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Annales.

Économies, Sociétés,
Civilisations

Amour courtois, société masculine et figures du pouvoir


Christiane Marchello-Nizia

Abstract
Courtly love, masculine society and figures of power

Several features which characterize courtly love have remained enigmatic until the present time. This study suggests an
interpretation which would permit taking this factor into account. The analysis concerns that category of courtly love which unites
a young bachelor knight with a married woman of noble status : Tristan and Yseult, Lancelot and Guenevere are the perfect
models.
A comparison of the tales in verse of the late 12th century with the written prose version of a half-century later reveal a striking
change : the passion which connects the lovers is nevertheless mediated and always by a masculine figure. The author thus
suggests that this type of adulterous courtly love can be seen as the displacement, the figurative expression of a still more
transgressive love, of a relationship of homosexual seduction connecting the young knight and the master. This hypothesis,
which does not run counter to the interpretations of G. Duby and E.Köhler, takes into consideration the complexity of
relationships of opposition or of affection which could bend men together in feudal society.

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Marchello-Nizia Christiane. Amour courtois, société masculine et figures du pouvoir. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 36ᵉ année, N. 6, 1981. pp. 969-982;

doi : 10.3406/ahess.1981.282800

http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1981_num_36_6_282800

Document généré le 28/07/2017


AMOUR MARIAGE PARENTE

AMOUR COURTOIS
SOCI MASCULINE ET FIGURES DU POUVOIR

Mon projet est ici de reprendre analyse de une des configurations de cette
relation amoureuse que les critiques modernes ont coutume depuis Gaston Paris
de nommer amour courtois et que les auteurs médiévaux appelaient fin amor La
configuration qui sera étudiée ici est celle qui dans le nord de la France connu sa
parfaite représentation travers les couples de Lancelot et Guenièvre une part de
Tristan et Yseut autre part Par rapport aux autres types possibles de amour
courtois celui-ci se caractérise par le fait il unit un jeune homme célibataire et
une femme mariée qui est un rang social supérieur est la relation amoureuse
spécifique de la littérature des troubadours
Or dès son apparition dans la littérature du nord de la France vers 1170-1180
cette relation courtoise présente des caractères tout fait singuliers que je
rappellerai tout abord Par la suite un demi-siècle plus tard environ histoire des
deux couples fondateurs est réécrite mais en prose est en effet de 1220-1240
que on date le Roman de Tristan en prose une part dont Renée Curt est en train
de donner la première édition2 et le Lancelot en prose autre part dont Alexandre
Micha achève la réédition Dans ces versions tardives dont on ignore les auteurs
les deux figures originelles subissent des transformations que je me propose
étudier dans un deuxième temps Et la mise jour de ces transformations
permettra de revenir sur la relation originelle pour finalement en proposer une
interprétation quelque peu inhabituelle mais qui je crois est pas seulement
fantasmatique
Pour résumer ma démarche je tenterai de saisir travers les transformations
auxquelles ont été soumises les figures archetypales de Tristan et Yseut Lancelot et
Guenièvre une des significations profondes de ce type précis amour courtois
type qui bien que quantitativement guère plus représenté que les autres dans la
littérature oïl est cependant très vite dès le xine siècle et nos jours)
imposé comme le modèle de référence

Lancelot et Guenièvre Tristan et Yseut dernier quart du XI IB siècle

Pour illustrer mon propos ai choisi les deux textes qui pour les exégètes de la
littérature courtoise sont ceux où se révèle abord et le mieux ce que on nommé

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AMOUR MARIAGE PARENT

bien plus tard amour courtois Il agit de deux romans presque contemporains le
Roman de Tristan de Thomas4 écrit vers 1175 et Le Chevalier de la Charrette de
Chrétien de Troyes composé semble-t-il entre 1177 et 1181 Ils me permettront de
rappeler quelques-uns des caractères spécifiques de la relation amoureuse que
étudie et en mettre en lumière quelques autres moins nettement repérés
ici peut-être
On bien des fois souligné les auteurs courtois utilisent constamment le
vocabulaire de la relation vassalique pour nommer et décrire amour qui lie le
jeune chevalier la dame Ma dame conserve souvent son sens premier ma
suzeraine il est question de servise service amour service de la dame) et assez
fréquemment apparaît dans les romans la figure allégorique du dieu Amour qui
prend amoureux son service et lui impose un certain type de conduite Il en est
ainsi par exemple dans le Chevalier de la Charrette lors de épisode où Lancelot
pour rejoindre le ravisseur de la reine doit monter sur une charrette infamante Un
bref débat se livre en son ur entre Raison et Amour finalement Amour
triomphe Amour le veut et il saute sur la charrette car peu lui importe la honte
Amour lui en donné ordre 375-377 Cette même notion obéis
sance se retrouve dans le rapport de Lancelot la reine au cours du combat que
livre Lancelot Méléagant le ravisseur de Guenièvre le bon roi Baudemagu père
de Méléagant craint que son fils ne périsse sous les coups de son adversaire Il
demande alors la reine intervenir auprès de son chevalier pour le modérer elle
accepte de le faire et Lancelot renoncera vaincre

Molt est qui aimme obeïssaiiZi


et molt fet tost et volentiers
la ou il est amis antiers
ce qii amie doie plaire
Donc le dut bien Lanceioz faire
qui plus ama que Piramus
onques nus hom pot amer plus
La parole oï Lanceioz
ne puis que Ii damens moz
de la boche li fu colez
puis ele ot dit Quant vos volez
que il se taigne jel voel bien
puis Lanceioz por nule rien
nel toonast ne ne se meust
se il ocirre le deust
Il nel toche ne ne se muet
et cil fiert lui tant corn il puet..
Charrette 3798-3814
Celui qui aime est prompt obéir bien vite et de plein gré il fait ce qui doit plaire son
amie il aime véritablement Lancelot ne pouvait se conduire autrement lui qui
aimait mieux que Pirame si cela est possible Il entendit la réponse de la reine et dès que
les derniers mots se furent envolés de ses lèvres dès elle eut dit Puisque vous
souhaitez il renonce tuer votre fils je le veux aussi dès cet instant pour rien au
monde Lancelot aurait touché son adversaire ou aurait esquissé le moindre geste eût-il
dû en périr Il arrête ses coups et demeure immobile et son adversaire le frappe de toutes
ses forces...

