayant bien montré que toutes les listes de rôles sémantiques sont dis-
cutables, elles envisagent, dans le troisième chapitre, les conceptions
plus subtiles de «∞∞rôles sémantiques généralisés∞∞», celui de «∞∞proto-
rôle∞∞» et celui de «∞∞macrorôle∞∞», proposées respectivement par Dowty
(1991) et par la Role and Reference Grammar (notamment Van Valin
1993).
Elles passent ensuite, dans le quatrième chapitre, à l’examen de
trois types de conceptualisation des procès (events) exprimés par les
verbes∞∞: théories «∞∞localiste∞∞», «∞∞aspectuelle∞∞» et «∞∞causale∞∞». La théo-
rie localiste (localist approach), qui vise à réduire toutes les relations
à des faits de localisation et de déplacement, leur paraît se heurter au
fait que les verbes convoyant ces notions ont, dans les langues, des
constructions très variées, contrairement à ce qu’on attendrait si elles
étaient vraiment au fondement des relations d’actance.
La théorie aspectuelle (aspectual approach) met en jeu les propriétés
temporelles des procès, notamment la notion de télicité. Les auteurs
lui reconnaissent de la pertinence. Elles écrivent, par exemple∞∞: «∞∞Tenny’s
Aspectual Interface Hypothesis accounts quite well for the observation
that arguments that are direct objects of prototypical transitive verbs
are those that “measure out” an event. […] Prototypical transitive

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verbs are agent-patient verbs such as destroy, cut, or open∞∞; that is they
denote an action in which an agent acts on and causes a change in a
patient. The direct objects of such verbs are typically incremental the-
mes∞∞: the verbs are canonical accomplishments in the Vendler-Dowty
sense. Verbs that deviate from this prototype are less likely to be
transitive (i. e., to take a subject and a direct object crosslinguisti-
cally)∞∞» (p. 101). Ce qui est juste. Cependant, «∞∞the aspectual approach
has not gone unchallenged∞∞» (p. 105), et, au total, «∞∞not all facets of
argument realization can be reduced to these notions∞∞» (p. 112).
La théorie causale (causal approach), qui a été développée par
Croft, DeLancey, Jackendoff, Langacker, etc., a aussi de la pertinence,
en particulier dans le choix du sujet et de l’objet. D’ailleurs, chaîne
causale et faits aspectuels convergent. En effet, «∞∞the causal approach
suggests that agents and patients are prototypical causes and effects,
while the aspectual approach suggests that agents and patients are pro-
totypical initiators and endpoints of events∞∞» (p. 125). Il faut cepen-
dant, disent à juste titre les auteurs, tenir compte encore d’autres fac-
teurs, qui ne se situent pas dans ces deux perspectives, à savoir des
notions telles que la conscience (sentience) et la volonté (volitionality)
— qui ne se confondent pas —, et aussi l’animation∞∞: «∞∞Four broad
types of semantic factors play a part in argument realization∞∞: causal
notions, aspectual notions […], event complexity, and notions such as
sentience, animacy and volitionality∞∞» (p. 128).
Le cinquième chapitre traite des «∞∞algorithmes∞∞» au moyen desquels
les notions sémantiques sont codées dans la syntaxe (the mapping
from lexical semantics to syntax). Il y a deux sortes de codage, nous
dit-on. L’un, direct (absolute mapping), fait correspondre telle fonction
grammaticale à tel rôle sémantique. L’autre (relative mapping) fait
appel au jeu des rangs dans une hiérarchie, la fameuse et très contro-
versée «∞∞hiérarchie thématique∞∞» (thematic hierarchy), qui fait l’objet
du sixième chapitre.
Les hiérarchies thématiques, disent les auteurs, sont séduisantes∞∞:
«∞∞Thematic hierarchies have proved appealing because they allow an
argument of a verb to be referred to in terms of its relative position
on the thematic hierarchy, instead of in terms of its semantic role∞∞»
(p.155). Le principe est que l’actant représentant le rôle sémantique le
plus élevé est le sujet et les autres se placent de même selon leur rang
dans la hiérarchie. Cette conception a été adoptée par les tenants de
divers modèles, «∞∞Functional Grammar, Lexical-Functional Grammar,
the Principles and Parameters framework, and Role and Reference
Grammar∞∞» (p. 157). Mais les hiérarchies proposées sont diverses. Les
auteurs en distinguent deux types∞∞: celles dites «∞∞structurales∞∞», qui se
fondent sur la «∞∞structure interne du procès∞∞», et celles qui se veulent

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reflet d’une «∞∞échelle naturelle de primauté∞∞». Mais, au total, «∞∞it is


impossible to formulate a thematic hierarchy which will capture all
generalizations involving the realization of arguments in terms of their
semantic roles. […] Finally, many thematic hierarchies are meant to
be a technical shorthand for capturing a local empirical generalization
and should not be considered a universal construct∞∞» (p. 183).
Le septième chapitre, intitulé «∞∞Multiple argument realization∞∞», est
peut-être le plus intéressant. Il traite, en partie, de ce que j’ai appelé
des «∞∞variations d’actance∞∞» (Lazard 1994 et 1998, chapitres 5 et 6∞∞;
cet ouvrage n’est pas cité par les auteurs). Les auteurs en distinguent
deux sortes∞∞: d’une part, les cas où un même verbe, avec les mêmes
participants, admet deux constructions différentes, comme la «∞∞variation
dative∞∞» en anglais, ex. Terry gave the newspaper to Kim / Terry gave
Kim the newspaper∞∞; — d’autre part, les cas où l’une des constructions
comporte un élément de plus, comme la «∞∞construction résultative∞∞»
en anglais, ex. Sheila yelled herself hoarse «∞∞Sheila s’enroua à force
de crier∞∞». Le second type est analysé comme représentant un procès
complexe (event composition). Quant au premier, la variation peut être
en rapport avec des différences de sens plus ou moins fines, ou avec
la structure de visée (information-packaging) ou le poids relatif des
formes. Les auteurs insistent notamment sur le problème posé par le
comportement différent de verbes sémantiquement très proches, ex.
Pat took the rabbit to the vet / Pat took the vet the rabbit, mais Pat
carried the rabbit to the vet / *Pat carried the vet the rabbit «∞∞Pat porta
le lapin chez le vétérinaire∞∞». Elles remarquent, à la suite de Pinker,
qu’il peut y avoir des différences entre les langues dans le cas des
variations de ce genre, et elles ajoutent∞∞: «∞∞Extensive crosslinguistic
study of this matter is lacking and would clearly help resolve some of
these issues. An exploratory study by Croft et al. (2001) suggests that
there is more systematicity than Pinker’s proposal suggests∞∞» (p. 228).
Les variations d’actance ont mis en cause la théorie générative
classique∞∞; elles ont suscité des débats et l’apparition de nouvelles
théories, dites constructionnistes∞∞: «∞∞The pervasiveness of multiple
argument realization has brought into question the main tenet of the
projectionist approach∞∞: that a verb has a structured lexical entry which
alone determines the projection of its arguments∞∞» (p. 190). Dans les
théories constructionnistes, «∞∞the lexical entry of the verb registers
only its core meaning — or “root” […] — and this core meaning
combines with the event-based meanings which are represented by
syntactic constructions themselves or reassociated with particular
syntactic positions or substructures∞∞» (ibid.). Mais les débats ne sont
pas clos, car aux «∞∞constructionnistes traditionnels∞∞» s’opposent des
«∞∞néo-constructionnistes∞∞».

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 51

Curieusement, le livre est dépourvu d’un chapitre de conclusion,


mais il s’achève sur une brève section intitulée modestement «∞∞Post-
cript∞∞», qui comporte des remarques conclusives.
Dans cet ouvrage, B. Levin et M. Rappaport Hovav se sont donné
pour objectif de dégager, des travaux nombreux qui traitent de la ques-
tion des relations actancielles, les facteurs sémantiques et autres qui
sont en rapport avec les formes observées dans la langue anglaise et
occasionnellement d’autres langues. Un tel objectif peut surprendre de
la part de générativistes convaincues. Cependant, elles s’y tiennent
fermement dans l’examen long et méticuleux qu’elles font des théories
et des abstractions que celles-ci construisent pour rendre compte des
faits observés. Par exemple, dans la discussion entre projectionnistes
et constructionnistes et au sein de ces derniers, elles s’abstiennent de
prendre parti et s’en expliquent en ces termes∞∞: «∞∞The discussion in
the following sections abstracts away as much as possible from the
projectionist/constructional debate. This is not because resolution of
the debate is unimportant, but because our aim is to investigate the
syntactic, semantic, and pragmatic factors which drive multiple argu-
ment realization, and, as these are largely common to the approaches,
they can be studied without resolving the controversies between the
projectionists, constructionists, and neoconstructionists∞∞» (p. 193).
L’objectif des auteurs pourrait être aussi bien celui de linguistes
d’obédiences différentes, parce qu’il est au cœur de toute linguistique.
En particulier, il pourrait animer des linguistes adeptes d’un structu-
ralisme pur d’inspiration saussurienne, comme défini plus haut (§1)∞∞:
la différence avec nos deux auteurs résiderait dans la conception de
la langue. Selon la formulation de ces derniers, les constructions
actancielles (argument realization) «∞∞dérivent∞∞» du sémantisme du
verbe, etc., ou «∞∞sont déterminées∞∞» par ces facteurs∞∞: on reconnaît ici
la vieille idée selon laquelle le langage est l’instrument d’expression
de la pensée. Le structuraliste pur ne raisonnerait pas en termes de
détermination ou de dérivation, mais en termes de corrélation∞∞: obser-
vant des formes (des signifiants), il en chercherait les corrélats sur
l’autre face des signes (les signifiés), puis, en comparant les langues,
il tenterait de dégager des conclusions générales sur les corrélations
constatées. La démarche est plus directe et plus simple. C’est celle que
j’ai moi-même suivie dans Lazard (1994/1998). Elle évite les forma-
lisations hasardeuses des propriétés sémantiques des lexèmes verbaux
et/ou des constructions, et les longues discussions sur les règles du
processus génératif. Et elle s’avère féconde.
Quelles conclusions les auteurs de Argument realization tirent-elles
de leur périple∞∞? On a vu que la plupart des chapitres se terminent sur
une note critique∞∞: les abstractions et les calculs construits selon les

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52 GILBERT LAZARD

divers modèles sont regardés comme discutables. L’impression géné-


rale est que ces grands efforts de diverses sortes n’ont pas abouti à des
résultats définitifs. Si l’un ou l’autre des modèles examinés était par-
venu à rendre compte de manière satisfaisante de l’ensemble des faits
en cause, les auteurs nous le diraient certainement.
En fait, la conclusion la plus nette figure dans la section finale∞∞:
«∞∞We believe that a body of knowledge has accumulated about which
there should be little dispute and which needs to be taken into consi-
deration in developing a theory of argument realization regardless of
the larger grammatical framework in which it is couched∞∞» (p. 138).
En quoi consiste ce «∞∞corps de connaissances∞∞» objet d’un consensus∞∞?
Les auteurs énumèrent les notions aspectuelles, les notions causales,
la conscience et la volonté (chez l’agent), à quoi s’ajoutent le séman-
tisme des fillers, c’est-à-dire des actants, et des nuances sémantiques
fines, qui peuvent varier de langue à langue, et aussi des facteurs non
sémantiques tels que le jeu de la visée communicative et le poids des
formes en présence (qui influent notamment sur l’ordre des termes).
Il n’y a pas lieu ici de discuter cet inventaire sommaire. Disons seu-
lement que ces résultats ne semblent pas particulièrement originaux∞∞:
ils peuvent être atteints par des chercheurs de toute obédience et ne se
présentent pas comme le produit spécifique d’un type particulier de
recherche linguistique. La formalisation mise en œuvre dans beaucoup
des études prises en compte dans ce livre ne paraît pas les caracté-
riser, si ce n’est peut-être par ce qu’on y perçoit d’un peu trop rigide.
De fait, il me semble que la plupart des facteurs relevés par nos
auteurs se trouvent mentionnés, sous une forme ou une autre et avec
plus ou moins de développement, dans des études structuralistes
comme Lazard (1994/1998), avec cette différence que ce dernier
ouvrage n’a pas pour objet, comme ceux des générativistes, de recher-
cher comment des facteurs sémantiques ou autres déterminent les
constructions, mais de découvrir les corrélats, sémantiques ou autres,
des variations morphosyntaxiques.

2.3. Falk
Notre second test aura pour objet l’ouvrage de Yehuda N. Falk,
Subjects and universal grammar, Cambridge, 2006. Falk est adepte du
modèle dit Lexical-Functional Grammar (LFG), qui a été exposé
notamment par Joan Bresnan (2001). Dans ce dernier ouvrage, la doc-
trine est située par rapport au modèle chomskyen. Elle est dite plus
simple que la grammaire transformationnelle, et ne suppose pas l’exis-
tence de «∞∞structures profondes∞∞» ou «∞∞initiales∞∞» (p.VII). Elle admet
l’idée de grammaire universelle, en ce sens que «∞∞humans have innate

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 53

capacities that support language∞∞», mais sans supposer que «∞∞these


capacities are specialized for acquiring grammatical systems — and
grammatical systems of the specific types advocated by Chomsky∞∞»
(p. 4). Elle est inspirée par l’observation de langues comme le warlpiri
[ou aussi bien le latin classique, GL], qui mettent en difficulté la théo-
rie de la génération des phrases par l’enchaînement de structures arbo-
rescentes, car on y trouve des termes syntaxiquement liés entre eux
étroitement, mais séparés dans la chaîne (p. 5). Il faut donc, à côté des
enchaînements syntaxiques, prendre en considération le jeu des «∞∞fonc-
tions∞∞»∞∞: «∞∞While phrase structure does not universally correspond
to conceptual structure, the more abstract grammatical functions it
expresses — such as subject and object — do appear across languages∞∞»
(p. 7). On distingue donc dans l’analyse d’une phrase une constituent
structure ou categorial structure (c-structure) et une functional struc-
ture (f-structure)∞∞: la c-structure est arborescente, la f-structure est
représentée par une matrice de traits. Bresnan fait mention aussi d’une
«∞∞hiérarchie thématique∞∞», c’est-à-dire sémantique (thematic hierarchy)∞∞:
«∞∞agent > beneficiary > experiencer/goal > instrument > patient/theme
> locative∞∞» (p. 207)∞∞; — et d’une «∞∞hiérarchie relationnelle∞∞» (rela-
tional hierarchy)∞∞: «∞∞SUBJ > OBJ > OBJq > OBLq > COMPL > ADJUNCT∞∞»
(p. 212). J’y reviendrai à propos de l’exposé de Falk.
Ce dernier, au début de son ouvrage, émet ce jugement sévère et
désabusé sur l’état des études sur la question du sujet∞∞: «∞∞Formal
accounts tend to be characterized by a disregard for functional factors
and often by inadequate cross-linguistic coverage. Functionalist and
typological accounts are typically based on superficial surveys of lan-
guages and disregard the nature of the formal devices involved in syn-
tax∞∞» (p. 2). On ne saurait lui donner tort. Il ajoute∞∞: «∞∞It is the thesis of
this study that a truly explanatory theory of subjects has yet to be
constructed, and its goal is the proposal of such a theory∞∞» (ibid.).
Il part d’une liste d’environ une douzaine de propriétés habituelle-
ment reconnues (dans la langue anglaise) comme caractéristiques du
sujet (p. 6), et il observe que, dans les langues ergatives (inuit, etc.) et
dans les langues du type philippin (tagalog, etc.), cet ensemble se
partage en deux sous-ensembles qui caractérisent deux actants différents.
Ce faisant, il rejoint, apparemment sans les connaître, certains de mes
propres travaux, où une bipartition analogue est proposée (Lazard
2003a∞∞; 2006a, p. 172-181∞∞; 2008∞∞; 2009b).
Sa thèse est que, dans les langues, comme celles d’Europe occiden-
tale, où l’ensemble des propriétés subjectales ne se partage pas (uni-
form-subject languages), les sujets ont deux fonctions distinctes∞∞:
«∞∞the expression of the most prominent argument of the verb (GF) and
the singling out of a particular clausal actant to be the element of

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cross-clausal continuity (PIV, or pivot). These functions are dissociated


in mixed-subject languages∞∞» (p. 29). Ces deux fonctions sont donc∞∞:
d’une part, celle d’actant le plus saillant, représentée par le sigle GF
(initiales de grammatical function avec un accent circonflexe qui
indique le premier rang et que, par commodité, je remplace ici par un
soulignage), d’autre part celle de pivot, notion empruntée à Dixon et
à Van Valin.
Notons au passage que Falk fonde sa démonstration sur la compa-
raison de deux types de langues∞∞: celles qu’il appelle «∞∞à sujet uni-
forme∞∞» ou «∞∞homogène∞∞» et celles «∞∞à sujet mixte∞∞» — je préférerais
les dire, respectivement, «∞∞à sujet massif∞∞» (langues accusatives) et «∞∞à
sujet scindé∞∞» (langues ergatives et du type philippin). Cette démarche
est de bonne méthode, mais il ne fait pas intervenir aussi le cas de
la construction «∞∞affective∞∞» ou «∞∞d’expérience∞∞». Cette construction,
qui est indépendante du type actanciel et se trouve dans des langues
de tous types, est pourtant également démonstrative dans la question
du sujet. Je reviendrai plus bas sur ce point.
Mais voyons de plus près le raisonnement. Le 2e chapitre développe
la notion d’actant le plus saillant. Elle implique l’idée d’une double
hiérarchie, qui est exposée dans un passage crucial, mais un peu
confus3 (p. 32-36). La notion de «∞∞hiérarchie thématique∞∞», c’est-à-dire
sémantique, est introduite dans les termes suivants∞∞: «∞∞Thematic struc-
ture, in the informal approach we are adopting here, can be thought of
as a list of relatively coarse-grained labels generalizing over ways in
which actants can participate in an event. While such labels alone
cannot account for the variety of verb-meanings, it is generally accep-
ted that these coarse-grained thematic roles are what is relevant for
the syntax.[…] It is generally accepted in the literature that there is a
natural hierarchy of thematic roles. […] A typical transitive event
includes a doer (Agent) and an undergoer (Patient, Beneficiary, or
Recipient). The Agent outranks the element with an undergoer role
(henceforth Patient), because it is the Agent’s act that results in the
Patient’s affectedness. Other semantic argument types are hierarchi-
cally lower∞∞» (p. 33). Notons au passage l’emploi du mot «∞∞actant∞∞»,
rare sous la plume des linguistes américains∞∞: en fait, il semble équi-
valoir à ce que, dans ma terminologie, j’appelle «∞∞participant∞∞». Remar-
quons surtout la démarche informelle (informal approach) et l’expres-
sion «∞∞it is generaly accepted∞∞», employée deux fois∞∞: l’auteur ici se
contente d’admettre une conception intuitive courante, sans chercher

3. Le terme argument est employé indistinctement pour désigner les participants


impliqués dans le procès (plan sémantique) et les actants de la phrase (plan morpho-
syntaxique). Cette indistinction terminologique obscurcit quelque peu l’exposé.

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 55

une définition plus rigoureuse. Il ne tente pas non plus de définir la


notion de transitivité. Remarquons aussi que la hiérarchie sémantique
retenue est de celles que Levin et Rappaport Hovav décrivent comme
«∞∞échelles naturelles de primauté∞∞» (v. plus haut, §2.2).
Cependant, il faut aussi considérer les relations syntaxiques. Elles
reflètent les relations sémantiques, mais ne sont pas entièrement avec
elles en relation biunivoque∞∞: les mêmes relations sémantiques peuvent
se trouver exprimées par des constructions actancielles différentes.
C’est pourquoi «∞∞many theories (including LFG) posit a syntactic
level of argumenthood (or a-structure) in addition to the thematic
level. The (semantic) thematic structure includes information about
the thematic roles of the open arguments in the verb’s semantics,
while the (syntactic) a-structure includes all elements selected syntac-
tically, including expletives and idiom chunks, and constrains their
mapping to the syntax∞∞» (p. 35). L’auteur donne, comme exemples de
ces derniers, le mot there dans la «∞∞construction présentative∞∞» de
l’anglais, et l’élément det dans la phrase suivante en norvégien (citée
p. 31), car, dans cette dernière langue, un syntagme nominal indéfini
ne peut figurer en tête, en position de sujet∞∞:
(1) det lekte noen barn i gresset
il jouer.PAS quelques enfants dans l’herbe
«∞∞Quelques enfants jouaient dans l’herbe∞∞» (litt. il jouait dans l’herbe
quelques enfants)
La présence de ces éléments, dits non-thematic arguments, «∞∞is
either the result of an idiom or, in the case of expletives, licensed by
lexical rules∞∞» (p. 36).
Les éléments de l’a-structure entrent dans une seconde sorte de hié-
rarchie. L’auteur distingue d’abord les actants centraux des autres∞∞:
«∞∞The framework within which we are working formalizes argument
selection in terms of grammatical functions, not structural position
[entendre∞∞: les fonctions grammaticales et non la position dans la déri-
vation arborescente, GL]. There is a clear distinction between two classes
of argument-expressing grammatical functions∞∞: SUBJ and OBJ on the one
hand, and the OBLq (in English preposition-marked) functions on the
other. The latter are little more than grammaticalizations of thematic
roles, while the former are more strictly syntactic in nature∞∞»∞ (p. 35). SUBJ
et OBJ sont donc des fonctions centrales (core functions), les autres
fonctions actancielles étant périphériques. Cette distinction entre fonc-
tions centrales et fonctions périphériques n’est pas autrement justifiée.
L’idée d’une hiérarchie est introduite ainsi∞∞: «∞∞It has often be noted
that grammatical functions representing arguments are related to each
other in a hierarchy, a hierarchy that has been referred to variously as

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the accessibility hierarchy (Keenan and Comrie 1977), the obliqueness


hierarchy (Pollard and Sag 1994), the functional hierarchy (Dalrymple
2001), and the relational hierarchy (Perlmutter 1983, Bresnan 2001)∞∞:
SUBJ > OBJ > OBJq > OBLq

Unlike the thematic hierarchy, the relational hierarchy seems to be an


arbitrary fact about syntax∞∞: presumably part of the characterization of the
argument functions. The relational hierarchy is based partially on classes
of grammatical functions∞∞: the core functions SUBJ and OBJ (and OBJq)
outrank the non-core functions. However, even within these larger grou-
pings, the functions are ranked. In particular, SUBJ outranks OBJ. We can
think of the function names SUBJ and OBJ as nothing more than shorthand
for “first core argument on the relational hierarchy” and “second core
argument on the relational hierarchy”∞∞» (p. 36). Ici encore, aucune argu-
mentation ne vient appuyer cette notion de hiérarchie relationnelle∞∞: elle
est purement et simplement admise à la suite des auteurs susmentionnés.
Le chapitre continue par l’exposé des divers types de correspon-
dance entre les rôles thématiques et les positions dans la hiérarchie
relationnelle, selon la construction, transitive ou intransitive, active ou
passive, etc. Le passage (mapping) de la hiérarchie thématique à la
hiérarchie relationnelle, dans le cas non marqué (par exemple à l’actif,
par opposition au passif), se fait selon le principe suivant∞∞: «∞∞The highest
available argument maps to the highest available grammatical func-
tion, the next argument to the next grammatical function, and so on,
respecting the constraints on mapping which are expressed in the
a-structure∞∞» (p. 37). On voit que la correspondance — Levin et Rap-
paport Hovav diraient∞∞: «∞∞l’algorithme∞∞» — est du type que ces auteurs
appellent relative mapping (ci-dessus, §2.2). À ce point, l’auteur est
en mesure de donner enfin une définition de la fonction du sujet∞∞:
«∞∞The SUBJ is the element with the function of expressing the hierar-
chically most prominent core argument∞∞» (p. 38). Cependant, comme,
selon la thèse de Falk, le terme de sujet, tel qu’on l’entend tradition-
nellement, a une compréhension plus large que cette fonction, il choi-
sit de la désigner au moyen du sigle GF.
Le reste du chapitre est consacré à l’examen des propriétés subjec-
tales dites de type 1, c’est-à-dire des propriétés du GF, cela dans
diverses langues, en vue de démontrer qu’elles forment un sous-
ensemble spécifique des propriétés subjectales. Ce sont les suivantes4∞ :

4. Il n’est pas possible ici d’entrer dans le détail des propriétés mentionnées dans
la liste qui suit et dans celle des propriétés de type 2, citée plus bas. La terminologie
est celle qui a cours chez les formalistes et, plus généralement, dans la littérature
anglophone.

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 57

le GF représente l’agent, si la phrase en comporte un∞∞; il est ordinaire-


ment le discourse topic∞∞; il peut être implicite (null pronoun)∞∞; il s’identi-
fie à l’interlocuteur de l’impératif (imperative addressee)∞∞; il commande
l’emploi du réfléchi∞∞; il commande aussi le jeu de l’isophorie-allophorie
(switch-reference). On vérifie que ces propriétés se groupent sur le
même actant non seulement dans les langues à sujet massif, comme
l’anglais et les autres langues d’Europe, mais aussi bien dans les
langues à sujet scindé, à savoir les langues ergatives et les langues à
diathèses multiples du type philippin. Autrement dit, dans toutes ces
langues, elles caractérisent l’actant désignant l’agent (ou assimilé),
qui est au nominatif dans les unes et à l’ergatif (ou un cas oblique)
dans les autres. En conclusion de cette revue, Falk soutient que ces
propriétés résultent de la nature du GF en tant que l’actant le plus
saillant∞∞: «∞∞The properties of GF follow from the functional nature of
GF∞∞» (p. 72).
Dans les deux chapitres suivants, Falk examine les propriétés sub-
jectales du type 2, caractérisant l’autre fonction, qu’il appelle pivot (PIV).
Elles se distribuent, dit-il, en deux sous-groupes∞∞:
a) actant partagé dans les propositions coordonnées∞∞; actant «∞∞contrôlé∞∞»
(controlled argument)∞∞; «∞∞montée∞∞»∞∞; propriétés d’extraction∞∞;
b) présence obligatoire∞∞; définitude ou «∞∞longue portée∞∞» (wide scope)∞∞;
marquage casuel et accord∞∞; position structurale «∞∞externe∞∞» (dans
les langues configurationnelles).

Le tableau est en deux parties parce que l’auteur considère comme


seules centrales les propriétés figurant sous a, et il regarde comme
«∞∞secondaires∞∞» celles qui figurent sous b∞∞: «∞∞We will have less to say
about the properties in (1b), which we take to be secondary proper-
ties∞∞» (p. 74). Les premières impliquent partage d’un même élément
entre plusieurs propositions∞∞; les secondes sont internes à la proposi-
tion. Toutes sont purement syntaxiques∞∞; elles n’ont de rapport ni avec
la sémantique ni avec l’organisation du discours∞∞: «∞∞the Type 2 pro-
perties are no more discourse-related than they are argument-related∞∞»
(ibid.).
Le terme de pivot, tel qu’il est employé par Dixon et par Van Valin
et LaPolla désigne un actant qui sert d’articulation entre deux pro-
positions en remplissant la même fonction grammaticale dans l’une
et l’autre, par exemple en dyirbal, langue ergative, dans la phrase
suivante∞∞:
(2) bayi yaRa baniñu bangun d’ugumbiru balgan
ART.ABS homme.ABS venir ART.ERG femme.ERG frapper

«∞∞L’homme vint et la femme le frappa∞∞»

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58 GILBERT LAZARD

Le pivot est ici «∞∞l’homme∞∞», terme à l’absolutif dans les deux pro-
positions. Falk élabore la notion d’une fonction abstraite de pivot,
présentée ainsi∞∞: «∞∞The PIV function is not an argument function, and
therefore is not local in its scope. It is an overlay function, a second
function assigned to a locally licensed element. Assigning the PIV
function to an element which bears an argument function provides a
formal escape hatch to the locality of argument∞∞: it allows higher clauses
to specify information about it∞∞» (p. 77).
L’auteur construit une théorie de cette fonction dans les termes
techniques du modèle LFG. Il constate que le modèle, tel qu’il s’offre
à lui, ne permet pas de rendre compte de la fonction et il développe
un raisonnement censé combler cette lacune∞∞: «∞∞The PIV function
allows us to return to the intuition that the theory needs to express
this∞∞» (ibid.). La fonction pivot vient affecter un élément qui a déjà
une fonction syntaxique∞∞: elle est en supplément (overlay). Elle
affecte le GF dans le cas général (non-marqué), l’objet (OBJ) dans les
langues ergatives, le terme au nominatif dans les langues de type
philippin. De la fonction de pivot, c’est-à-dire de terme commun à
deux propositions, l’auteur déduit les propriétés «∞∞internes à la pro-
position∞∞» (clause-internal) de ce même terme, telles que la présence
obligatoire, la longue portée, la définitude, le marquage casuel et
l’accord verbal∞∞: «∞∞These properties are secondary because they are
not a direct result of the cross-clausal continuity function of the pivot.
Instead, by virtue of being singled out as the element of cross-clausal
continuity, the pivot has a certain functional prominence relative to
the other elements of the clause∞∞» (p. 98). L’argument n’est pas très
convaincant. Par exemple, la présence obligatoire est expliquée
ainsi∞∞: «∞∞Since it [= le PIV] establishes a relation between a clause and
the larger sentence in which it is embedded, many languages require
every clause to have a PIV∞∞» (ibid.). Mais on peut voir la relation à
l’inverse et penser que c’est justement parce que ce terme est obliga-
toire qu’il peut fonctionner comme pivot. Il en va de même des autres
propriétés.
Le livre se termine sur deux chapitres contenant d’intéressantes
considérations, l’un sur l’universalité ou la non-universalité des fonc-
tions de GF et de PIV, l’autre sur les mérites de la théorie exposée par
rapport à d’autres, typologiques, fonctionalistes et formalistes.
Il est temps de tenter d’évaluer l’ouvrage. Il n’est pas douteux qu’il
contribue à un accroissement de nos connaissances sur les structures
des langues. Alors que la grande majorité des linguistes utilisent, sans
se poser de questions, la notion traditionnelle de sujet, il montre de
manière convaincante que, en réalité, elle recouvre deux fonctions
hétérogènes, qui se trouvent amalgamées dans les langues européennes,

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 59

sur lesquelles s’est fondée notre tradition grammaticale, mais sont dis-
sociées dans d’autres langues.
Cette découverte n’est pas entièrement originale∞∞: l’idée est déjà
indiquée dans Lazard (1994, p. 123 et note), et plus clairement dans
la version anglaise de ce livre (1998, p. 119)∞∞: «∞∞From the standpoint
of general linguistics, we should consider not an entity known as the
subject, but an entire collection of “subject” properties. The latter
would seem to be able to be grouped according to two functions,
which might be the essential characteristics of the subject∞∞: on the one
hand, to contribute to predication together with the verb∞∞; on the other,
to serve as a permanent reference-point throughout the sentence,
whether it be simple or complex. We can thus make a distinction
between a “predication subject” and a “reference subject”. In English,
French and most other European languages, both are united in the
same actant. But there are languages […] where, interestingly enough,
they are disjunct. Thus, rather than speak of “subject properties”, it
might be better to treat the two sets of properties separately, relating
them respectively to the two general subject functions.∞∞» L’idée est
développée dans plusieurs articles ultérieurs (cités plus haut) sous une
forme plus sommaire — mais peut-être plus exacte — que chez Falk.
Il est peu probable que celui-ci en ait eu connaissance∞∞: il peut donc
être crédité (aussi) de la découverte.
La liste des propriétés définissant chacune des deux fonctions est
plus complète chez Falk, mais grosso modo c’est la même chez les
deux auteurs. Elle est établie par l’examen des langues où les deux
fonctions sont dissociées, mais elle l’est aussi, dans Lazard (2003a,
etc.), par le témoignage supplémentaire de la construction dite «∞∞affec-
tive∞∞» ou «∞∞expérientielle∞∞», du type de la phrase suivante en russe∞∞:
(3) Boris-u nravjatsja takie rubaski
Boris.DAT plaire.3PL telles chemises.NOM
«∞∞Boris aime de telles chemises∞∞» (litt. à Boris plaisent de telles chemises)

Dans cette construction, c’est le terme au datif (ou autre cas), désignant
l’expérient (ici∞∞: Boris), qui fonctionne comme «∞∞sujet de référence∞∞» et
le terme au nominatif (les chaussures) comme «∞∞sujet de prédication∞∞».
Cette construction se trouve aussi bien dans des langues accusatives que
dans des langues ergatives. Falk la cite (p. 43, avec l’ex. (3)), mais seu-
lement comme construction «∞∞discordante∞∞» (mismatch), et sans la faire
intervenir dans l’examen des propriétés du GF ou dans celles du PIV.
Il convient cependant de la prendre aussi en considération dans la
démonstration, car elle se comporte, en ce qui concerne le sujet,
comme la construction transitive des langues à sujet scindé.