Mais le servise dans cette relation amoureuse comme dans la relation


vassalique implique une réciprocité la dame en échange doit assistance et
bienveillance son chevalier Deux épisodes de nos romans éclairent cette exigence

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Ch MARCELLO-NIZIA AMOUR COURTOIS

un rapport en quelque sorte contractuel Dans la Charrette après que Lancelot


délivré la reine le roi Baudemagu le conduit auprès elle pensant elle lui
réserverait le meilleur accueil mais Guenièvre pas oublié un instant
Lancelot avait hésité monter sur la charrette infamante pour aller son secours
elle pour lui que des propos désobligeants ce qui surprend le noble et
courtois Baudemagu qui lui reproche ainsi son attitude

Avoi dame ce dit li rois


qui molt estoit frans et cortois
ou avez vos or cest euer pris
Certes vos avez trop mespris
orne qui tant vos servie
an ceste oirre sovant sa vie
por vos mise en mortel péril
et de Melïagant mon fil
vos resqueusse et desfandue
qui molt iriez vos randue
Sire voir mal enpioié
ja par moi ne sera noie
que je ne an sai point de gré
Charrette 3947-3959
Comment ma dame reprit le roi qui était noble et courtois où vient cette humeur que
vous manifestez Assurément vous commettez une grave injustice envers un homme .ou
un vassal qui vous aussi bien servie il était votre recherche il pour vous
souvent isque sa il est battu pour vous et vous délivrée de Méléagant mon fils quine
vous rendu contrec ur Vraiment seigneur il perdu sa peine quoi bon le
nier de tout cela je ne lui sais aucun gré

Guenièvre le sait fort bien sa dernière réplique est une sorte de transgression au
code courtois/vassalique
Dans le Tristan de Thomas ce parallélisme entre la relation amoureuse et la
relation féodale est plus clairement exprimé encore Tristan blessé par un épieu
empoisonné dans un combat contre Estout Orgueilleux envoie Kaherdin auprès
Yseut pour la prier de venir le guérir une nouvelle fois

Kaherdin est suz Ysolt


Dame fait il or entendez
que dirrai si retenez
Tristan vus mande cum dru
Amisté servise saluz
Cum me cum amie
En qui main est sa mort sa vie
Liges hum vus est amis
vus ad par busing tramis
Mande vus ja avrai confort
Se est par vus ceste mort
Salu de vie ne santez
Dame si vus ne li portez.
Il languist vit en dolur
En anguisse en puur
Mande vos que ne vivra mie
Se il nen ad la vostre aïe
Et pur vus mande par mei
Si vus sumuni par celé fei
sur celes lealtez
Que vus Ysolt li devez

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AMOUR MARIAGE PARENT

Pur ren del munde nel lassez


Que vus lui ore ne vengez
Tristan 1435-1446 et 1453-1462

Kaherdin est seul avec Yseut Madame dit-il prêtez oreille mon message ne le prenez
pas la légère Tristan votre amant vous assure de son amour de sa fidélité et vous salue
vous quiètes sa dame( sa suzeraine son amante vous don dépendent sa mort et sa vie
est votre homme lige et votre ami En pleine détresse il envoyé vers vous il vous fait
dire il ne pourra être sauvé de la mort qui le menace par personne autre que vous il
ne pourra guérir sans votre aide ma dame. Il languit il vit dans la souffrance angoisse et
la puanteur Il vous fait dire au il ne survivra pas sans votre aide et est pour cela il
envoie il vous conjure par la fidélité et la loyauté que vous lui devez Yseut de venir le
rejoindre et que rien au monde ne puisse vous en empêcher

Un autre trait lié au premier caractérise la relation amoureuse que nous


étudions ici est en effet la bravoure du jeune chevalier qui séduit la dame et cette
bravoure est inspirée par la dame elle-même Bien se battre est preuve que on
aime et est une condition essentielle pour être aimé Reto Bezzola6 parfaitement
montré que cette connexion de amour et de la prouesse chevaleresque est un trait
propre amour courtois oïl On les trouve associés pour la première fois
semble-t-il dans Historia regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth Il est
pas de roman courtois du nord de la France qui ne les mette en rapport et André le
Chapelain la fin du xne siècle donne de ce fait une formulation générale est
surtout la vaillance masculine qui suscite ordinaire amour des femmes et
entretient la volonté aimer
Les quatre autres caractéristiques touchent plus proprement aux relations
familiales et sociales entretiennent ces amants avec leur entourage Tout
abord on déjà vu la dame est nécessairement mariée ou promise) et plus
puissant que ne est amant et une de ses séductions essentielles réside me
semble-t-il en la position en aura que lui confère la puissance elle tient de son
mari En ce qui concerne Guenièvre il est remarquable elle ne fasse jamais
aucun moment objet une description dans la Charrette Or cette époque les
topoi de la beauté féminine littéraire sont tout fait au point. elle passe en
cortège seul effet elle produit est analysé On peut interpréter ce fait comme un
mode écriture subjectif comme une habileté de Chrétien de Troyes on peut
aussi voir comme la trace une évidence reine elle ne peut être que belle elle
la beauté du pouvoir celle que donnent noblesse et puissance En revanche les
cheveux qui étaient restés accrochés au peigne de la reine sont comparés de Vor
esmeré or pur signe de richesse et de puissance et ce sont justement ces
quelques cheveux métonymie de la reine qui suscitent chez Lancelot une violente
émotion amoureuse

il les comance aorer


et bien cm foiz les toche
et ses ialz et sa boche
et son front et sa face
est joie nule il an face
molt an fet liez molt an fet riche..
Charrette 1462-1466
il se met les adorer ses yeux sa bouche son front son visage il les porte cent
mille fois il est au comble de la joie en eux résident son bonheur et sa richesse.