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60 GILBERT LAZARD

Cette contribution est d’autant plus instructive qu’elle est indé-


pendante du type actanciel. Il est en effet remarquable que la même
bipartition du sujet apparaisse ainsi dans deux environnements très
différents∞∞:
– d’une part, dans des langues ergatives ou du type philippin, quel
que soit le contenu sémantique∞∞;
– d’autre part, dans des phrases exprimant un certain contenu séman-
tique, à savoir une expérience, quel que soit le type actanciel.
Le fait que deux conditionnements totalement différents suscitent
identiquement le même phénomène syntaxique est une confirmation
éclatante de l’interprétation qui en est donnée. Comme indiqué dans
Lazard (2009b), il nous assure que chacun des deux sous-ensembles
de propriétés réunit des propriétés solidaires, qui peuvent être subsu-
mées sous une même fonction, et que la notion traditionnelle de sujet
est bien un amalgame de deux fonctions.
Quelles sont ces fonctions∞∞? Sur ce point, on peut discuter. Je les ai
moi-même désignées respectivement comme «∞∞sujet de référence∞∞»
(sigle Sr) et «∞∞sujet de prédication∞∞» (Sp). Ces notions sont intuitives
et vagues∞∞: à coup sûr, elles demandent à être précisées par des
recherches appropriées. Falk, lui, avance des notions techniques, vou-
lues précises, celles de GF et de PIV. C’est dans leur élaboration qu’il
fait intervenir la formalisation, ce qui nous ramène à notre question
initiale∞∞: quelle est la part de la formalisation dans la découverte∞∞?
On peut d’emblée répondre que, à coup sûr, cette part n’est pas
essentielle, puisque la recherche aboutit à peu près au même résultat
chez les deux auteurs, dont l’un formalise et l’autre non. Mais regar-
dons de plus près. Le GF est conçu comme l’actant le plus saillant.
Cette notion est bâtie à partir de deux hiérarchies, l’une sémantique,
qui est celle des rôles dits thématiques dans la terminologie de la
linguistique anglophone, c’est-à-dire des rôles des participants dans
les procès désignés par les verbes∞∞; l’autre hiérarchie, syntaxique, est
celle des actants dans la proposition. Toutes deux sont présumées uni-
verselles. L’idée de ces hiérarchies est séduisante et récurrente dans
la littérature, et elle n’est probablement pas sans fondement. Mais elle
est très discutée, et sa pertinence (universelle) n’a jamais été démon-
trée objectivement∞∞: Levin et Rappaport Hovav le montrent bien
(v. plus haut, §2.2). Falk lui-même se contente d’accepter comme
«∞∞généralement admise∞∞» la notion de hiérarchie sémantique∞∞; quant à
celle de hiérarchie actancielle, dite «∞∞relationnelle∞∞», il semble la prendre
comme allant de soi (citations ci-dessus). Dans ces conditions, la
notion d’actant le plus saillant est bien fragile et ne peut être regar-
dée que comme une hypothèse parmi d’autres, peut-être même une

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 61

hypothèse bien douteuse, si l’on songe que, parmi les définitions du


sujet qui ont été proposées, on trouve celle d’un actant hors hiérarchie
(p. ex., chez Pollard et Sag 1994, p. 344, à la suite de Borsley).
J’ai très sommairement résumé le raisonnement peu convaincant
qui conduit à la notion de PIV. On peut être surpris que des propriétés
aussi banales et fréquentes que le marquage casuel, l’accord verbal et
surtout la présence obligatoire soient considérées comme «∞∞secon-
daires∞∞» et analysées comme dérivées de celle de pivot. Dérivées com-
ment∞∞? Falk nous dit seulement que c’est à cause de la «∞∞saillance
fonctionnelle∞∞» (functional prominence) de la fonction de pivot (cita-
tion ci-dessus)∞∞: c’est un peu court. La présence obligatoire est un
phénomène si fréquent parmi les langues du monde qu’il a souvent été
regardé comme définitoire de la notion de sujet. Le marquage au cas
zéro (nominatif ou absence d’adposition) et la présence au sein de la
forme verbale d’un indice actanciel coréférent du syntagme nominal
sujet, c’est-à-dire les propriétés subjectales dites de codage, semblent
également être des propriétés centrales, car elles apparaissent dans les
énoncés les plus élémentaires. Est-il vraisemblable qu’elles ne soient
que des conséquences «∞∞secondaires∞∞» de l’existence d’une fonction
de pivot, qui, elle, n’apparaît qu’en phrase complexe, c’est-à-dire
dans des cas nettement plus rares∞∞? Il m’a semblé que ces propriétés
centrales sont en rapport avec l’opération de prédication. Des recher-
ches comparatives en finesse devraient permettre de préciser la nature
de la fonction que Falk appelle PIV et que j’ai appelée «∞∞sujet de
prédication∞∞».
Au total, l’apport du travail de Falk est indéniable, mais indépen-
dant de son effort de formalisation, qui n’aboutit qu’à des hypothèses
discutables.

2.4. Trois articles


2.4.1. Je voudrais, en troisième lieu, examiner dans le même esprit
quelques articles qui sont l’œuvre de linguistes français ou en rapport
avec la langue française, en commençant par une brève étude d’Anne
Abeillé, qui travaille dans le cadre du modèle dit Head-driven Phrase
Structure Grammar (HPSG), qu’elle traduit par «∞∞grammaire syntag-
matique généralisée∞∞». Ce modèle, selon ses initiateurs (Pollard et Sag
1994), s’accorde avec le modèle GB en ce que «∞∞structure is determined
chiefly by the interaction between highly articulated lexical entries and
parametrized universal principles of grammatical well-formedness∞∞»
(p. 2), mais s’en distingue en ce qu’il ignore toute notion de trans-
formation. Notons aussi qu’il considère comme signes les unités de
tous niveaux, «∞∞be they sentences, subsentential phrases, or words (i.e.

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62 GILBERT LAZARD

lexical signs)∞∞», et, d’autre part, qu’il remplace les représentations


arborescentes par des matrices de traits, comme la plupart des autres
modèles en faveur actuellement. L’article en question (Abeillé 2008)
comprend en première partie une brève présentation du modèle HPSG.
L’auteur le caractérise par trois «∞∞principales spécificités∞∞»∞∞:
– «∞∞le choix du lexicalisme (la syntaxe manipule des mots construits,
et les opérations morphologiques sont invisibles en syntaxe),
– l’ajout aux structures de constituants de fonctions syntaxiques défi-
nies comme des primitives,
– la représentation de tous les objets linguistiques comme des struc-
tures de traits∞∞» (p. 85).
La deuxième partie est entièrement étrangère à la formalisation.
C’est une étude concrète de certaines unités de la langue française,
étude qui fait suite à d’autres travaux et dont l’objectif est de montrer
la pertinence de la notion de «∞∞poids∞∞» — syntaxique et non purement
phonétique — dans la grammaire de cette langue. Cette notion se
fonde sur la constatation des variations des capacités combinatoires
des unités. «∞∞Certains mots ne peuvent pas occuper certaines fonc-
tions, par exemple être modifiés ou coordonnés∞∞»∞∞: c’est ce qu’on
appelle habituellement des formes «∞∞faibles∞∞», lesquelles, «∞∞quand
elles sont aussi déficientes prosodiquement, sont appelées clitiques∞∞»
(p. 94). D’autres «∞∞sont moins mobiles que d’autres de même catégo-
rie et de même fonction∞∞»∞∞: l’auteur les appelle formes «∞∞légères∞∞»
(ibid.).
Elle passe en revue diverses sortes d’éléments légers ou faibles∞∞:
des noms, des adverbes, des adjectifs, des pronoms. Elle fait un sort,
en particulier, aux éléments qui fournissent le titre de l’article∞∞: tout
est léger, ainsi que tous et rien∞∞; ça, contrasté avec cela, est léger∞∞;
quoi l’est aussi, mais que interrogatif, par exemple dans que veux-tu∞∞?
est plus déficient encore, c’est une forme faible. Ce type d’analyse
éclaire notamment le cas des adjectifs antéposés. Il éclaire aussi le com-
portement des noms nus associés à un «∞∞verbe-support∞∞». La conclusion
est une catégorisation des unités∞∞: on distingue, d’une part, les déficients,
sous-catégorisés en faibles et légers, et, d’autre part, les non-légers,
sous-catégorisés en moyens et lourds.
Une troisième partie, assez brève, présente l’intégration de ces
résultats dans le modèle HPSG. Cette intégration consiste à introduire
dans le modèle deux modifications∞∞: «∞∞Tous les constituants peuvent
être des mots ou des syntagmes∞∞; — les mots comme les syntagmes
portent un trait POIDS∞∞» (p. 105). Le poids des mots est «∞∞faible, léger
ou moyen selon la catégorie, la morphologie et la classe sémantique∞∞»
(ibid.). Celui des syntagmes dépend de leur composition.

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 63

Cet article a paru dans un volume collectif qui réunit des contri-
butions de représentants des diverses écoles de linguistes attachés à
l’étude de la langue française. Il figure dans une section intitulée «∞∞Les
affiliés∞∞», aux côtés d’une étude d’inspiration guillaumienne et d’une
autre dont l’auteur se réfère à la «∞∞théorie X-barre∞∞», c’est-à-dire à la
tradition chomskyenne. Visiblement, il a pour objet de faire connaître
le modèle HPSG au public français et d’en offrir une illustration.
Selon toute apparence, il résume et synthétise des études antérieures
plus approfondies5, et ses conclusions sont le fruit d’un travail méticu-
leux. La notion de poids syntaxique est intéressante∞∞: elle couvre et
explique un ensemble d’observations. C’est, autant que j’en puis juger,
une découverte, dont les spécialistes de linguistique française diront
mieux que moi la part d’originalité. Quoi qu’il en soit, elle résulte de
l’examen attentif d’un ensemble de faits et de l’effort d’abstraction
qui y est appliqué. La formalisation n’y est pour rien. Elle vient seu-
lement en complément de la recherche concrète. Le produit de celle-ci
y est exprimé d’une autre manière, «∞∞traduit∞∞», en somme, dans un
autre langage, un langage symbolique voulu rigoureux.

2.4.2. Pollet Samvelian, autre linguiste française, adhère aussi au


modèle HPSG. Elle travaille principalement sur les langues ira-
niennes, en particulier le persan, et elle a plus d’une fois critiqué
pertinemment des études menées, dans une optique générative, par
d’autres auteurs sur cette dernière langue. L’article que je veux consi-
dérer, rédigé en collaboration, traite de la syntaxe de l’infinitif persan
(Mir-Samii et Samvelian 2007). Il est du même type que celui d’Abeillé∞∞:
il comprend aussi une partie d’analyse descriptive suivie d’un essai de
formalisation.
L’intérêt de la question est que, comme dans beaucoup de langues,
l’infinitif a à la fois des propriétés verbales et des propriétés nomi-
nales. Le persan est une langue à verbe final∞∞: les compléments du
verbe, y compris le sujet, le précèdent. D’autre part, dans le syntagme
nominal, le noyau — l’auteur dit∞∞: «∞∞la tête∞∞» — vient en premier
et est suivi de ses compléments. L’infinitif, en tant que forme verbale,
peut être précédé de divers compléments, excepté le sujet∞∞; en tant
que forme nominale, il peut être affecté de suffixes nominaux (pluriel,
etc.) et suivi de déterminants introduits par l’ezâfé (ligateur) ou des
prépositions∞∞; le déterminant introduit par l’ezâfé peut être le sujet ou
l’objet. Ex.∞∞:

5. V. Abeillé et Godard 2004, où les auteurs ne font aucunement intervenir la


formalisation.

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64 GILBERT LAZARD

(4) in goldân-râ lab-e panjare gozâstan xatarnâk ast


ce vase-OBJ.DÉF bord-EZ fenêtre poser dangereux est
«∞∞Poser ce vase au bord de la fenêtre est dangereux∞∞»
gozâstan-e in goldân lab-e panjare xatarnâk ast
poser-EZ ce vase bord-EZ fenêtre dangereux est
(même sens, litt. le poser de ce vase…)

Cependant, ces possibilités sont limitées par certaines contraintes.


En particulier, il n’est pas possible que l’infinitif soit à la fois précédé
d’un objet défini (ou affecté de l’article indéfini) et suivi d’un déter-
minant nominal représentant le sujet, ex.∞∞:
(5) a. român nevestan-e Maryam
roman écrire-EZ Maryam
«∞∞Le fait que Maryam écrive un/des romans∞∞»
b. *in român-râ nevestan-e Maryam
ce roman-OBJ.DÉF écrire-EZ Maryam
(pour dire) «∞∞Le fait que Maryam écrive ce roman∞∞»

Les auteurs interprètent les faits en distinguant deux types de


constructions, l’une «∞∞mixte verbo-nominale∞∞», l’autre «∞∞verbale∞∞»∞ ; la
seconde a une distribution nettement plus restreinte que la première.
Ils présentent dans une dernière partie une mise en forme dans le cadre
du modèle HPSG∞∞: ils sont amenés, notamment, à y poser «∞∞l’infinitif
nominal∞∞» comme une sous-catégorie à la fois du nom et du verbe.
L’examen des faits est attentif et l’étude est originale∞∞: elle apporte
à ceux qui s’intéressent aux structures de cette langue des données
nouvelles, et en présentent une interprétation intéressante, qui suscite
des réflexions. Elle est bornée à la description des formes et de leurs
compatibilités et incompatibilités et n’aborde pas la question du
contenu de pensée corrélatif des phénomènes observés. On ne saurait
critiquer cette limitation, car il faut bien commencer par là. Mais on
pourra compléter cette étude des signifiants par celle des signifiés.
On sent que les contraintes décrites sont en rapport avec des facteurs
sémantiques et pragmatiques relevant de ce qu’on a appelé l’actualisa-
tion, questions délicates, mais évidemment importantes.
La formalisation présentée en fin d’article n’intervient aucunement
dans l’observation des faits et la découverte des relations. Je ne saurais
dire si elle couvre l’ensemble des données adéquatement. Il me semble
que le moyen de s’en assurer serait d’élaborer un programme informa-
tique permettant de la tester, afin de voir si elle permet la génération
de toutes les constructions correctes et de celles-là seules.

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 65

2.4.3. Le dernier article considéré sera celui que Knud Lambrecht,


linguiste américain, a consacré aux expressions du type de c’est pas
intéressant, comme livre en français familier (Lambrecht 2004). Il a
paru dans un volume collectif réunissant des études qui illustrent le
modèle dit Construction Grammar (CxG).
La CxG est actuellement en faveur∞∞; elle existe en plusieurs
variantes6. Proche du modèle HPSG, elle est décrite comme «∞∞a non-
modular, generative, non-derivational, monostratal, unification-based
grammatical approach, which aims at full coverage of the facts of any
language under study without loss of linguistic generalizations within
and across languages∞∞» (Kay 1995, cité dans Fried & Östman 2004,
p. 23). C’est donc une «∞∞grammaire d’unification∞∞», qui se distingue
du générativisme chomskyen par l’absence de transformations, mais
aussi et surtout par l’idée qu’il n’y a pas lieu de distinguer entre des
règles générales et des déviations idiomatiques∞∞: c’est «∞∞a model in which
we can describe, analyze, and generate all linguistic constructs of a
language, incorporating both the “core” and “periphery” in a single
grammatical system∞∞» (Östman & Fried 2005, p. 1). Les unités lin-
guistiques, dites «∞∞constructions∞∞», sont des couples inséparables
d’une forme et d’un contenu de sens — assez semblables aux signes
saussuriens —∞∞: «∞∞This view underlies all types of linguistic objects
(morphological units, words, phrases, clauses, sentences, turns, texts)∞∞»
(Fried & Östman 2004, p. 12). Ajoutons que ce modèle vise à l’uni-
versalité, regardée comme un objectif plausible∞∞: «∞∞We will be happy
if we find that a framework that seemed to work for the first language
we examine also performs well in representing grammatical knowle-
dge in other languages∞∞» (Fillmore & Kay 1993, cité dans Fried &
Östman 2004, p. 6).
Lambrecht est bien connu pour de très bons travaux sur les structures
de la visée communicative, en particulier en français. Celui-ci ne se
distingue guère de ses études antérieures, qui ne se réclamaient pas de
la CxG (c’est le cas, par exemple de Lambrecht 2001). Dans l’article
que nous examinons, il se livre à l’analyse détaillée de la construction
en question, qui semble n’avoir pas attiré l’attention des autres spé-
cialistes du français parlé. Il la classe parmi les expressions compre-
nant un terme thématique après le rhème, appelées souvent, au moins
en anglais, «∞∞dislocation à droite∞∞», et il la nomme right-detached-
comme-N (sigle∞∞: RDCN), le membre final comprenant comme étant
un élément «∞∞hors-focus∞∞» (non-focal), c’est-à-dire non rhématique.

6. Je laisse ici de côté la Radical Construction Grammar de Croft, qui est assez
différente des autres et que j’ai commentée ailleurs (Lazard 2009a).

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66 GILBERT LAZARD

Il en note soigneusement les particularités syntaxiques. Il la compare


à d’autres expressions comprenant comme suivi d’un nom sans article,
notamment en fonction de «∞∞second prédicat∞∞», ex. il a été engagé
comme programmeur, et aussi à des constructions telles que comme
programmeur, il est pas mal, mais comme linguiste, il est nul, et c’est
quoi, comme film, ça∞∞? Dans chaque cas, il scrute très attentivement,
même subtilement, les différences sémantiques et contextuelles. Il en
fait apparaître la structure de visée communicative (information struc-
ture), en en dégageant tous les traits. Il montre très clairement com-
ment la phrase est sémantiquement équivalente à C’est un livre inté-
ressant, mais en est discursivement différente, en ce qu’elle dégage
plus nettement comme seul élément rhématique le qualificatif intéres-
sant. Il conclut par des considérations théoriques, insistant notamment
sur l’interaction de la syntaxe et de la structure discursive, contre les
linguistes qui veulent faire de cette dernière une composante distincte
venant se superposer à la structure syntaxique préalablement générée.
En somme, cette excellente étude est conforme à ce qu’on peut
attendre dans la perspective d’une linguistique pure d’inspiration saus-
surienne. Elle offre une description méticuleuse de la construction,
c’est-à-dire du signifiant, et une analyse également méticuleuse — et
différentielle — de son contenu, c’est-à-dire du signifié, en l’occur-
rence principalement d’une certaine structure de la communication.
Dans ce travail, la formalisation n’intervient que sous la forme de
tableaux qui, selon l’usage de la CxG, présentent les constructions
comme des listes de traits encloses dans des cadres emboîtés. Ces
tableaux sont au nombre de trois∞∞: le premier représente ce que l’auteur
appelle la «∞∞construction propositionnelle préférentielle∞∞» (Preferred-
Clause Construction), qui consiste en un verbe préfixé d’un pronom
conjoint sujet et suivi d’un objet∞∞; le second représente la «∞∞construc-
tion disloquée à droite∞∞» (R-TOP construction), type Ils sont fous, ces
Romains, qui dérive de la première∞∞; le troisième représente la RDCN,
qui dérive de la seconde. Ces tableaux, en principe, contiennent la tota-
lité des traits caractéristiques de chaque construction, y compris ceux
qu’elle tient — on dit∞∞: «∞∞hérite∞∞» — de celle dont elle dérive. Cette
figuration peut être commode, en ce qu’elle réunit des indications qui,
dans l’exposé discursif, sont inévitablement plus dispersées. Mais ils
ne contiennent rien de plus. Ils ne sont que la traduction dans un lan-
gage symbolique de ce qui est dit dans le langage ordinaire.

2.5. Conclusion
Concluons sur la formalisation. La question posée était∞∞: en quoi la
formalisation contribue-t-elle au progrès de la recherche, c’est-à-dire

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 67

à l’accroissement des connaissances∞∞? À en juger par l’examen que


nous avons fait ici de deux livres et trois articles, la réponse semble
bien être∞∞: en rien. Levin et Rappaport Hovav, générativistes avouées,
ne formalisent pas leurs observations dans leur riche revue critique de
recherches génératives ou non∞∞; Falk découvre la dualité de la notion
traditionnelle de sujet par l’observation des faits dans des langues
diverses, et la formalisation n’apparaît que dans l’interprétation qu’il
en donne, pour aboutir à des conclusions discutables∞∞; Abeillé, Samvelian
et Lambrecht se contentent prudemment de transcrire en un langage
voulu formel ce qu’ils ont exposé dans le langage ordinaire.
On pourrait certes s’attendre à ce que la transposition des conclusions
d’une recherche classique en une forme rigoureuse fasse apparaître
des failles demeurées invisibles dans l’exposé discursif, et de la sorte
suscite un approfondissement et un affinement de la recherche. Il y en
a peut-être des cas, mais je n’en ai pas connaissance. Plus généralement,
comme indiqué plus haut à propos de l’article de Mir-Samii et Samvelian,
la formalisation peut en principe être utile si elle permet d’élaborer un
programme informatique capable de tester la justesse des conclusions
d’une recherche. Hormis cette perspective — et éventuellement
d’autres applications informatiques, mais on est alors hors du domaine
de la linguistique (pure) — elle n’apporte rien à la connaissance scien-
tifique des langues.
On peut, certes, après avoir exploré et décrit selon les méthodes
traditionnelles un certain ensemble de phénomènes dans une langue
donnée, envisager de transcrire ces résultats dans un langage plus
rigoureux, en s’appuyant éventuellement sur des modes de calcul éla-
borés en logique, en informatique ou en mathématique, dans l’espoir
d’aboutir à donner à la description des structures linguistiques le
caractère d’un exposé scientifique. Cette ambition n’est pas a priori
absurde ni vouée à l’échec. C’est en somme ce que font les auteurs
des trois articles examinés ci-dessus (§2.4). C’est aussi, si je comprends
bien, ce que préconise Abeillé (2007, p. 25), disant que les grammaires
d’unification «∞∞proposent des représentations explicites et formalisées
des connaissances linguistiques∞∞», si l’on admet que ces connaissances
linguistiques peuvent être celles que procurent les études de type clas-
sique. Mais encore faut-il que cette entreprise ne fasse que s’ajouter
aux études classiques, les compléter et les prolonger, et ne vienne pas
s’y substituer ou même les étouffer en sollicitant l’attention de la majo-
rité des chercheurs. On doit y veiller d’autant plus que l’expérience
passée n’incite guère à l’optimisme.
En effet, on peut douter qu’il soit possible de véritablement forma-
liser le fonctionnement d’une langue. Des centaines de linguistes,
depuis cinquante ans, s’y sont efforcés, ils ont passé à en débattre un

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68 GILBERT LAZARD

temps considérable, sans aboutir, à ce qu’il semble, à des résultats


convaincants7. L’entreprise est tentante, le jeu intellectuel est sédui-
sant, mais en vaut-il la chandelle, c’est-à-dire l’énergie dépensée et le
temps passé∞∞?
Il n’est d’ailleurs pas sans inconvénient. Il semble bien que l’obses-
sion de la formalisation conduise ceux qui en sont victimes à appliquer
aux faits qu’ils observent une vue quelque peu myope. Soucieux d’une
précision quasi algébrique, ils sont portés à rechercher l’exactitude
dans les relations aperçues entre des éléments particuliers, et ils se
trouvent ainsi portés à ne pas prêter une attention suffisante à des faits
plus massifs et à des relations plus générales. C’est dommage, car je
crois que les phénomènes linguistiques sont, par nature, à l’inverse∞∞:
indéfiniment variés dans le détail, mais soumis à des régularités géné-
rales qui se laissent assez clairement entrevoir et assez difficilement
préciser.
Il est vrai que les modèles formalistes ont des ambitions plus hautes
que la mise en forme des langues particulières. La plupart, sinon tous,
se veulent à vocation universelle, même si cette ambition s’exprime
modestement, comme on a vu sous la plume de Fillmore et Kay (plus
haut, §2.4.3). Abeillé (2007, p. 25) l’énonce plus fermement, dans la
suite du passage déjà cité ci-dessus∞∞: «∞∞Les représentations proposées
visent à rendre compte, au-delà du fait de langue considéré, de connais-
sances plus générales, pertinentes également pour d’autres langues ou
d’autres faits de la même langue.∞∞» Il s’agit alors de formaliser des
aspects du langage en général. C’est une question autre que celle de
la formalisation d’une langue, car il n’est pas sûr que la meilleure voie
soit de partir des essais appliqués à telle ou telle langue particulière.
J’y reviendrai plus loin (§4.6), après avoir parlé de typologie.

3. Fonctionalisme, typologie∞∞: on demande une théorie

3.1. Introduction
Si l’on admet la bipartition de la corporation des linguistes aujourd’hui
actifs en formalistes et fonctionalistes et que l’on range dans la
seconde catégorie tous ceux qui ne cherchent pas à formaliser, on peut
examiner ensemble les travaux et les conceptions des fonctionalistes
et des typologues, et cela pour deux raisons au moins. L’une est que

7. «∞∞More than forty years of applying mathematical tools to the study of syntax,
for example, has failed to produce a consistant large-scale generative-transformational
description of any single human language∞∞» (Ginsburg and Sag 2000, p. 1)

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 69

les typologues, dans leur majorité, se classent assurément parmi les


non-formalistes, encore que, il est vrai, les formalistes commencent à
s’intéresser aussi à la diversité des langues. L’autre raison est qu’il est
souvent difficile de distinguer entre les typologues, qui s’emploient à
la comparaison des langues, et les descripteurs, qui s’attachent à
l’étude de langues particulières. En effet, si la comparaison typolo-
gique et l’analyse descriptive sont deux disciplines distinctes qui
requièrent des méthodes différentes, ceux qui pratiquent l’une et
l’autre sont souvent les mêmes personnes∞∞: les descripteurs, surtout de
langues exotiques, sont inévitablement sollicités par des questions
typologiques, et la comparaison de langues diverses exige une bonne
expérience pratique des langues. En outre, il n’est pas rare que les uns
et les autres soient effectivement fonctionalistes au sens technique de
ce mot, c’est-à-dire, adhèrent à l’idée, banale depuis longtemps, que
les structures des langues résultent en dernière analyse des nécessités
de la communication.
Dans ce qui suit, nous examinerons successivement la pratique de
ces linguistes et l’idée qu’ils se font de l’objet de leur activité, en nous
référant à la description qu’en donne l’un d’eux (§3.2), puis les réflexions
que divers typologues ont présentées sur l’état présent et l’avenir de
leur discipline, à l’occasion du dixième anniversaire de l’Association
for Linguistic Typology (§3.3), puis nous présenterons quelques
remarques récapitulatives (§3.4).