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Ch MARCELLO-NIZIA AMOUR COURTOIS

Du début des romans de Thomas et de Béroul il ne nous est rien parvenu et ce


qui été conservé de ces textes ne dit pas grand-chose de la personne ïYseut Avant
tout ce sont des reines aiment Lancelot et Tristan ou plus exactement des
femmes de roi
Autre singularité de cet adultère courtois même il est explicitement précisé
que les amants ont des relations sexuelles est le cas des deux couples que nous
analysons) cela jamais pour effet la conception un enfant Alors que autres
manières adultère ou autres types de relations sexuelles transgressives sont
féconds parfois même fabuleusement féconds celui-ci est toujours stérile Il faut
attendre 1350 environ pour voir apparaître dans la littérature le fils de Tristan et
Yseut de Cornouaille Ysaie le Triste au nom généalogique et emblématique tout
la fois) qui lui-même un fils nommé Marc et surnommé égaré
La relation qui unit amant époux de sa dame est elle aussi curieuse et reste
une certaine manière énigmatique pour les exegètes de nos romans il ne se
trouve en effet chez le premier aucune marque de jalousie égard du second Dans
son étude sur le Roman de Tristan en prose Baumgartner fort bien reposé le
problème du partage des corps explicite dans les diverses versions de
histoire de Tristan et Yseut il en existe pas moins dans le cas de Guenièvre et
Lancelot Massa dans une analyse récente et fort intéressante du fait courtois
proposé de voir dans cette bizarre absence de jalousie de amant égard de
époux une conséquence de hétérogénéité absolue des deux types de relation
adultère courtois et le mariage appartiendraient pour les hommes du Moyen Age
deux univers totalement étrangers un autre 10 Mais peut-être une autre
explication est-elle possible..
La réaction de époux-roi égard des amants est ailleurs pas moins
curieuse Dans un cas comme dans autre est seulement sous la pression des
conseillers et de entourage que le roi accepte finalement de se rendre évidence et
de punir les coupables Mais même alors ni Marc dans les versions en vers du
Tristan ni Artu dans La Mort le roiArtu ne mettent aucun acharnement ni aucun
enthousiasme la sanction
Ainsi dès que on regarde de près dès que on examine comment se
structurait cette relation amoureuse exemplaire son apparition dans les romans
courtois de langue oïl on aper oit elle est loin être aussi simple aussi
transparente que sa mythification littéraire nous habitués le penser Il se révèle
alors tout un faisceau de traits étranges énigmatiques pour reprendre le terme
dont Jacques Lacan qualifiait amour courtois dont il est fort tentant de
vouloir rendre compte

Mises en prose du début du XIIIe siècle

Or un demi-siècle plus tard environ ces deux récits sont réécrits mais en prose
et cette réécriture accompagne de changements extrêmement importants Du
point de vue linguistique certes une langue structurée par le rythme du
vers se substitue une langue de la prose et ce fait est de grande conséquence les
travaux de médiévistes tels que Paul Zumthor ont montré définitivement quelle
importance il faut accorder usage des formes littéraires Du point de vue de la
fiction généalogique ensuite les deux héros qui dans les romans du xnc siècle
étaient simplement situés dans une structure horizontale leurs cousins leur oncle

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AMOUR MARIAGE PARENT

les chevaliers de leur classe âge) sont désormais insérés dans une lignée dans une
structure verticale et on apprend qui étaient leurs parents leurs lointains ancêtres
même quelles avaient été leurs enfances Ce qui faisait la matière des romans en
vers est ainsi intégré dans une composition cyclique bien plus vaste
Cette réécriture est liée importantes transformations Tout abord par
rapport aux romans en vers les versions en prose se caractérisent par extraordi
naire importance qui est accordée la beauté des deux jeunes gens et la séduction
ils exercent sur les hommes qui dans leur entourage détiennent le pouvoir
est-à-dire sur les rois et les grands seigneurs il leur est donné de rencontrer
Ainsi dans le roman en prose le jeune Tristan obligé de fuir son pays se rend
la cour du roi des Gaules Faramon assez rapidement le roi le préfère tous les
jeunes gens de sa maison 12 Et quand le Morholt Irlande qui dans cette version
est devenu un superbe chevalier plens de proesce se rend auprès de Faramon il
est lui aussi attiré et séduit par Tristan En honneur de son hôte le roi donne une
grande fête les jeunes hommes servent et de Tristan auteur écrit qu il était si
beau et si élégant il semblait que Dieu avait créé pour la joie des yeux l3 et il
ajoute II avait là aucun jeune homme qui compare lui eût semblé laid
adjectif let employé ici depuis le xne siècle entre autres sens celui esthétique
de laid
Par la suite Tristan cachant son identité retourne la cour de son oncle
maternel le roi Marc Là encore sa séduction opère si bien que le roi ne part jamais
chasser ou se promener sans être accompagné du jeune liomme auteur ajoute
que tous les jeunes gens de la maison du roi Marc éprouvent son endroit une si
vive jalousie ils pensent en mourir de chagrin et de dépit I4 Il faut souligner au
passage la transformation qui est opérée dans le Tristan de Béroul celui de
Thomas ne note pas ce trait) les chevaliers de entourage de Marc prennent
ombrage de influence que pourrait excercer sur le roi un de son lignage
Leur jalousie est ordre politique envie des jeunes hommes du roman en prose
est plus du tout du même ordre Et lorsque se découvrant enfin Tristan décide
aller combattre le Morholt le roi son oncle qui il demande de le faire chevalier
accepte en ces termes Tristan vous êtes très beau et par votre prouesse et par la
fa on dont vous avez servi vous méritez queje vous fasse chevalier Tristan
moût testes biax. 16
Quant Lancelot lors de son arrivée la cour Artu dans le Lancelot en prose
il nous est donné comme le plus beau et le plus élégant jeune homme on ait
jamais vu Vêtu et paré par les soins Yvain Lancelot assied aux pieds du roi et de
la reine Guenièvre sur le sol jonché herbe verte Alors précise auteur le roi le
contemple avec plaisir car si le jeune homme lui avait semblé beau son arrivée
la cour ce était rien en comparaison de la beauté il voyait en lui présent >>17
Par sa prouesse et son élégance au combat Lancelot va emblée séduire cet
extraordinaire personnage introduit la version en prose le superbe Galehot
demi géant donc capable de conduites inouïes) fils du seigneur des Lointaines Iles
et de la Belle Géante celui que auteur qualifie ainsi plus preuzdom qui
orandroit vive de son aage 18 li hom del monde plus amez de sa gent et cil qui
plus conquis de son aage 19 Galehot avait déjà vaincu cent rois et son ambition
était de se faire couronner au milieu de cent cinquante rois il aurait préalable
ment soumis son pouvoir afin que on continue parler de lui après sa mort20 Et
voici il éprend de Lancelot et cette passion va faire del plus viguereus homme
del monde le plus pere os comme le dira Lancelot lui-même pour jouir de la