3.2. Dixon
Robert M. W. Dixon est l’auteur de descriptions de langues, notam-
ment australiennes, qui sont souvent citées et qui ont apporté beau-
coup à la typologie. Il a aussi publié des ouvrages de linguistique
générale, dont le dernier en date (Dixon 2010) offre au public une somme
de sa longue expérience. Il s’en explique clairement∞∞: «∞∞In writing this
book I have two aims. To provide an outline characterization of the
structure of human language. And to provide a guide for those who
wish to pursue the central business of linguistics — describing and
analysing natural languages, and then by inductive generalization
contributing to the typological theory summarized here∞∞» (vol. I, p. 1).
Il dit aussi∞∞: «∞∞This book is a distillation of what I have learned thus
far — the most satisfactory and profitable way to work and what pit-
falls to avoid. In short how best to obtain reliable and satisfactory
results which have scientific validity∞∞» (Ibid., p. XII).
Sa position doctrinale n’est pas moins claire. La linguistique est
pour lui une science naturelle (a natural science), c’est-à-dire empi-
rique, qui requiert comme première tâche la description des langues

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70 GILBERT LAZARD

et tout d’abord le travail de terrain. Les structures et règles gramma-


ticales d’une langue sont tirées inductivement de l’observation d’un
corpus textuel. Au-delà vient la comparaison typologique qui vise à
établir de nouvelles généralisations. Mais attention∞∞! «∞∞One should
learn the art of analysing, and constructing a grammar, before embar-
king on theoretical generalizations∞∞» (Ibid., p. 2). Dixon critique
sévèrement les nombreux modèles formels génératifs et leur reproche
de n’avoir presque jamais visé à élaborer une grammaire complète. Il leur
oppose ce qu’il appelle la «∞∞théorie linguistique fondamentale∞∞» (Basic
Linguistic Theory), qui trouve son origine dans l’œuvre des grammai-
riens sanscrits et grecs et remonte à plus de deux mille ans.
En fait, cette «∞∞théorie∞∞» n’est autre que la pratique descriptive la
plus répandue. Issue à l’origine du travail des grammairiens antiques
sur le grec classique et le latin littéraire, elle s’est, aux temps modernes,
étendue aux langues européennes, puis à des langues exotiques. Cette
tradition n’est pas sans valeur. A travers de longs tâtonnements et une
grande difficulté à distinguer la langue et la logique, elle a, au long
des siècles, donné naissance à des grammaires qui se sont avérées
utiles. Puis, au XIXe siècle, elle a permis la naissance de la grammaire
comparée, discipline d’allure scientifique. Comment cela se fait-il,
alors qu’elle n’avait d’autre fondement que l’intuition∞∞? La linguis-
tique moderne, structuraliste, nous permet de le comprendre. Nous
savons maintenant que les unités linguistiques, à tous niveaux, s’iden-
tifient par leur valeur fonctionnelle, différentiative, et aussi que ces
valeurs se reflètent en quelque mesure dans la conscience des sujets
parlants. C’est parce qu’ils avaient une conscience suffisante, sinon
entière, des phonèmes de leur langue que les inventeurs de l’alphabet
sont arrivés à leurs fins. C’est de la même manière que les grammai-
riens sont parvenus à dessiner les principaux linéaments de la structure
grammaticale des langues auxquelles ils s’appliquaient.
Au XXe siècle, la tradition a rencontré le structuralisme, qui lui a
proposé les éléments d’un soubassement théorique et des règles rigou-
reuses. L’idée de la langue comme système, issue de l’intuition saus-
surienne et des travaux du Cercle de Prague, s’est répandue parmi les
descripteurs∞∞: elle a, en un sens, justifié la pratique traditionnelle et,
en même temps, elle l’a astreinte à une discipline plus rigoureuse.
Puis, à partir des années 1960, le structuralisme s’est trouvé éclipsé
par la vogue de la grammaire générative déferlant sur le monde, mais
les explorateurs des langues ont poursuivi leur travail selon la même
méthode, car le nouveau modèle ne leur fournissait pas de nouveaux
moyens. Ils se sont contentés de ne pas afficher leur option. Cepen-
dant, le travail de description des langues inconnues s’est beaucoup
intensifié depuis les années 1950. Les publications se sont multipliées

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 71

et ont fourni de plus en plus de matériaux à ceux qui s’intéressent aux


structures des langues et à leur diversité. Le travail s’est diversifié et
approfondi∞∞: les connaissances sur les langues se sont beaucoup
accrues. La «∞∞théorie fondamentale∞∞», que prône Dixon, est assuré-
ment féconde.
Elle souffre cependant d’un défaut∞∞: c’est de n’être pas une théorie,
mais seulement une pratique. Cette pratique est plus active que jamais,
mais la nécessité d’une base théorique paraît oubliée. La mode étant
de considérer, implicitement, le structuralisme comme dépassé, les
auteurs des descriptions, y compris les meilleures, s’abstiennent géné-
ralement de se référer à des principes. Il semble même que, sous
l’influence du générativisme et de sa préférence pour l’introspection
et la conscience des sujets parlants, la pratique descriptive ait tendance
à se relâcher des exigences méthodologiques du structuralisme. Elle
use couramment des notions grammaticales issues de la tradition,
telles que nom, verbe, sujet, objet, etc., qui convenaient à peu près aux
langues classiques et modernes dont l’observation les a fondées, mais
on voit aujourd’hui de mieux en mieux, à la lumière des connaissances
nouvelles, qu’elles sont souvent mal appropriées à la description
d’autres langues∞∞: il apparaît qu’elles appellent la critique — on a vu
plus haut (§2.3) ce qu’il en est de la notion de sujet. D’autre part, la
notion même de langue n’est pas pourvue d’une définition claire.
L’abondance même des données et leur diversité rend sensible le
manque d’une conception nette de l’objet auquel les linguistes
consacrent leur activité∞∞: la langue. Le résultat est que les meilleures
descriptions elles-mêmes comportent inévitablement une part d’intui-
tion et leurs conclusions une part d’arbitraire et d’incertitude. La lin-
guistique ainsi pratiquée est une discipline active et productive, mais
ce n’est pas une science au sens fort du terme.
On en trouve l’illustration dans l’ouvrage même de Dixon. Par
exemple, comment définit-il les structures d’actance (accusative, erga-
tive, etc.), question évidemment importante dans la recherche typolo-
gique et qui a suscité beaucoup de publications depuis une trentaine
d’années∞∞? Comme presque tous les auteurs qui en ont traité, il les
définit en disant∞∞: la structure est accusative si le sujet transitif est
traité comme le sujet intransitif, ergative si c’est l’objet qui est traité
comme le sujet intransitif. La plupart des auteurs se contentent de
cette pseudo-définition, et il est de fait qu’elle est pratiquement utile
et peut souvent suffire. Pourquoi∞∞? Parce que le linguiste qui ren-
contre, par exemple, une construction ergative la reconnaît comme
telle en constatant que l’actant à l’ergatif correspond à un terme qui
est sujet dans la traduction en anglais — ou en français. En réalité,
cette définition n’a de sens que si les notions de sujet, d’objet et de

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72 GILBERT LAZARD

transitivité ont été préalablement définis en perspective interlinguis-


tique.
Il faut donc approfondir. Dixon lui-même, dans un autre contexte,
le dit fort bien∞∞: «∞∞A grammar should properly examine the underlying
structures and systems of a language, rather than looking just at sur-
face realizations∞∞» (vol. II, p. 118). En l’occurrence, il définit une
proposition comme transitive si elle comporte deux actants centraux,
un sujet et un objet. Si on laisse de côté, pour simplifier, la question
de savoir comment on caractérise les actants centraux (core arguments),
il reste à définir le sujet et l’objet dans la proposition à deux actants.
Dixon, comme pratiquement tous ses confrères, ne peut en donner que
des définitions embarrassées et aléatoires∞∞: le sujet est «∞∞that argument
whose referent is most likely to be relevant to the success of the acti-
vity∞∞», et l’objet est «∞∞that argument whose referent is most likely to
be saliently affected by the activity∞∞» (vol. II, p. 116). Ces définitions
reviennent finalement, quoique sous une forme nettement plus nuancée,
aux vieilles définitions scolaires∞∞: «∞∞le sujet est celui qui fait l’action∞∞;
l’objet celui qui la subit∞∞». Nous savons bien que ces définitions tra-
ditionnelles sont fausses, car le sujet est loin de désigner toujours un
agent — Dixon le sait lui-même très bien et c’est pourquoi il nuance.
Cependant, elles reflètent d’une certaine manière une vérité∞∞: il y a
bien une relation entre la notion de sujet et celle d’agent. Mais, pour
la saisir avec précision, il faut opérer une analyse des faits qui se
fonde sur une conception claire des objets linguistiques et recourir à
des hypothèses vérifiables autorisées par cette dernière (cf. ci-dessous,
§4.4).
On saisit, sur ces questions importantes et difficiles, combien se fait
sentir l’absence d’une base théorique éclairant la nature des êtres lin-
guistiques et orientant la nécessaire comparaison des langues de façon
qu’il soit possible d’en dégager des éléments de réponse aussi objec-
tifs que possible.

3.3. Débats entre typologues


Le fascicule 11/1 (2007) de la revue Linguistic Typology réunit les
réflexions de linguistes de diverses tendances sur la typologie, son
développement, ses acquis, ses problèmes et ses perspectives. Tous
constatent qu’elle a beaucoup progressé au cours des dernières décen-
nies. Par exemple, Hyman et al. écrivent (p. 227)∞∞: «∞∞The field of
linguistic typology, a centuries-old enterprise, is showing extraordi-
nary new vitality and growth. While it fell somewhat to the wayside
during the early generative period, linguists of all persuasions now
acknowledge the importance of the study of all aspects of comparative

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 73

grammar∞∞: phonetics, phonology, morphology, syntax, semantics, prag-


matics, discourse.∞∞»
On notera dans cette remarque l’allusion au peu de succès de la
typologie au début de la «∞∞période générative∞∞». Dans un article inti-
tulé «∞∞Some thoughts on the reason for the lesser status of typology
in the USA as opposed to Europe∞∞», Van Valin, linguiste américain,
attribue ce peu de succès à l’influence dominante de la grammaire
générative à partir de la fin des années 1950 et au cours des deux
décennies suivantes∞∞: «∞∞The intellectual environment associated with
classical transformation-générative grammar of the Aspects model was
therefore distinctly inhospitable to the growth and development of
typology in the USA∞∞» (p. 256). La situation, dit-il, était très différente
en Europe, pour plusieurs raisons, dont l’une était que «∞∞there has
been much greater theoretical diversity in Europe than in the USA.
[…] While Chomsky’s work has been highly influencial in Europe as
elsewhere, other traditions have survived and flourished, offering
alternative not found in the USA. In particular, the typological tradi-
tion continued to develop from the 1920s to the 1970s∞∞» (p. 257).
Polinsky et Kluender font des observations convergentes avec ce
qui précède∞∞: «∞∞In reality, typologists and generative grammarians
have not exactly practiced fellowship with each other∞∞; in fact, the two
enterprises have run largely on separate, parallel tracks, (for the most
part) independently of each other for many years now∞∞» (p. 276). Ils
prônent un rapprochement entre les deux écoles. Ils reconnaissent que
«∞∞The absence of an articulated theory and the general fragmentation
of typology at first blush come across as a severe handicap∞∞» (p. 275).
Mais ils avouent∞∞: «∞∞The absence of a unified theory and entrenched
formalism has sometimes been liberating to typologists, allowing them
to come up with genuine cross-linguistic generalizations that chal-
lenge existing theories for an adequate explanation∞∞» (p. 276).
Cette question de la théorie est abordée de front par Johanna Nichols.
Cette linguiste caractérise la typologie précisément par l’absence d’un
modèle théorique∞∞: «∞∞In short, I suggest that what we call typology is
not properly a subfield of linguistics, but is simply framework-neutral
analysis and theory plus some of the common applications of such
analysis (which include cross-linguistic comparison, geographical map-
ping, cladistics, and reconstruction)∞∞» (p. 236). Elle dit aussi∞∞: «∞∞Typo-
logical theory is much like what Dixon (1997∞∞: 128-135) calls “Basic
Linguistic Theory” (though I would remove the capital letters because
it is not a framework but rather a framework-neutral theory)∞∞» (p. 232).
Selon elle, l’essor de la typologie (aux USA) date de la prise de
conscience de l’existence de langues en danger, au début des années
1990∞∞: le renversement de tendance «∞∞has brought the benefits of good

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linguistic description to the rest of the world in time, brought prestige


and funding to description and documentation. […] The reason for this
success is certainly not demography — during this time, most linguis-
tic departments at least in North-America have contained zero to one
typologist. Rather, it must be the framework-neutral definitions, the
growing body of substantive knowledge, and statistical and probabi-
listic knowledge, all of which are readily applicable to description∞∞»
(p. 236). Le résultat est la curieuse situation présente [au moins en
Amérique, GL]∞∞: «∞∞One part of linguistics (formal grammar) pursues
abstractions that sanction the universal and the possible, while a dif-
ferent part (typology) does the concrete crosslinguistic work that
might identify universals, and there is probably less communication
here than between any other activities of two fields∞∞» (p. 232).
Pour les linguistes américains en général, parler de théorie, c’est réfé-
rer à la tradition générativiste. C’est ce que William Croft, dans sa propre
contribution, remarque avec surprise∞∞: «∞∞Much linguistic discourse has
inexplicably accepted the generative claim that generative linguistic
theory is linguistic theory, so that the term “theoretical linguistics” is
taken to refer to generative theory only∞∞» (p. 80). C’est peut-être pour
cette raison que Nichols, caractérisant la typologie comme étrangère
à tous les modèles courants, n’envisage pas le développement possible
d’une autre théorie. Cependant, on sait bien que toute recherche
implique des présupposés. Croft le dit∞∞: «∞∞Scientists do not analyse
phenomena in a theoretical vacuum∞∞; less neutrally, we may say that
scientists make certain theoretical assumptions that guide them in their
empirical explorations∞∞» (p. 84).
L’un des présupposés de la pratique courante chez les fonctiona-
listes comme chez les générativistes est qu’il existe des catégories
grammaticales communes à toutes les langues et aussi, en général,
qu’on peut faire fond sur les notions traditionnelles. Cette conviction,
est solidement ancrée, quoique ordinairement inexprimée∞∞: «∞∞The for-
mal theoretical entities that are so difficult to discard are not those of
generative theory, which is relatively recent in the long history of
linguistics, but the ancient ones of parts of speech and grammatical
relations∞∞» (Croft, p. 88). Deux auteurs, dans Linguistic Typology
11/1, Croft lui-même et Martin Haspelmath, soutiennent vigoureuse-
ment l’idée qu’il n’existe pas de catégories interlangues. Haspelmath,
dans un article intitulé «∞∞Pre-established categories don’t exist…∞∞», la
fait remonter d’un côté à Saussure, de l’autre, chez les américanistes,
à Boas. Elle est aujourd’hui acceptée par plusieurs typologues. Elle a
d’importantes conséquences méthodologiques, car comment compa-
rer les langues, si elles n’ont pas de catégories communes∞∞? Croft et
Haspelmath répondent∞∞: en prenant pour base le contenu sémantique.

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 75

«∞∞A consequence of the non-existence of pre-established categories for


typology is that comparison cannot be category-based, but must be
substance-based, because substance (unlike categories) is universal∞∞»
(Haspelmath, p. 119).
Newmeyer conteste cette thèse. Il soutient l’existence de catégories
formelles interlinguistiques et argue que «∞∞Even granting the assump-
tion that concepts are universal, their application in typological
analysis is at least as problematic as that of form-based categories∞∞»
(p. 143). D’ailleurs, dit-il, «∞∞A long-standing tradition in linguistics
holds that concepts are not universal∞∞» (Ibid., note 13). On peut consi-
dérer comme une réponse à cet argument la remarque suivante de
Haspelmath à propos du concept de possession pris comme exemple∞∞:
«∞∞All we need is the possibility to translate low-level notions like “my
father’s house”∞∞» (p. 128)8. Autrement dit, il est toujours possible de
prendre pour base de comparaison des notions élémentaires.

3.4. Récapitulation
De cet intéressant débat sur la typologie se dégagent clairement
quelques constatations.
1) La typologie est née, nous dit-on, de la nécessité de décrire les
nombreuses langues en danger dans le monde actuel. La description
des langues et la recherche typologique se sont développées assez
longtemps aux Etats-Unis sans rapport avec la linguistique générative,
qui était largement dominante dans les institutions universitaires.
Les deux formes de l’activité linguistique ont semblé, tout en s’igno-
rant, se partager les tâches, les uns s’adonnant à la réflexion théorique
sur le langage, les autres s’occupant d’explorer et décrire les langues
sans se soucier des fondements théoriques. Comme noté par Van Valin,
la situation était différente en Europe. L’idée de la comparaison typo-
logique y est ancienne et est restée vivante∞∞: pour nous borner au
XXe siècle et aux plus grands maîtres, rappelons les noms de Hjelms-
lev et de Benveniste, et n’oublions pas Sapir l’Américain.
2) La typologie est aujourd’hui en plein essor∞∞: elle est active et
productive. Elle a conquis sa place dans la linguistique américaine.
Les générativistes se sont mis aussi à s’intéresser à la comparaison des
langues et à la recherche d’universaux. Cependant, les typologues consi-
dèrent eux–mêmes que l’une des caractéristiques de leur discipline est

8. Claire Moyse-Faurie me fait observer que cet exemple n’est pas très bon, car,
dans les langues polynésiennes, la construction n’est pas la même selon le type de la
relation entre «∞∞mon père∞∞» et «∞∞la maison∞∞», possession intime ou non.