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Ch MARCELLO-NIZIA AMOUR COURTOIS

présence de son ami il renonce espoir une gloire posthume et voit effondrer
le château et la tour qui symbolisaient ses ambitions 21 auteur du Lancelot en
prose accumule les marques de amour qui porte Galehot vers Lancelot Ainsi
ayant décidé de vaincre Artu Galehot lui fait porter son défi par un messager il fait
dire au roi que il refuse de lui remettre son royaume et de se reconnaître son
vassal il envahira son territoire le vaincra et lui prendra sa terre et Guenièvre sa
femme dont il entendu louer la beauté et la valeur exceptionnelles 22 Lhi an plus
tard après une trêve la même scène de défi se répète mais cette fois-ci Galehot
menace Artu de le vaincre et de lui prendre sa terre et le chevalier armure
vermeille quoi il doive lui en coûter 23 car il eu depuis occasion de voir
Lancelot au combat et il rêve de avoir ses côtés Cette substitution je crois mérite
être soulignée ce est plus Guenièvre que Galehot veut ravir Artu est
Lancelot
Galehot va parvenir ses fins Au soir un combat il rejoint Lancelot et
adjure de rester auprès de lui en échange il promet de lui accorder tout ce il
voudra Lancelot accepte de passer quelque temps avec lui sans rien demander
encore Là prend place un étonnant épisode nocturne Galehot conduit Lancelot
son campement il lui donne la plus belle tente et lui fait préparer un lit splendide
Quand Lancelot est endormi Galehot vient étendre ses côtés sans bruit si se
coucha delez lui au plus coiement que il pot 24 au petit matin il en va avant que
Lancelot ne éveille et ne aper oive de sa présence Par la suite le jeune chevalier
acceptera de rester auprès de lui mais une condition il renonce assurer sa
victoire sur Artu Pour Galehot est perdre honneur et renoncer espoir que sa
gloire lui survivra mais il accepte Il avait bien dit Lancelot Vous ne pourrez
trouver de compagnon qui vous aime autant que moi Je vous prie de ne pas me
priver de votre compagnie au profit de un autre car je ferai pour vous
avoir plus que personne ne ferait2<1 Et deux de ses conseillers étonnés il avait
répondu Si univers entier appartenait je hésiterais pas le lui donner 26
Lorsque plus tard torturé par cette passion et par étranges rêves qui lui
annoncent il mourra Galehot sollicite aide de savants ermites il leur décrit
ainsi son tourment Au ur est entrée une maladie qui me tourmente si fort
que en ai perdu le boire le manger et le sommeil27 un des ermites Maître
Hélie de Toulouse énonce trois explications possibles une elles est il agit
du mal amour celé maladie si non Ii mals amors 28 Et par la suite lorsque
auteur dit la souffrance et la déception de Galehot qui voit Lancelot malheureux
être séparé de la reine est de la fa on suivante

Mais aucune souffrance est comparable celle de Galehot car il avait mis dans amour
il portait Lancelot tout ce un hon me peut mettre son ur son corps et tout
son honneur qui est ce on de plus précieux Il lui avait donno son corps au point de
préférer sa propre mort celle de Lancelot il lui avait donné son ur au point de ne
pouvoir éprouver de joie sans lui Et il lui donna une preuve amour extraordinaire en se
rendant au roi Artu alors il avait quasiment vaincu et il était sur le point de lui
prendre sa terre

auteur du roman en prose multiplié les signes de cette passion Jean


Frappier les recensés dans un article consacré Galehot personnage qui
intriguait et le séduisait visiblement beaucoup et qui était écrivait-il le
personnage le plus attachant et le plus complexe du Lancelot en prose >->30 Dans
cette étude Jean Frappier affirme il ne faut surtout pas voir dans cette affection

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AMOUR MARIAGE PARENT

éprouve Galehot pour Lancelot un attachement amoureux une excessive


amitié tout au plus bien dans le caractère un semi-géant et ailleurs précise-
t-il en note Galehot a-t-il pas une relation amoureuse avec la Dame de Malehaut
elle-même faut-il ajouter abord amoureuse de Lancelot Mais il ne agit-il pas
là amour appelle-t-on amour
Finalement cet amour sera sa perte Croyant Lancelot mort il se laisse mourir
et on gravera ces mots sur sa tombe Ci gist Galehout li la Jaiande li sire des
Lointaignes Isles qui por amour de Lancelot morul31 Et la fin de ce
long roman cyclique Lancelot meurt son tour il se fait enterrer aux côtés de
Galehot dans la même tombe 32 réalisant ainsi ou répétant la figure de cette
nuit où Galehot était venu son insu son insu vraiment dormir ses côtés
Ainsi un des traits qui me semble-t-il caractérisent les versions en prose par
rapport aux versions antérieures ce sont ces relations explicites de séduction qui
instaurent entre déjeunes chevaliers et de puissants et valeureux seigneurs une
des plus étonnantes expressions en est je crois une scène du Lancelot en prose Un
jour Artu Guenièvre et Galehot qui est désormais hôte du roi sont assis au pied
de la couche où est étendu Gauvain gravement blessé le roi et la reine interrogent
Galehot pour lui faire dire le nom du chevalier aux armes noires qui accompli des
prouesses au combat mais en vain Et est Galehot qui reprend la parole

Et qant tuit an ont la parole laisiee si la reprant Galehoz et dit au roi Sire sire veistes vos
onques plus prodome de celui au noir escu Certes fait li rois ge ne vi onques
chevaliers de cui anmasse tant la conoissance por chevalerie qui an lui fust Non fait
Galehoz Or me distes donc par la foi que vos devez madame qui ci est ne monseignor
Gauvain combien voudriez vos avoir doné an sa compaignie avoir tozjorz Si
voirement aïst Dex fit il gè li partiroie parmi qanque ge porroie avoir fors solement lo
cors ceste dame don ge ne feroie nule part Certes fait Galehoz assez métriez Et vos
fait il messire Gauvin se Dex vos doint ja mais la santé que vos dessirrez quel meschief
feriez vos por avoir tozjorz mais un si prodome Et messires Gauvains pansa un petit
comme cil qui ja mais ne cuidoit avoir santé Se Dex fait il me doit la santé que ge désir
ge voudroie orendroit estre la plus bêle damoisele do mont saine et haitiee par covant que il
amasi sor tote rien ausin bien com ge ameroie Certes fait Galehoz assez avez
offert Et vos dame fait il par la rien que vos plus amez que an feriez de meschief par
covant que uns tex chevaliers fust tozjorz an vostre servise Par Deu fait ele messires
Gauvains mis toz les offres que dames puent mètre ne dame ne puet plus offrir Et il
comancent tuit rire Et vos dist messires Gauvains Galehot qui toz nos en avez
anhastiz que voldriez vos avoir mis) par lo sairement que ge vos jurai gehui Et si
aïst Dex an voudroie avoir tornee ma grant honor honte par si que ge fusse tozjorz
ausi seürs de lui comme ge voudroie que il fust de moi
Quand les autres eurent cessé de interroger est Galehot qui relan la conversation
dit au roi Seigneur avez-vous jamais vu homme plus valeureux que celui qui portait le
bouclier noir Assurément répondit le roi je ai jamais vu de chevalier dont aurais
autant aimé faire la connaissance cause de ses qualités chevaleresques Vraiment
reprit Galehot Dites-moi par la foi que vous devez ma dame la reine que voici et
monseigneur Gauvain combien accepteriez-vous de donner pour avoir chaque jour
auprès de vous Aussi vrai que implore aide de Dieu répond le roi je lui donnerais
bien la moitié de tout ce que je possède exception de la personne de cette dame que je
accepterais de partager avec personne Assurément dit Galehot vous êtes prêt de
grands sacrifices Et vous messire Gauvain reprit-il au nom de la guérison que vous
espérez de Dieu quel sacrifice seriez-vous prêt accepter pour avoir pour toujours auprès
de vous un homme une telle prouesse Messire Gauvain refléchit un instant en
homme qui doutait de retrouver jamais la santé Sur la guérison que je prie Dieu de
accorder je voudrais être la plus belle demoiselle du monde mais en parfaite santé la
seule condition que ce chevalier aime plus que tout au monde durant sa vie et la mienne
Certes rétorqua Galehot voilà une offre de conséquence Et vous ma dame reprit-il

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Ch MARCELLO-NIZIA AMOUR COURTOIS

au nom de celui que vous aimez le plus au monde quel désagrément seriez-vous prête
accepter en échange de la fidélité un tel chevalier Par Dieu répondit la reine
monseigneur Gauvain fait la plus grave promesse une dame puisse faire est-il
possible une dame offrir davantage Tous éclatèrent de rire Et vous Galehot dit
messire Gauvain vous qui nous avez tous mis en compétition sur ce terrain par le serment
que je vous ai fait hui offririez-vous en prends Dieu témoin
accepterais de voir mon honneur transformé en déshonneur la seule condition que je
pusse être aussi sûr de ce chevalier que je voudrais il le fût de moi

Voilà bien un texte où vacille la différence que on pourrait vouloir maintenir


entre séduction hétérosexuelle et séduction homosexuelle la proposition de
Gauvain en particulier est bien curieuse On peut certes objecter que ce ne sont là
que propos plaisants parodie de dispute même Mais de telles paroles pou
vaient-elles être énoncées autrement hors de toute modalisation ironique Il est
pas si fréquent un écrivain médiéval et auteur du Lancelot tout particulière
ment précise que ses personnages se mettent rire il importait que cela fût ici
précisé était-ce pas que seul le rire pouvait faire passer comme on dit
échange précédent Car Gauvain dit la reine parlé en femme
La seconde transformation par laquelle on peut opposer la version prosaïque au
texte versifié primitif est la suivante aussi bien dans le cas de Lancelot que dans
celui de Tristan est par la médiation un homme que passe amour qui lie les
deux couples amants
Dans le Lancelot en prose est Galehot dont nous avons vu attachement pour
Lancelot qui se résoudra en fin de compte organiser la première entrevue entre
Lancelot et Guenièvre au cours de laquelle la reine pourra assurer des sentiments
du jeune chevalier Il ne se trouvait rien de tel dans la Charrette où Guenièvre
invitait elle-même Lancelot venir la rejoindre de nuit Entre les deux versions
apparaît donc un nouvel élément capital mon sens un intermédiaire masculin
Cette première conversation entre la reine et Lancelot est ailleurs menée sur le
mode chevaleresque et commence ainsi Qui donc vous fit chevalier Vous
ma dame Moi et quand donc 34 Lancelot explique alors que est elle
il tient son épée Suit alors un long interrogatoire grâce auquel Guenièvre
assure que Lancelot est réellement auteur sous différentes armures de tous les
derniers beaux faits armes Alors seulement elle accepte pour son ami et lui
donne un baiser Elle le met en possession de son amour elle le saisit de amour
par un baiser comme écrit auteur de La Mort le roi Artu
On le voit tout se passe dans cette version comme si amour qui unit finalement
Lancelot et Guenièvre était le résultat un double déplacement une double
métaphore déplacement de la passion de Galehot une part qui remet en quelque
sorte Lancelot la reine Lancelot en échange de sa reddition Artu avait promis
de rester auprès de lui déplacement du vocabulaire de la prouesse guerrière vers le
champ de la problématique amoureuse autre part est en le soumettant une
sorte examen de prouesse que la reine se met aimer ce jeune homme Plus
encore souvenons-nous un épisode antérieur est Artu lui-même qui le
premier avait attiré attention de son épouse sur exceptionnelle beauté de
Lancelot
Dans le Tristan en prose les choses sont une certaine fa on plus claires Dans
cette version en effet apparaît un fait nouveau Tristan devient amoureux Yseut
une première fois avant épisode du philtre Or cet amour naît un sentiment de
rivalité il éprouve égard un chevalier Palamède qui lui aussi paraît pour