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justement l’absence d’un cadre théorique. Il semble admis par tous


qu’il n’y a d’autre théorie que les modèles, multiples et divers, élabo-
rés par Chomsky et ses successeurs. Ce vide théorique, nous dit-on,
est sans doute une faiblesse, mais il a pu jouer un rôle libérateur et
permettre la découverte de données qui mettent en cause les modèles
des théoriciens.
3) La pratique des descripteurs et typologues s’identifie à ce que
Dixon appelle «∞∞Basic Linguistic Theory∞∞», qui n’est autre, nous l’avons
vu, que la continuation de la tradition grammaticale occidentale plus
ou moins disciplinée par l’expérience du structuralisme, mais sans
référence explicite à cette doctrine ni à aucune autre. Cependant, comme
Croft l’a rappelé à juste titre, toute activité de recherche implique des
présupposés. Il va de soi qu’il importe de les expliciter et de les critiquer.
4) Quelques linguistes en sont venus à l’idée qu’il n’existe pas de
catégories interlinguistiques. J’ai déjà signalé ailleurs la doctrine
«∞∞radicale∞∞» de Croft (Lazard 2009a). Cet auteur est aujourd’hui rejoint
par quelques autres. La conclusion que ces linguistes familiers de la
diversité des langues ont, à la longue, tirée de leur expérience, nous
la connaissons nous-mêmes comme une conséquence directe du prin-
cipe de l’arbitraire du signe (v. ci-dessus, §1, n° 4, et Lazard 2006b,
p. 17). Elle est posée par Saussure comme une sorte d’axiome, qui, nous
dit-il, «∞∞domine toute la linguistique de la langue∞∞» (1960, p. 100).
5) Cette thèse met en cause la comparaison typologique des langues.
Elle exclut de chercher dans les langues les éléments de la nécessaire
base de comparaison. Croft et Haspelmath disent qu’on doit les trouver
dans le contenu des représentations, indépendamment des structures
des langues. On peut penser qu’ils ont raison. Mais Newmeyer leur
objecte que l’existence de concepts universels est aussi problématique
que celle de catégories interlangues. La réponse de Haspelmath, qui
s’appuie sur l’expérience pratique, ne suffit pas à trancher le débat.
Nous y reviendrons.

4. Perspectives

4.1. Vers une science des langues∞∞?

Tous les linguistes, je pense, souhaitent faire de leur discipline une


science au sens propre du terme. Est-ce un rêve∞∞? Dans une interview
donnée au Monde le 8 octobre 1991, Claude Lévi-Strauss a déclaré∞∞:
«∞∞Les “sciences humaines” ne sont des sciences que par une flatteuse
imposture. Elles se heurtent à une limite infranchissable, car les réa-
lités qu’elles aspirent à connaître sont du même ordre de complexité

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 77

que les moyens intellectuels qu’elles mettent en œuvre. De ce fait,


elles sont et seront toujours incapables de maîtriser leur objet.∞∞» Puis,
ayant évoqué les sciences de la nature et les difficultés qu’elles-mêmes
rencontrent aujourd’hui avec la physique quantique, il ajoute∞∞:
«∞∞Quand nous nous efforçons — et c’est le sens de l’entreprise struc-
turaliste — de substituer, à la connaissance illusoire des réalités impé-
nétrables, la connaissance — possible, celle-ci — des relations qui les
unissent, nous en sommes réduits aux tentatives maladroites et aux
balbutiements.∞∞»
La linguistique ne fait pas exception. Cependant, elle est peut-être
mieux placée que d’autres sciences humaines. C’est justement le
structuralisme qui en a suscité l’espoir. Je crois que, plus précisément,
c’est la démarche saussurienne qui lui donne la possibilité de se rappro-
cher du statut scientifique. Par une opération d’abstraction extraordi-
nairement hardie, Ferdinand de Saussure a construit le concept de
langue comme une réalité relativement simple∞∞: un système de signes,
c’est-à-dire d’unités à deux faces, et c’est tout. Sans doute, ces unités
sont psychiques, et le système qu’elles forment n’existe que dans
l’esprit des hommes, mais, ainsi réduit, il est largement déshumanisé
et fait figure d’une réalité objective, presque naturelle. C’est pourquoi,
si le linguiste veut en prendre une connaissance rigoureuse, il ne doit
rien y ajouter. Une linguistique qui se veut autant que possible scienti-
fique ne peut être que «∞∞pure∞∞».
Les sections précédentes présentent sommairement quelques traits
importants de la linguistique, telle que je la vois cultivée dans le courant
dominant. Au vu de cet aperçu, et en admettant qu’il n’est pas trop
inexact, on peut se demander quelles sont les tâches et les perspectives
qui s’offrent aujourd’hui aux linguistes désireux de faire progresser
leur discipline sur le chemin d’une véritable science. Voici quelques
suggestions qui me paraissent découler des principes de la linguistique
pure. Les remarques critiques concernent surtout la typologie.

4.2. La notion de langue


Ce que l’épistémologue Granger a appelé la «∞∞grande idée saussu-
rienne∞∞», à savoir la distinction tranchée entre langue et parole, est
totalement absente dans le courant dominant de la linguistique. Au
contraire, la «∞∞linguistique cognitive∞∞» a le vent en poupe. Cette vogue
est l’effet de la réaction contre la thèse chomskyenne du langage conçu
comme un module autonome dans le fonctionnement du cerveau.
On veut au contraire mettre en valeur le rôle des divers aspects de
l’activité cognitive dans le fonctionnement de la langue. C’est pourquoi
il est très souvent répété que le rôle du linguiste n’est pas seulement

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78 GILBERT LAZARD

de découvrir les structures de la langue, mais qu’il doit aussi en four-


nir «∞∞l’explication∞∞», et cette explication est cherchée de préférence
dans des processus psychiques de différentes sortes.
En particulier, de nombreux linguistes se soucient beaucoup du
«∞∞traitement∞∞» (processing) de la matière linguistique, c’est-à-dire de
la manière dont, dans le cerveau, la pensée à exprimer est mise en forme
pour être communiquée par la parole (ou l’écrit). Le fait que cette
mise en forme est supposée plus ou moins complexe est souvent évo-
qué comme une explication des phénomènes linguistiques observés.
La recherche dont elle est l’objet n’est certes pas illégitime, mais c’est
de la psychologie, c’est-à-dire tout autre chose que la recherche linguis-
tique pure. La considération de processus psychologiques ou autres ne
doit pas interférer avec cette dernière, car elle risque d’entraver son
cours et de brouiller ses résultats (cf. §1, n° 9∞∞; et v. Lazard 2007a∞∞;
2009a).
Autre point, plus profond encore∞∞: l’idée que la langue est une
forme, non une substance, est totalement étrangère aux linguistes du
courant dominant, et elle leur est sans doute inintelligible. Elle résulte
de la conception du signe comme association de deux fragments subs-
tantiels hétérogènes dont la nature et l’étendue n’est déterminée que
par leur association, si bien que les signes ne se définissent que diffé-
rentiellement et la langue comme un double réseau de frontières. S’il
est vrai que certains linguistes anglophones, comme rappelé ci-dessus
(§2.4.3), conçoivent les unités linguistiques comme constituées de
l’association d’une «∞∞forme∞∞» et d’une «∞∞fonction∞∞» — donc similaires
aux signes saussuriens —, tous sont, cependant, implicitement péné-
trés de la traditionnelle représentation de la langue comme un instru-
ment au service de la pensée. Il en résulte que, dans la pratique, ils
sont tentés d’oublier la règle structuraliste selon laquelle il n’y a pas
d’unité de sens (signifié) qui ne soit strictement corrélative d’une unité
de forme (signifiant), autrement dit qu’on ne saurait considérer comme
linguistiquement pertinente une fragmentation du sens qui ne soit pré-
cisément corrélative d’une fragmentation de la forme.
La méconnaissance de cette règle aboutit à une description faussée
des phénomènes observés. On le constate même dans des travaux de
bonne qualité par ailleurs. Par exemple, l’étude de Hopper et Thomp-
son sur la transitivité (1980), qui est souvent citée, vaut par la richesse
de la documentation et par la justesse des intuitions, mais souffre d’un
manque de principes, qui rend caduc l’essai de généralisation (v. la
critique dans Lazard 2002). De même, Kemmer (1993), s’attachant à
définir une supposée «∞∞catégorie sémantique∞∞» du «∞∞moyen∞∞», ne fait en
réalité rien d’autre qu’une description des différents emplois que les
linguistes, intuitivement, rassemblent sous ce nom∞∞: en fait, ces emplois,

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 79

dans des langues différentes, se répartissent entre des catégories lin-


guistiques différentes (v. Lazard 2006a, pp. 115-116 et 219-220).
On peut critiquer de la même façon la notion de «∞∞miratif∞∞», qui a été
bien analysée par DeLancey (1997), mais traitée à tort comme une
catégorie, alors qu’elle n’est, dans certaines langues, qu’une des
variantes de la catégorie linguistique de «∞∞médiativité∞∞» (v. Lazard
1999b∞∞; 2006c). Autre ouvrage typique de la pratique habituelle des
fonctionalistes∞∞: l’étude de Næss (2007) sur la transitivité. L’auteur se
donne pour objectif d’analyser et systématiser cette notion relative-
ment vague, telle qu’elle est entendue par les grammairiens. Au lieu
de s’attacher à identifier les phénomènes observables dans les langues
qui ont pu inspirer son élaboration, elle prend pour objet d’étude la
représentation qu’on en a traditionnellement, par une démarche sem-
blable à celle de Kemmer à propos du moyen. Il est vrai qu’elle exa-
mine et discute, chemin faisant, beaucoup de faits d’observation, mais
son point de départ est bien la représentation traditionnelle et ses
conclusions ne constituent qu’une thèse parmi d’autres.
Ces auteurs sont entravés par l’absence d’une idée claire et distincte
de l’objet de leurs recherches, c’est-à-dire de la langue. Le linguiste
(pur) n’a pas à connaître des éventuelles catégories de pensée. Son objet
n’est que le système qui intègre les unités doubles que sont les signes.
Sa tâche est de décrire ce système, c’est-à-dire de saisir les relations de
tous niveaux établies entre les signes au sein de ce système. Sa démarche
consiste, à partir des signifiants, seuls observables d’emblée, à identifier
les corrélats de ceux-ci sur le plan sémantique, c’est-à-dire les signifiés.
Quant à savoir si ces derniers coïncident ou non avec des concepts, c’est
l’affaire des psychologues ou psycholinguistes, des philosophes du lan-
gage ou d’autres spécialistes des diverses sciences du langage. Les
résultats atteints par le linguiste (pur) sont purement linguistiques.

4.3. La comparaison des langues


S’il est vrai, comme le veut le principe de l’arbitraire du signe et
comme l’admettent aujourd’hui quelques linguistes notables, qu’il
n’existe pas de catégories interlangues et si, comme le soutient
Newmeyer, celle de concepts universels est problématique, il s’ensuit
logiquement que, faute de base, la comparaison typologique des langues
est impossible. Cependant, elle se pratique en fait et elle est produc-
tive. Croft et Haspelmath nous disent qu’il faut chercher les éléments
d’une base de comparaison dans le contenu des représentations. C’est
ce que font les typologues. Ils choisissent des notions et examinent
comment elles sont exprimées dans les langues de leur échantillon, et
de cet examen ils tirent des conclusions.

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80 GILBERT LAZARD

Dans cette procédure, le choix initial des notions est évidemment


intuitif. Il est parfaitement vrai que, selon la définition saussurienne
de la langue, il n’y a pas d’autre moyen de se doter d’une base de
comparaison. On doit donc recourir à l’intuition, mais encore faut-il
expliciter et préciser les conditions de l’opération pour rendre compte
du fait qu’elle est productive. En d’autres termes, il faut faire un effort
de théorisation. Je crois que la théorie de ce que j’ai appelé «∞∞cadres
conceptuels intuitifs∞∞» (CCI) répond à cette nécessité (v. ci-dessus, §1,
n° 6∞∞; Lazard 1999a∞∞; 2006a, pp. 123-128∞∞; et, en dernier lieu, 2010b).
Les CCI ont les caractéristiques suivantes∞∞:
1) Ce sont des notions choisies librement par le linguiste pour four-
nir une base à la comparaison des langues. Je les avais précédemment
appelés «∞∞cadres conceptuels arbitraires∞∞» pour bien marquer qu’ils sont
purement intuitifs∞∞: ils ne s’appuient sur aucun principe présumé uni-
versel. Ils ne présupposent ni catégories interlangues ni concepts uni-
versels∞∞: ils échappent ainsi à l’argumentation de Newmeyer et à l’apo-
rie qui en résulte. Ils sont le produit de la seule imagination du chercheur
— associée, naturellement, à sa familiarité avec des langues diverses.
2) Ils peuvent être empruntés à n’importe quel domaine de repré-
sentation, sens commun, vues personnelles, considérations philoso-
phiques, etc. Des typologues ont ainsi utilisé la notion de possession,
celle d’action prototypique, des notions spatiales ou temporelles, etc.
Comme la représentation qu’on peut avoir (intuitivement) du langage
et de la langue fait naturellement partie de l’ensemble de nos repré-
sentations, on peut aussi recourir à des notions linguistiques (intui-
tives), par exemple se donner (librement) une définition du datif ou
du passif ou du complément d’objet, et rechercher comment cette
notion (intuitive, arbitraire) prend place dans le système des langues
retenues. Haspelmath, qui a accepté l’idée des CCI (2008), a semblé
en borner l’usage à ce domaine grammatical (2009)), mais, bien
entendu, la démarche est possible avec toute espèce de représentation.
3) Il importe que les notions choisies comme CCI soient suffisam-
ment bien définies pour que le linguiste puisse identifier sans ambiguïté
les formes qui les expriment dans les langues de son échantillon. C’est
probablement le sentiment de cette nécessité qui a poussé Haspelmath
à recommander le choix de «∞∞notions élémentaires∞∞» (low-level notions,
ci-dessus, §3.4)∞∞: les meilleures bases de comparaison seront sans
doute faites de représentations réduites à des «∞∞atomes∞∞» sémantiques.
4) Les CCI ne sont ni des primitives ni des hypothèses vérifiables,
mais seulement des instruments de recherche. Étant purement intuitifs,
ils n’ont inévitablement qu’une efficacité aléatoire∞∞: c’est l’expérience
qui montre si elles conduisent à des résultats. Si le chercheur est bien

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 81

inspiré et s’il a de la chance, ils peuvent le conduire à découvrir des


relations invariantes au sein de la diversité des langues. Si le CCI choisi
s’avère stérile, il faut l’abandonner et en choisir un autre. Les CCI sont
des outils provisoires dont la valeur réside dans leur fécondité.
La démarche consiste, le CCI étant choisi, à rechercher comment la
notion qui le constitue se situe dans le système de chacune des langues
de l’échantillon. Il devient ainsi possible de comparer des portions de
systèmes qui ont en commun de contenir la notion en question∞∞: le CCI
est le point fixe qui permet la confrontation. Cette démarche n’est autre
que celle que suivent pratiquement les typologues. Cependant, deux
points sont ordinairement ignorés. C’est, d’une part, la nécessité de se
donner une définition précise de la notion choisie comme CCI. Cette
condition est respectée pratiquement dans les meilleurs travaux, mais elle
est rarement affirmée. D’autre part et surtout, la nature purement intuitive
des CCI n’est presque jamais reconnue explicitement. Cette condition est
pourtant très importante, car elle offre le seul moyen de sortir d’une
aporie. Elle fournit à la pratique la base théorique qui la justifie.

4.4. Les catégories traditionnelles


Le principe de l’arbitraire du signe libère les descripteurs du recours
aux notions grammaticales traditionnelles. Il impose de décrire chaque
langue strictement dans ses articulations propres. C’est aussi ce que,
sans référence à Saussure, préconise aujourd’hui Haspelmath (2007,
p. 125)∞∞: «∞∞Instead of fitting observed phenomena into the mould of
currently popular categories, the linguist’s job should be to describe
the phenomena in as much detail as possible, using as few presuppo-
sitions as possible.∞∞» Le même linguiste propose d’élargir la notion de
catégorie∞∞: «∞∞The notion of category could be broadened to include
also constructions (which are just complex syntactic categories with
specific properties)∞∞» (Ibid., p. 120). Il va jusqu’à écarter la distinction
traditionnelle entre syntaxe et morphologie, qui est en effet sans valeur
théorique et n’a qu’un intérêt pratique∞∞: «∞∞Since the categories “sen-
tence” […] and “word” […] are language-particular, too, not even
the major grammatical divisions “syntax” and “morphology” (which
are generally defined in terms of “sentence” and “word”) are pre-
established and universal∞∞» (Ibid., p. 126). Tout cela me paraît en bon
accord avec les prémisses saussuriennes9.

9. Dans The Oxford Handbook of Linguistic Analysis (2010, pp. 341-365), sous le
titre «∞∞Framework-free grammatical theory∞∞», Haspelmath soutient, contre les gram-
maires génératives et d’autres modèles tels que Functional Grammar, Role and Refe-
rence Grammar et Basic Linguistic Theory, que «∞∞Languages should be described in

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82 GILBERT LAZARD

En fait, formalistes et fonctionalistes, sauf exceptions (la Radical


Construction Grammar de Croft et, partiellement, la Role and Refe-
rence Grammar), recourent, dans leurs analyses, aux catégories gram-
maticales traditionnelles, que nous savons problématiques. On est
surpris, notamment, de l’usage qu’en font des formalistes, pourtant si
soucieux de précision, quand, dans des modèles voulus rigoureux et
universels, on trouve, parmi les «∞∞primitives∞∞» (HPSG) ou les «∞∞fonc-
tions∞∞» (LFG), des notions comme celles de sujet et d’objet, notions
qui peuvent être claires dans le cadre d’une langue donnée, mais ne le
sont assurément pas en perspective interlinguistique. Quant aux non-
formalistes, ils les emploient généralement aussi sans états d’âme.
Nous en avons vu plus haut l’effet dans le cas de la «∞∞théorie géné-
rale∞∞» de Dixon, c’est-à-dire de la pratique courante∞∞: une méthode
descriptive certainement féconde, mais des résultats qui peuvent, faute
d’une base théorique, être entachés d’approximation et de subjectivité.
Cette pratique s’inspire en somme d’une sorte de structuralisme,
puisque le structuralisme a pénétré la tradition (cf. §3.2), mais c’est
un structuralisme mou, qui manque de principes explicites, si bien que
les meilleurs travaux — et il y en a beaucoup d’excellents — se
trouvent comme enveloppés dans une brume théorique.
Il faut critiquer les notions grammaticales traditionnelles (cf. §1, n° 4).
Elles ne sont pas vaines, mais elles sont confuses et grossières. Elles
couvrent, c’est-à-dire à la fois embrassent et dissimulent, des phéno-
mènes complexes et variables selon les langues. Il faut les affiner.
Il n’y a guère de sens à poser des questions telles que∞∞: Qu’est-ce
qu’un sujet∞∞? Qu’est-ce qu’un objet∞∞? Qu’est-ce que la transitivité∞∞?
Qu’est-ce qu’un adjectif∞∞? Etc. Il vaut mieux se demander quelles
observations ont conduit les grammairiens nos ancêtres à élaborer ces
notions. Les phénomènes qu’ils ont considérés et bien d’autres analo-
gues, nous avons aujourd’hui les moyens de les étudier de manière
beaucoup plus fine, à la lumière de l’immense documentation que
nous procure la connaissance de centaines de langues et à l’aide des
instruments intellectuels construits par la linguistique moderne et les
autres sciences humaines.
Nous avons vu plus haut (§2.3) comment on s’aperçoit aujourd’hui
que la notion de sujet recouvre en réalité deux fonctions différentes.
Il est vrai que ces deux fonctions ne sont pas encore caractérisées de
façon tout à fait claire. Mais rien n’empêche d’approfondir la recherche,
d’analyser plus finement les structures des langues où ces deux fonctions

their own terms∞∞». Il a raison, mais il faut aussi se rappeler que toute recherche scien-
tifique présuppose une définition «∞∞catégoriale∞∞» de son objet∞∞: c’est précisément ce
que nous fournit la conception saussurienne de la langue.

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 83

se distinguent le mieux et aussi, à la lumière de ces dernières, celles


des langues où elles se confondent∞∞: on peut s’attendre à des surprises.
Il est probable, si la question est abordée résolument, que, dans un
avenir proche, les descriptions de langues seront, sur ce point, faites
dans des termes assez différents.
La notion d’objet est litigieuse aussi. L’objet (direct) est ordinaire-
ment considéré comme unique. Or, on connaît maintenant beaucoup
de langues où l’on trouve des phrases comportant plusieurs termes tels
que tous peuvent être décrits comme des objets. C’est le cas, par exemple,
du persan, langue indo-européennne d’apparence peu exotique, où
cependant on peut faire des phrases comportant jusqu’à trois objets,
qui se situent à des niveaux différents et possèdent des propriétés
différentes. De tels faits conduisent à regarder autrement la notion
traditionnelle. D’autre part, même dans des langues comme le français,
qui n’admettent en principe qu’un objet, il existe des termes qui res-
semblent à cet objet sans se confondre avec lui et qui embarrassent
bien les grammairiens, notamment les compléments de mesure.
D’autre part encore, il y a des langues où des verbes réputés intransi-
tifs, c’est-à-dire incompatibles avec un objet, peuvent néanmoins, dans
certaines conditions, être accompagnés d’une sorte d’objet. Tous ces
faits plus ou moins hétérogènes doivent être pris en considération.
Ils m’ont amené à proposer la notion de «∞∞zone objectale∞∞», conçue
comme un ensemble de termes grammaticalement proches du verbe,
qui ont des propriétés communes, mais dont chacun a ses particularités.
Il pourrait se révéler utile de substituer cette notion de zone objectale à
la notion traditionnelle d’objet (v. Lazard 2003b.∞∞; 2006a, pp. 164-172).
Cependant, ces remarques critiques ne sont encore qu’empiriques∞∞:
elles résultent de certaines observations qui mettent en cause les
notions traditionnelles de sujet et d’objet. Elles ne suffisent pas à
rendre compte de l’usage courant de notions telles que celles qu’on
désigne au moyen des sigles A, O (ou P) et S ou des termes de «∞∞sujet
transitif∞∞», «∞∞objet∞∞» et «∞∞sujet intransitif∞∞». Ces dernières pourtant sont
presque universellement utilisées et elles rendent de grands services.
C’est sur elles que reposent les distinctions entre structures syntaxiques
ergative, accusative, etc., qui à coup sûr représentent des réalités lin-
guistiques. Or, comme nous avons vu (§3.2), elles ne découlent fina-
lement que d’une appréhension intuitive, implicite et confuse. Je crois
qu’on peut les fonder sur une hypothèse simple et très plausible, qui
rôde dans le subconscient de tous les descripteurs, mais n’est ordinaire-
ment pas explicitée.
Cette hypothèse est que la notion d’action prototypique, convena-
blement définie, a dans toutes les langues un rôle central, en ce sens
que, dans chaque langue, elle est exprimée par une construction, dite

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construction biactancielle majeure (CBM), qui, dans chaque langue,


est unique et sert aussi, le plus souvent, de modèle à l’expression de
toutes sortes de procès autres que l’action prototypique. Cette hypo-
thèse est assez facile à vérifier. Si elle se confirme, elle permet de
poser des fonctions actancielles identifiables dans toutes les langues.
L’actant qui dans la CBM, quand elle exprime une action proto-
typique, représente l’agent, et celui qui, dans les mêmes conditions,
représente le patient pourront probablement être considérés comme
universels. Je les désigne respectivement par les sigles X et Y∞∞; on
peut aussi, en s’inspirant de Tesnière, mais avec plus de rigueur, les
dénommer «∞∞prime actant∞∞» et «∞∞second actant∞∞». On devra y ajouter
l’actant de la proposition uniactancielle, désigné par le sigle Z ou
comme «∞∞actant unique∞∞». Les notions X, Y et Z coïncident pratique-
ment avec les termes dits A, O (ou P) et S, mais s’en distinguent par
le fait qu’elles sont mieux définies (v. la critique de Dixon dans
Lazard 1997). Elles entretiennent des rapports, variables selon les lan-
gues, avec les termes traditionnellement désignés comme sujet et objet
(v. Lazard 2003a∞∞; 2003b∞∞; 2006a, pp. 172-181∞∞; 2009b)
Cette hypothèse éclaire considérablement la syntaxe de la phrase
simple et la description des structures actancielles. Elle fournit aussi
une définition universelle de la notion de transitivité (cf. plus haut,
§3.2). La définition proposée est la suivante (v. Lazard 2002∞∞; 2006a,
p. 181-191)∞∞:
Définition∞: Est dite transitive toute phrase conforme à la CBM.
Cette définition, très simple, est en bon accord avec l’intuition et avec
l’usage qui est fait traditionnellement du terme «∞∞transitivité∞∞». Elle
donne un fondement explicite à une notion trop souvent admise
comme si elle allait de soi.

4.5. La nature des invariants


La typologie vise à découvrir des lois générales de la constitution
des langues, autrement dit des invariants. Par là, elle a vocation à
prendre place comme la branche majeure de la linguistique, puisqu’elle
a l’objectif le plus proprement scientifique∞∞: dépassant le particulier, elle
vise, comme toute science, le général.
Les invariants sont sûrement des relations entre des signes ou des
groupes de signes. Si une relation s’avère être la même dans toutes
les langues, c’est un invariant absolu, une loi de la constitution des
langues. Si elle n’existe que dans les langues d’un certain groupe,
c’est un trait définitoire d’un type de langues, une contribution à la
typologie proprement dite. Benveniste disait déjà, dans l’introduction

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 85

d’un article sur la phrase relative∞∞: «∞∞C’est un rapport interne que nous
nous proposons de mettre d’abord en lumière. Mais si l’on parvient à
montrer de surcroît que ce même rapport existe identique à l’intérieur
de langues de types différents, la possibilité sera établie d’un modèle de
comparaison syntaxique entre langues hétérogènes∞∞» (1966, pp. 208-
209∞∞; écrit en 1957). Et aussi, dans la conclusion du même article∞∞:
«∞∞Ce qu’il y a de comparable dans des systèmes linguistiques complè-
tement différents entre eux, ce sont des fonctions, ainsi que les relations
entre ces fonctions, indiquées par des marques formelles∞∞» (Ibid., p. 222).
Ces relations doivent impliquer à la fois signifiants et signifiés (cf.
§1, n° 7). En effet le caractère indissoluble de l’association entre les
deux substances étant le caractère définitoire du signe et, plus généra-
lement, de tout ce qui est linguistique, les invariants linguistiques ne
peuvent être conçus autrement∞∞: ils doivent engager solidairement
forme et contenu de pensée. Autrement dit, un invariant doit être,
dans un domaine donné, une relation constante dans la manière dont
s’associent les signifiants et les signifiés.
Si l’hypothèse évoquée ci-dessus (§4.4), relativement au rôle de la
notion d’action prototypique et de la CBM, est confirmée, les notions
qu’elle implique sont des universaux ou invariants absolus. Il y en a
probablement d’autres de même sorte∞∞: c’est sans doute, par exemple,
le cas de la distinction entre nom et verbe, en dépit de la grande
variété de sa réalisation.
Des invariants d’autre sorte prennent la forme de hiérarchies. L’ex-
périence de la recherche typologique en suggère qui sont parmi les
mieux établis ou les plus probables. Ce peut être des hiérarchies
«∞∞linéaires∞∞»∞∞: les éléments se distribuent sur une ligne, de telle sorte
que, si un certain élément possède une certaine propriété, tous les
éléments situés au-delà — dans un certain sens — la possèdent aussi.
Ce peut être aussi des «∞∞cartes sémantiques∞∞», qui sont également des
représentations de relations hiérarchiques, mais bidimensionnelles.
On peut encore en concevoir qui soient multidimensionnelles∞∞: les
relations seront alors bien plus complexes.
M’est-il permis de faire ici état d’un sentiment∞∞? Il me semble que
les phénomènes linguistiques sont de telle nature qu’il est douteux
qu’on trouve, parmi les invariants, des relations élémentaires, telles
que∞∞: «∞∞Si une langue possède une propriété P1, elle possède aussi une
propriété P2∞∞». Je crains qu’il ne soit illusoire d’en espérer. On en
trouvera plutôt de type complexe, qui laissent place à des variations.
L’invariant consiste alors en une relation qui reste constante au sein
d’un ensemble de variations. C’est le cas, par exemple du «∞∞marquage
différentiel de l’objet∞∞», qui consiste en une corrélation entre des
variations formelles (marquages différents) et une échelle sémantique

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(degrés de définitude et d’humanitude), corrélation non rigide, qui


admet un assez grand nombre de variantes. Les formes du marquage
sont diverses, et surtout la position de la ligne de partage, sur l’échelle
(elle-même complexe) de définitude/humanitude, entre objet marqué
et objet non marqué est variable∞∞: l’invariant est que la relation hié-
rarchique reste constante.
Autre exemple∞∞: la relation entre la personne grammaticale et les
structures actancielles dans les langues qui ont une fracture d’actance
(variation entre construction accusative et ergative) selon la personne.
La place de la ligne de partage est variable, mais la construction accu-
sative est, semble-t-il, toujours du côté de la 1ère personne et l’ergative
du côté de la 3e. Autre invariant du même type∞∞: le jeu des diathèses
en rapport avec les personnes, étudié par Croft (2001, pp. 283-319∞∞;
v. Lazard 2006a, pp.192-201). Autre exemple encore∞∞: les divers
«∞∞universaux∞∞» que Stassen (1997) énonce chemin faisant dans sa
grande étude sur la prédication intransitive sont aussi des corrélations
de ce genre, associant variations formelles et échelles sémantiques10.
Il en va de même des invariants que l’on aperçoit dans l’évolution
des langues. C’est le cas de celui qu’a découvert D. Cohen (1989)
dans l’évolution des systèmes aspectuels combinant une opposi-
tion d’aspect et une opposition de «∞∞concomitance∞∞» (v. Lazard 2006a,
pp. 228-233), et du «∞∞Behaviour-before-Coding Principle∞∞» énoncé par
Haspelmath (2010) et qu’il dit «∞∞obervé dans une grande variété de
changements morphosyntaxiques∞∞». La hiérarchie s’exprime alors
temporellement.
La place importante que l’on voit les relations hiérarchiques prendre
dans les résultats du travail typologique est un indice de la nature
profonde de la matière linguistique. Je suis porté à penser que la dif-
ficulté principale de la recherche linguistique et, particulièrement, de
la typologie réside dans le fait que toutes les langues se ressemblent
et que, en même temps, toutes sont différentes, si bien que les inva-
riants, qui se reflètent dans les ressemblances, sont cachés au sein des
variations, qui expriment les différences. Ces invariants ne sont pas
des entités∞∞; ce ne sont ni des unités ni des catégories∞∞; ce sont des
relations. Tous les linguistes n’en ont pas conscience. C’est pour-
quoi beaucoup de travaux typologiques estimables aboutissent à des

10. Il est vrai que les «∞∞universaux de temporalité∞∞» (tensedness universals) ont
l’air d’être des relations élémentaires. Mais si la temporalité est dans l’abstrait une
notion distincte, son intégration dans les structures linguistiques peut donner lieu à des
gradations. À y regarder de plus près, les invariants en question pourraient bien prendre
une forme hiérarchique. Stassen lui-même (p. 568) parle de valeurs intermédiaires
(in-between value).