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AMOUR MARIAGE PARENT

la première fois dans le récit en prose Voici que lors un tournoi un magnifique
chevalier aux armes noires fait des prodiges est Palamède un jeune et vaillant
Sarrasin Il enchante le roi Ecosse et le roi Irlande qui assistent au tournoi Dès
lors ce est pas explicite mais tout le laisse supposer Palamède se pose en
rival de Tristan auprès du roi Irlande Or cet étranger dès il aper oit Yseut la
fille du roi Irlande en devient amoureux Et est seulement en prenant
conscience de ce fait que Tristan devient son tour amoureux de la jeune fille il
séjournait pourtant la cour depuis quelque temps et voyait Yseut chaque jour
elle le soignait est donc par le regard de Palamède que Tristan tombe
amoureux Yseut Le texte le montre clairement

Tant regarde Palamedes Yseit que Tristanz en aper oit et bien conoist son semblant
il aime de tôt son euer Tristanz avoit moût avant regardée Yseit et moût li plaisoit mes
son euer avoit pas mis amer granmert Et neporquant puis il vit que
Palamedes entendoit si merveilleusement il dit ou il morra ou il avrà Tristanz redit
soi meïsmes que ja Palamedes por pooir il ait ne avrà il est bons chevaliers si soit il
en ausi bons par le monde Et il meesmes qui estoit bien gariz dit il fera autretant
armes en un jor corn fist devant hier Palamedes Ensi entra en orguel et en bobant
Tristanz por les amors ma dame Yselt Il le regarde moût ireement por ce il li est bien
avis il li soit destorbement et encombrement de amor Et Palamedes qui moût estoit
apercevant ot pas leanz esté quatre jorz il aper ut bien que Tristanz amoit et il le
haoit mortelment por li Si ne en aime mie mieuz enz enprent une si mortel haine vers
Tristan il ne het orandroit home si mortelment com il fait li car por ce il le voit si bel
chevalier et si bien taillié de toz ses membres li semble il il li töille amor de la damoisele
Yselt et que Yselt aint de tôt son euer 35
Palamède regarde Yseut avec une telle intensité que Tristan en aper oit son attitude il
voit bien il aime la jeune fille du plus profond de son ur Auparavant il était arrivé
bien des fois Tristan attarder son regard sur Yseut et elle lui plaisait beaucoup mais il
était jamais allé aimer réellement Cependant dès il vit que Palamède était
épris elle au point de penser ou bien elle serait lui ou bien il mourrait Tristan se dit
en lui-même que Palamède quoi il pût faire obtiendrait jamais la jeune fille Que
Palamède fût bon chevalier était indubitable mais il en était aussi bons par le monde Et
lui-même qui était désormais tout fait guéri de sa blessure se dit il accomplirait en un
seul jour autant exploits au combat que Palamède avait fait la veille est donc ainsi que
Tristan fut piqué au vif dans son orgueil cause des amours de la noble Yseut Il regarde
son rival avec colère parce il sera un obstacle la satisfaction de son amour Et
Palamède qui était fort clairvoyant eut pas besoin de quatre jours pour apercevoir que
Tristan aimait Yseut et il le haïssait cause elle Loin de le trouver sympathique il se
met ressentir pour lui une haine si forte il est personne il déteste ce point car le
voyant si beau et si élégant il craint il ne lui vole amour de la noble Yseut et elle
en vienne aimer de tout son ur.

un paragraphe autre une phrase autre la trajectoire du déplacement


du désir de Tristan se fait jour Le texte est clair ce est pas parce il aimait Yseut
que Tristan se pose en rival de Palamède comme un homme oppose celui qui
aime la même femme que lui mais est parce il voit en Palamède un rival au
moins en première analyse il devient amoureux de la même femme que lui
ordre banal est inversé ici orgueil et boban précèdent et suscitent amor Si on
compare cet épisode celui du philtre où pour la seconde fois Tristan se met
aimer Yseut on constate quelque interprétation que on puisse donner ailleurs
du dédoublement de la scène entrée en passion que Palamède structurellement
la même fonction de révélateur que le philtre
Tristan une fois guéri grâce aux soins Yseut reviendra la cour du roi Marc
Un scénario bien des égards comparable va se dérouler Oubliant Yseut le jeune