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 87

conclusions spécieuses, qui semblent assez justes et pourtant laissent


insatisfait le lecteur exigeant. Leur défaut est d’être libellées en termes
d’entités substantielles et non de relations abstraites, hiérarchiques ou
autres. On reconnaît ici la vertu et la nécessité de la conception saus-
surienne de la langue comme une forme∞∞: les unités ne s’y définissent
que différentiellement∞∞; les seules réalités saississables avec précision
sont les oppositions, c’est-à-dire des relations. Les invariants sont de
même nature.

4.6. Formalisation∞∞?
On peut ici revenir à la question de la formalisation. En effet, tous
les modèles formels, je crois, prétendent à une validité universelle.
L’idée n’est pas absurde. On peut rêver à un traitement formel des
propriétés du langage en général∞∞: ce serait en droit le couronnement
de la science linguistique.
Cependant, il y a de bonnes raisons de mettre en doute l’ambition
des modèles actuels. Ils sont construits sur une documentation géné-
ralement limitée à une langue, l’anglais, éventuellement élargie à
quelques autres. Les notions de base qui y sont puisées sont présumées
pertinentes dans cette langue ou ces langues∞∞: rien ne garantit qu’elles
le soient dans d’autres, et à plus forte raison dans toutes. Construire
un type de calcul représentant les relations observées dans une langue,
ou quelques-unes, puis essayer de l’appliquer à une autre, puis encore
à d’autres, n’est qu’un pari risqué, qui a bien peu de chances d’être
gagné. Il ne repose que sur la croyance intuitive que toutes les langues
sont faites de la même façon, par exemple, que, comme Chomsky l’a
imaginé (au début), toutes les phrases de toutes les langues dérivent
de NP + VP. C’est justement contre cette croyance que le principe
de l’arbitraire du signe nous met en garde. Il consiste à pousser la
précaution à l’extrême, en excluant toute espèce de traits communs
a priori entre les langues, y compris, naturellement, les catégories
grammaticales traditionnelles. Or, c’est sur celles-ci que s’appuient les
modèles génératifs∞∞: de là leur fragilité.
Le même raisonnement, en somme, s’applique aussi aux linguistes
qui, se voulant disciples fidèles de Chomsky, s’efforcent d’appliquer
d’emblée les modèles du maître à une pluralité de langues en vue
d’établir des lois générales du langage∞∞: je les ai brièvement mention-
nés plus haut (§2.1). Leur orientation converge, en ce sens, avec celle
des typologues non formalistes. Ils sont sensibles à la diversité des
langues et s’appliquent à construire des algorithmes susceptibles de
rendre compte de cette diversité. Cependant, ils utilisent un type de
modèle qui a été à l’origine conçu sur la base de la langue anglaise,

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88 GILBERT LAZARD

en un temps où son créateur professait qu’on ne saurait atteindre la


grammaire universelle qu’à travers l’analyse en finesse de sa propre
langue maternelle. Cette attitude, certes, est dépassée depuis long-
temps, et la doctrine a évolué. Néanmoins, les principes de la forma-
lisation sont restés en gros les mêmes, et ils ne peuvent pas ne pas
porter la marque du type de la langue qui a d’abord suscité leur
conception. Or, nous savons aujourd’hui, beaucoup mieux qu’il y a
cinquante ans, combien les langues peuvent se trouver différentes.
Nous savons bien aussi, par expérience, combien la formalisation des
faits linguistiques, à quelque niveau que ce soit, est ardue et déce-
vante. Dans ces conditions, on peut douter que les tentatives de ces
formalistes typologues aboutissent à des résultats convaincants.
Une autre démarche est théoriquement possible, qui éviterait le
tâtonnement hasardeux de langue à langue pratiqué par les uns et la
confiance excessive en un modèle douteux manifestée par les autres.
Le principe de l’arbitraire du signe laisse ouverte la possibilité de
découvrir, par des recherches empiriques, des caractéristiques com-
munes à toutes les langues∞∞: c’est ce que nous appelons des invariants,
objectif de l’activité typologique. Si celle-ci est légitime, il n’est pas
déraisonnable a priori d’envisager la formalisation de ses résultats.
La procédure serait alors comparable à celle qu’ont suivi les auteurs
des trois articles commentés ci-dessus (§ 3.4)∞∞: ils commencent par
une analyse classique des phénomènes étudiés, puis en proposent une
formalisation. On pourrait de même, en prenant appui sur les relations
linguistiques universelles mises au jour par la typologie, essayer d’éla-
borer des modèles formels susceptibles d’en rendre compte. Cepen-
dant, la typologie est encore dans l’enfance, ses résultats sont vagues
et fragiles. Rien ne nous assure que les modèles actuellement utilisés
soient les plus appropriés à ceux qu’elle atteindra dans l’avenir, et il
se pourrait que ceux-ci appellent des modes de formalisation nou-
veaux, que, pour le moment, on n’imagine même pas. En d’autres
termes, dans l’état présent des études, il est prématuré de prétendre
formaliser en linguistique.

5. Tableau final

Les observations présentées dans cet article concernent presque


exclusivement ce que j’ai appelé le courant dominant de la linguis-
tique d’aujourd’hui, c’est-à-dire l’activité des linguistes des Etats-Unis
et de tous ceux qui, dans le reste du monde, les suivent, c’est-à-dire
adoptent leur problématique et se rangent dans l’une ou l’autre de
leurs écoles. Ces observations sont essentiellement critiques. Elles

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 89

peuvent sembler l’être excessivement. Je voudrais qu’on ne se méprenne


pas sur mes intentions. Celles-ci ne sont aucunement de dénigrer l’ac-
tivité de mes confrères d’Outre-Atlantique, qui est considérable, mais
seulement de contribuer, dans la mesure de mes moyens, au progrès
de notre discipline, persuadé comme je suis que l’échange d’informa-
tion et la critique positive réciproque sont les voies de l’avancement
des connaissances.
La production du courant dominant est de loin la plus importante
dans l’ensemble des publications linguistiques. Elle a accru considé-
rablement nos informations sur les langues du monde et leur diversité.
Elle est riche en discussions méthodologiques et elle abonde en inno-
vations, tant en ce qui concerne les analyses concrètes que les idées
générales. Il me paraît cependant que, du fait de l’histoire de la lin-
guistique américaine depuis une cinquantaine d’années, l’activité du
courant dominant a une faiblesse du côté de la théorisation. Cela est
vrai, différemment, dans les travaux des deux groupes entre lesquels
se partagent les linguistes∞∞: les uns, les formalistes, s’attachent à des
principes théoriques qui semblent entraver le progrès plutôt que le
servir∞∞; les autres, les fonctionalistes, ont une pratique souvent excel-
lente et fructueuse, mais qui souffre de l’absence d’une base théorique.
Situation paradoxale∞∞: les deux écoles qui sont aujourd’hui les plus
prestigieuses se trouvent l’une et l’autre affectées de faiblesses, dont
sont indemnes d’autres traditions, pourtant moins influentes.
On peut trouver ce jugement présomptueux. On le pardonnera peut-
être à un chercheur qui, au terme de plus de soixante ans de travail et
de réflexion linguistiques, s’efforce de discerner les voies les plus
prometteuses. On voudra bien aussi considérer que, formé dans la
tradition du structuralisme européen, appartenant à une génération de
linguistes qui a eu pour maîtres quelques grands savants de l’école
d’Antoine Meillet, donc resté relativement étranger au courant actuel-
lement dominant, il se trouve en position de regarder ce dernier sous
un angle inhabituel et utile.
Van Valin, linguiste américain (cité ci-dessus, §3.3), a reconnu
que l’Europe a accueilli mieux que l’Amérique les débuts de la
recherche typologique, et cela parce qu’elle n’était pas accaparée par
l’idéologie chomskyenne, mais restait riche d’une plus grande diver-
sité d’écoles. Ces traditions existent encore. Mais elles sont large-
ment éclipsées par le courant dominant. Je crois cependant qu’elles
peuvent aider celui-ci à surmonter les faiblesses qui l’affectent. En
particulier, la tradition issue de l’œuvre de Ferdinand de Saussure,
quoique vieille d’un siècle, reste parfaitement actuelle et est assez
profonde pour offrir les bases théoriques nécessaires. C’est ce que j’ai
essayé de montrer.

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90 GILBERT LAZARD

Malheureusement, il faut se faire entendre, et ce n’est pas facile.


Les organes de publication sont peu accueillants aux travaux dont
l’inspiration est différente de celle du courant dominant. Les représen-
tants de celui-ci eux-mêmes ignorent ces travaux∞∞: je ne sais s’ils les
lisent, mais ils ne les citent jamais. Qu’ils soient rédigés en anglais
ou dans une autre langue, l’attitude est la même∞∞: ils sont passés
sous silence, comme si en faire état dans la bonne société linguistique
était une incongruité11. Cette habitude n’est pas nouvelle. Elle a été
prise par les jeunes linguistes américains il y a une soixante d’années.
Elle était déplorée déjà en 1951 par Einar Haugen, alors président de
la Linguistic Society of America (cité dans Lazard 2006a, p. 10∞∞;
2007b, p. 23). Sans effet, puisqu’elle est aujourd’hui, et depuis long-
temps, devenue générale∞∞!
Que faire∞∞? Je m’adresse ici à mes collègues et confrères français
et européens. Il faut, bien sûr, nous tenir informés de tous les travaux,
toutes les découvertes, toutes les innovations et tous les progrès du
courant dominant, en reconnaître la valeur et les intégrer dans l’acquis
de notre science. Mais il faut aussi en percevoir les insuffisances et
les critiquer sans hésiter et sans réticence, et nous réjouir quand nous
les voyons corrigées. Surtout, nous devons, bien entendu, préserver,
cultiver et faire progresser sans timidité la saine tradition du structu-
ralisme européen et en faire connaître les produits dans toute la mesure
du possible12. En attendant le moment où l’on verra toutes les formes
de bonne linguistique rivaliser loyalement sur la scène mondiale…

Gilbert LAZARD
gilzard@orange.fr

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11. Le récent et riche Oxford Handbook of Linguistic Analysis (2010) mentionne


une seule fois (p. 144) le nom de Saussure, et de manière purement incidente, à propos
d’un modèle où la notion de signe est dite proche de celle de celle de Saussure.
12. Cette activité pourra se refléter dans les revues nationales,comme le BSL, et, à
l’échelle européenne, dans Folia linguistica, organe de la Societas linguistica europaea,
à condition qu’elle adopte une politique rédactionnelle conforme à sa vocation et
accepte de nouveau de publier dans des langues diverses, car l’Europe est multilingue.

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HORIZONS DE LA LINGUISTIQUE 93

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ABSTRACT. — A few principles of “pure linguistics” inspired by the


Saussurean tradition are first recalled, then we enter upon a critical
examination of the current practice of the two main schools which
constitute the mainstream of linguistic research developed in the
American tradition∞∞: formalism and functionalism. We first consider
the formalists. We choose a few works that appear actually to contribute
to the progress of our science and we try to perceive to what extent
formalisation takes a part in that progress. After examining two books
and three articles, it appears that using formal language has no part
in the discoveries made∞∞: they are the results of conventional method-
ology. Although endeavouring to transcribe those results into a formal
language is not in itself illegitimate, it does not seem to being anything
new. In the light of experience, one may doubt that linguistic phenomena
can be amenable to a formalisation of the logico-algebraic type
initiated by Chomsky. We then look at the activity of functionalists and
typologists. We first consider the Basic Linguistic Theory advocated
by Dixon, which is a typical representative of the practice of most of
those linguists, then the contents of an interesting discussion between
typologists about the state of their art. There is no doubt that the cur-
rent approach for describing languages and typological research is
fruitful∞∞: it has produced many useful works and suggestive conclusions.
However, as typologists themselves acknowledge, that activity is devoid
of a theoretical basis, and, consequently, its results are marred by a
part of subjectivity, hence of uncertainty. We claim that the Saussurean
conception of a language, which inspired European structuralism, but
remains practically ignored by the current mainstream, can provide
typology with the necessary theoretical foundation and give it the pos-
sibility of reaching real scientific, i. e. objective, hence incontestable,
conclusions.

ZUSAMMENFASSUNG. — Es wird zunächst auf einige Prinzipien der von


der saussureschen Tradition angeregten «∞∞reinen Linguistik∞∞» hingewie-
sen, um dann die Praxis der beiden Hauptströmungen amerikanischer

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94 GILBERT LAZARD

Prägung in der gegenwärtigen linguistischen Forschung kritisch zu


untersuchen: der Formalisten und der Funktionalisten. Erst werden
die Formalisten in Betracht gezogen. Einige Werke werden ausge-
wählt, die wirklich zum Erfolg der Forschung beizutragen scheinen,
und es wird untersucht, inwieweit die Formalisierung zu diesem
Fortschritt beigetragen hat. Die Untersuchung von zwei Büchern und
drei Artikeln führt zu dem Ergebnis, dass die Formalisierung an den
linguistischen Entdeckungen kein Anteil hat∞∞: Sie resultieren eigent-
lich aus den klassischen Methoden. Der Versuch zu formalisieren ist
an sich nicht unberechtigt, er bietet aber keinen Vorteil. Aufgrund der
Erfahrung kann man daran zweifeln, dass linguistische Phänomene
für eine Formalisierung auf logisch-algebraische Chomskyartige Art
geeignet sind. Dann wird die Praxis der Funktionalisten erforscht.
Es wird zunächst die von Dixon vertretene Basic Linguistic Theory in
Betracht gezogen, die ein typisches Beispiel für das Verfahren dieser
Linguisten ist, dann der Inhalt einer interessanten Diskussion, die
unter Typologen über den Zustand ihres Faches stattgefunden hat.
Es besteht kein Zweifel, dass das in Sprachenbeschreibung und
typologischem Vergleich übliche Verfahren fruchtbar ist∞∞: es hat viele
nützliche Werke und anregende Ideen hervorgebracht. Dieser Tätigkeit
fehlt dennoch eine theoretische Grundlage, wie es von Typologen
selbst anerkannt wird. Infolgedessen sind ihre Endergebnisse gewis-
sermaßen mit Subjektivität, das heißt Unsicherheit, behaftet. Wir
behaupten, dass die saussuresche Auffassung der Sprache – die der
Lebensnerv des europäischen Strukturalismus war, jedoch vom gegen-
wärtigen Mainstream weiter ignoriert wird – der Typologie das ihr
fehlende Fundament liefern und sie dadurch in die Lage versetzen
kann, zu wirklich wissenschaftlichen, d.h. objektiven und deshalb
unwiderlegbaren Ergebnissen zu gelangen.

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