978
Ch MARCELLO-NIZIA AMOUR COURTOIS

homme devient amoureux une noble dame la dame de Ségurade aime son
oncle le roi et il le sait En cette occasion déjà Tristan se pose en rival et en rival
heureux de son oncle épisode de ses secondes amours avec Yseut ne fera que
répéter ce schéma Mais quoi il en soit dans la version en prose il apparaît par
deux fois que la séduction féminine ne devient perceptible Tristan travers le
regard un autre homme non pas de importe quel homme un homme qui
détient le pouvoir ou qui tel Palamède se révèle capable de séduire ceux qui le
détiennent
travers analyse de ces deux transformations pourtant assez différentes de
figures originelles comparables je voulais mettre en évidence un fait important
dans un et dans autre cas amour liant amant la dame apparaît médiatisé et
cette médiation opère par intermédiaire un homme Comme si cette
configuration particulière de amour courtois que nous étudions ici était le
déplacement la nécessaire socialisation une relation ainsi occultée
origine exclusivement masculine

III Interprétations métaphores déplacements

On proposera présent de revenir aux versions premières la configuration


primitive de ce type amour courtois pour les mettre en rapport avec la structure
médiatisée que on repérée dans les versions postérieures et pour ainsi peut-être
en éclairer la signification En effet je me place désormais dans le domaine des
hypothèses mais il me semble que celle que je propose ici permettrait de rendre
compte de fa on cohérente de plusieurs traits singuliers dont on plus haut
souligné étrangeté Et tout abord on reprendra la lumière de ce ont laissé
apparaître les récits transformés les éléments constitutifs que on rappelés en
commen ant
La dame est nécessairement mariée est-à-dire déjà choisie élue préalable
ment par un autre regard masculin lire son tour cette dame est peut-être pour
le juvenis se poser comme le rival se penser la place du senior qui est époux de la
dame Mais aimer ce élu ce aime le seigneur ne serait-ce pas désirer être
soi-même cet objet amour ou élection désirer être la place de la dame Tout
faire pour rester auprès de la femme aimée elle est mariée est également le
moyen de se trouver dans entourage de son époux le seigneur
La dame nécessairement mariée est nécessairement un personnage un
rang social supérieur celui de amant un roi souvent Que la dame soit reine
est-ce purement aléatoire On peut soutenir que dans cette figure de amour
courtois une part essentielle de la séduction de la dame tient ce elle est reine
ne serait-ce pas avant tout les marques de la puissance aime en elle travers elle
le jeune chevalier Ne serait-ce pas la dame en tant que signe de puissance
insigne du pouvoir aiment Tristan et Lancelot On en effet parfois
interprété amour courtois comme une valorisation de la femme peut-être mais
voir que cela serait fort naïf Dans le type de relation amoureuse qui nous
occupe il ne agit pas de importe quelles femmes il agit toujours de femmes si
on peut dire préalablement valorisées par un regard royal
Rappelons la coutume brutale évoquée dans le Lai de Gracient Chaque année
la Pentecôte le roi Artu rassemble ses barons après le repas il fait monter la reine
sur un banc élevé la fait dévêtir et demande si un dans assemblée connaît

979
AMOUR MARIAGE PARENT

une femme plus belle 36 la beauté de la reine la séduction elle peut exercer sur
les vassaux est simplement un des attributs un des modes exercice de la
puissance royale La femme est ici que la médiatrice une relation instaurée entre
des hommes Si on accepte cette interprétation des faits une des énigmes rappelées
plus haut trouve son explication dans cette perspective la jalousie aucune
raison être On avait également souligné que ce type amour courtois est toujours
stérile quoi étonnant cela si on autorise analyser comme une figure au
sens rhétorique du terme comme une expression figurée un déplacement une
relation de séduction entre un jeune chevalier et le seigneur qui détient le pouvoir
Enfin ne pourrait-on prendre au pied de la lettre utilisation du vocabulaire de
la relation vassalique ainsi que cette valorisation de la prouesse guerrière que on
évoquées en commen ant Il suffirait de déplacer la lecture habituelle que on fait
de ces termes de cesser un instant de voir dans évocation du lien vassalique la
métaphore de la fidélité amoureuse et dans la louange de la vaillance au combat la
métaphore de la puissance sexuelle il suffirait de les comprendre en leur sens
premier et de voir le déplacement ailleurs Dans cette hypothèse la dame peut être
interprétée comme la métonymie du seigneur son époux il bien figure mais pas
là où on la voit habituellement ou du moins pas uniquement

hypothèse que ai tenté de formuler est la suivante lire dans cette figure
privilégiée de amour courtois qui reste attachée aux noms de Lancelot et
Guenièvre de Tristan et Yseut expression déplacée différée un autre type
amour encore plus transgressif encore plus occulté un amour homosexuel ou
tout au moins une relation de séduction réciproque instaurée entre le seigneur et le
jeune Amour du pouvoir désir être élu de qui détient le pouvoir un côté et de
autre désir exercer sa puissance et de la renforcer en attachant un jeune
combattant courageux séduisant mais souvent aussi énigmatique et dangereux
potentiellement car quelque égard étranger Or il semble bien que la littérature en
langue vulgaire destinée avant tout au public noble laïc ne puisse alors dire sans
détour la possibilité une relation de dilection autre que familiale entre deux
hommes de classes âge et de positions sociales différentes On voit certes
apparaître dans les uvres littéraires des couples de frères de demi-frères amis
que lie une affection élective indéfectible mais est tout Dans la littérature
romanesque en fran ais homosexualité masculine est évoquée que pour être
tout aussitôt déniée et condamnée 37 Pourtant John Boswell bien montré dans
la littérature latine des clercs il existe au moins la fin du xne siècle date
où occultation de ce type de lien se généralise des poèmes disant amour un
homme pour un autre homme et tout particulièrement amour un maître pour
son disciple 38 Ce est le cas ni dans la lyrique fran aise ni dans le roman Ce ne
peut être donc que sous une forme figurée il faut en rechercher expression et
plus précisément on en fait hypothèse dans le récit des amours un jeune
chevalier et une reine
Cette interprétation ne détruit pas analyse extrêmement pertinente qui ces
dernières années été donnée de cette création littéraire est amour courtois
elle la conforte au contraire en lui reconnaissant plus de complexité en poussant
plus loin sa problématique Je pense aux travaux de Georges Duby Erich Köhler
repris par René Nelli et Jean Frappier ils ont montré que ce type de relation
courtoise devait être interprété comme une des expressions un conflit social
opposant les juvenes aux seniores Dans cette optique les fictions romanesques

980
Ch MARCELLO-NIZIA AMOUR COURTOIS

apparaissent comme un moyen exprimer cette opposition le jeune prend la


femme du seigneur) tout en la dépla ant et la neutralisant car le roman transforme
un rapport conflictuel avec le seigneur en une relation de dilection avec la femme
du seigneur il occulte un pouvoir impatiemment subi et jalousé en élaborant la
figure un pouvoir auquel on se soumet par choix celui de la dame Grâce au
déplacement opère par la fiction littéraire les frustrations la révolte que pouvait
engendrer le pouvoir du seigneur se métamorphosaient en une relation de pouvoir
élective et gratifiante Et hypothèse présentée ici voir dans amour unissant la
noble dame mariée au jeune chevalier débutant la figure le déplacement une
relation privilégiée entre hommes liée la structure de la société cette époque-là
est que autre lace de interprétation désormais classique que je viens de
rappeler combattre et séduire aimer et haïr ont quelque part on le sait partie liée
Permettant de rendre compte de plusieurs singularités de ce type efin amor cette
analyse aurait avantage de jeter quelque lumière supplémentaire sur énigme
est apparition de la littérature courtoise en proposant de voir en elle non plus
seulement une construction imaginaire élaborée contre la relation féodale mais
bien plutôt une structure tout la fois antagoniste et complémentaire de celle-ci

Christiane MARCHELLO-NIZIA
E.N.S Fontenay D.R.L -Paris VII

NOTES

Ces réflexions doivent beaucoup une recherche que Michèle Perrot et moi-même
poursuivons sur les transgressions des interdits sexuels dans les uvres liuéraires du Moyen Age
elles ont été élaborées en marge de ce travail en quelque sorte
Munich Max Hueber Verlag 1963 II Leyde Brill 1976
Paris-Genève Droz volumes parus 1978 ss
THOMAS Les fragments du Roman de Tristan Wind éd. Paris-Genève Minard-Droz
1960
Mario ROQUES éd. Paris Champion 1967
Les origines et la formation de la littérature courtoise en Occident vols Paris Champion
1944-1963
Facetae etiani mulleres. nullius amorein liabere dignabanim nisi tertio in mililia probatus
esset Ef ciebantur ergo cas ae uiiaeque mulieres ei milites pro amore Ulan nobil ores cliap 157
37-52
Livre II chap vu jugement Ermengarde de Narbonne no 15 je cite la traduction de
Claude Buridant Paris Klincksieck 1974
Tristan en prose essai interprétation un roman medieva Genève Droz 1975 155 et
n.25
10 Eugenio MASSA II libero amore nel medioevo Mareggio-Roma Giolitine 1976
Le séminaire livre XX Encore Paris ditions du Seuil 1975 79 ai fait alors une
allusion amour courtois qui apparaît au point où amusement hommosexuel était tombé dans la
suprême décadence dans cette espèce de mauvais rêve impossible dit de la féodalité. amour
courtois est resté énigniatique
12 Le Roman de Tristan 263 13S

981
AMOUR MARIAGE PARENT

13 Ibid. 267 139 tant bel et tant gent il sembloit que Diex eust fait por
esgarder
14 Ibid. 286 pp 146-147 ont tuit li demoisel de la meson le roi Marc sor li grant
envie si il ne sevent il doient faire fors il muèrent de duel et anui.
15 ROUL Le Roman de Tristan MURET éd. revue par DEFOURQUES Paris Champion
1967 123-125
16 Le Roman de Tristan 292 149
17 Lancelot MICHA éd. VII 274 il li avoit samblei biax en son venir noiens estoit
envers la biauté il avoit ore.
18 Lancelot do Lac KENNEDY éd. vols Oxford Clarendon Press 1980 1.1 263 utilise
cette version pour la partie du texte non encore éditée par Micha
19 Ibid. 264
20 Lancelot MICHA éd. 10
21 Id. ibid. 11
22 Lancelot do Lac KENNEDY éd. 264
23 Ibid. 293
24 Ibid. 324
25 Ibid. pp 324-325
26 Ibid. 325 Se toz li monz estoit miens si li oseroie ge tot doner
27 Lancelot MICHA éd. 38
28 Id. ibid. 40
29 Id. ibid. Mais nule dolor ne apareille ce que Galehout sueffre kar il avoit mis
en amor Lancelot tot ce que hom pooit metre euer et cors et tote honor qui miel valt Il li avoit si
doné son cors il amast miels veoir sa mort que la Lancelot ii li avoit si doné son euer la ou il ne
pooit avoir joie sans lui Et por lui fistiisi grant amor il cria merci le roi avoitiltornéa
desconfiture et aproché estre deserité
30 Jean FRAPPIER Amour courtois et Table ronde Genève Droz 1973 181 ss
31 Lancelot MICHA éd. II 212
32 La Mort le roi Artu FRAPPIER éd. Genève-Paris Droz-Minard 1964 pp 262-263
33 Lancelot do Lac KENNEDY éd. pp 333-334
34 Ibid. 341
35 Le Roman de Tristan en prose) CURTIS éd. pp 164-165
36 Les lais anonymes des XIIe et XIIIe siècles Prudence HARA TOBIN éd. Genève Droz
1976 traduction dans Le ur mangé récits érotiques et courtois et XIIIe siècles traduction de
Daniele Régnier-Bohler Paris Stock-Plus 1979 36
37 Voir MARIE DE FRANCE Le Lai de Lanval RYCHNER éd. Genève-Paris Droz-Minard
1958 45 vers 277-286 et Eneas J.-J SALVERDA DE GRAVE éd. Paris Champion vols 1964-
1968 II 81 ss 8567 ss
38 John BoswELL Christianity social tolerance and homosexuality Gay people in the Western
Europe from the beginning of Christian Era to the fourteenth century Chicago-Londres The
University of Chicago Press 1980

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